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Dans un entretien à Sputnik, le Dr Soufi, expert en géopolitique et politiques de défense, analyse le contexte politique, économique et géostratégique ainsi que le timing de la tentative de coup d’État avortée le 31 mars au Niger. Il a évoqué la détermination du nouveau Président à lutter contre le terrorisme et la corruption.

Dans la nuit du 30 au 31 mars, à deux jours de la cérémonie d’investiture le 2 avril du nouveau Président nigérien Mohamed Bazoum, un coup d’État militaire visant le palais présidentiel, à Niamey, est déjoué. Bien que l’histoire du Niger soit jalonnée de coups d’État (quatre depuis l’indépendance en 1960), il n’en demeure pas moins que des questions se posent sur les raisons de cette tentative de putsch. En effet, le chef de l’État sortant, Mahamadou Issoufou, qui s’est contenté de deux mandats lors desquels il a insufflé une importante dynamique de développement au pays, y compris sur le plan de la démocratie, a fait le choix d’imposer, pour la première fois de l’histoire du pays, une transmission démocratique et pacifique du pouvoir entre deux Présidents civils élus au suffrage universel.

En tant que pays du Sahel, le Niger est ciblé par les organisations terroristes, notamment la secte Boko Haram et l’État islamique au Grand Sahara* (EIGS) très actif dans la région de Tillabéri, qui jouxte le Mali et le Burkina Faso, dans le nord du pays. À ceci s’ajoute l’arrivée de milliers de terroristes de Daech* dans la région, suite à la défaite de cette organisation en Syrie et en Irak.

Dans le contexte de la nouvelle dynamique politique en Libye visant à mettre un terme à la guerre civile et organiser des élections présidentielles et législatives, quels enjeux peuvent expliquer ce coup d’État à l’aune de la concurrence géostratégique des grandes puissances mondiales, notamment la France, les États-Unis et la Chine sur la région du Sahel?

Dans un entretien accordé à Sputnik, le Dr Abdelkader Soufi, spécialiste en géopolitique et politiques de Défense, avance plusieurs pistes de lecture en lien avec des facteurs internes et externes au Niger.

État des lieux

«Le Président Mohamed Bazoum, plusieurs fois ministre et haut cadre de l’État, est né dans la tribu arabe d’Ould Souleymane, également présente en Libye et au Tchad», rappelle l’expert, soulignant qu’il va entamer son mandat «dans une situation confortable en raison du bilan extrêmement positif de son prédécesseur, ami et compagnon politique de 30 ans».

En effet, malgré l’impact de la pandémie de Covdi-19 sur l’économie mondiale, le Niger est l’un des pays de la région qui a «le mieux encaissé le choc, comparativement, à titre d’exemples, au Mali et au Burkina Faso», explique le Dr Soufi, ponctuant que le pays a «enregistré en 2019 une croissance économique de 6,3% et que le pays est passé de la 172e à la 132e place sur 190 pays dans l’indice Doing Business de la Banque mondiale, en seulement 10 ans de pouvoir de Mahamadou Issoufou».

Mohamed Bazoum, qui est un ancien marxiste-léniniste révolutionnaire, «a fait du slogan "La continuité pour un avenir meilleur" son cheval de bataille durant la campagne électorale, affirmant ainsi qu’il va poursuivre la même politique que son prédécesseur», soutient le spécialiste.

Afin de bien compléter le tableau, l’expert explique que le Niger – l’une des plus importantes mines d’uranium au monde, dont le groupe français Areva est l’un des plus importants exploitants – «n’a pas basé son développement durant cette dernière décennie uniquement sur l’extraction et l’exportation de ce minerai».

En effet, depuis la catastrophe de Fukushima en mars 2011, au Japon, l’industrie nucléaire a été gravement impactée suite à l’effondrement des cours de l’uranium sur les marchés internationaux. D’ailleurs, lors de sa campagne électorale, le Président Bazoum a déclaré en novembre 2020 à Jeune Afrique qu’«en réalité, l’uranium n’a jamais été d’un grand apport pour le PIB de notre économie […]. Il est vrai qu’aujourd’hui nous avons des perspectives dans le domaine du pétrole».

Les facteurs géostratégiques

Dans ce cadre, avec l’aide de la China National Petroleum Company (CNPC) qui finance le projet, le Niger a lancé en septembre 2019 la construction d’un oléoduc qui va relier les champs pétrolifères d’Agadem (sud-est du pays), au port en eau profonde de Sèmè-Podji (sud-est du Bénin, sur la côte du Golfe de Guinée). L’oléoduc sera d’une longueur de 1.982 kilomètres. Il comportera huit stations de pompage, six au Niger et deux au Bénin, pour une capacité de 35 millions de barils par an, ce qui permettra au pays d’engranger à l’horizon 2025 environ 610 millions d’euros par an de fiscalité pétrolière.

Pour son compte, le Bénin devrait encaisser 460 millions d’euros de droit de transit et recettes fiscales pour les vingt premières années d’exploitation du pipeline et bénéficier de la construction d’infrastructures de base dans les 17 communes et 152 villages et quartiers que traversera le projet sur son territoire.

«Il faut avoir à l’esprit que ce pipeline intègre le projet chinois de la Route de la soie, terrestre et maritime, du XXIe siècle, dont quatre accords ont été signés entre les deux pays en mai 2019 à Pékin, lors d’une visite d’État du Président Issoufou», assure le Dr Soufi, rappelant le «mémorandum d'entente sur la mise en œuvre des projets économiques et commerciaux dans le cadre des huit initiatives majeures annoncées lors du dernier sommet Chine-Afrique à Pékin».

Dans ce contexte, «un Niger promis à une augmentation du PIB sur fond d’élargissement de son marché interne, qui va compter 70 millions d’habitants à l’horizon 2050 ( contre 21 millions actuellement), ne peut qu’attiser la convoitise des différents acteurs internationaux, dont la France, l’Europe et les États-Unis qui voient dans la présence chinoise et prochainement russe dans la région et en Afrique en général un danger à leurs intérêts géostratégiques», estime l’expert.

Par ailleurs, il ajoute qu’«étant issu de la tribu d’Ould Souleymane, le Président Bazoum pourrait également jouer un rôle important dans la stabilisation de la Libye, vu que cette tribu est un acteur de poids, par son allégeance à l’Armée nationale libyenne (ANL) dirigée par le maréchal Khalifa Haftar, dans la guerre qui oppose les différentes factions dans le pays, ce qui aura un impact positif sur toute la région».

La lutte contre le terrorisme et la corruption

Dans le même entretien de novembre 2020 à Jeune Afrique, Mohamed Bazoum explique que son prédécesseur «a un bilan remarquable dans le domaine de la sécurité […] et nous allons consolider ce que nous avons acquis».

«Pour avoir été ministre des Affaires étrangères et de l’Intérieur, et membre du Conseil national de sécurité, je suis l’une des personnes les plus à même de comprendre ce dossier», estime-t-il, soulignant l’importance de la coopération dans le dossier de la lutte contre le terrorisme au Sahel avec l’Algérie, le Mali et les États-Unis, qui sont présents militairement au Niger. En effet, l’armée américaine a une importante base d’écoute et de drones dans la région d’Agadez, non loin de la frontière algérienne.

Outre cette question, M.Bazoum a également abordé le scandale de corruption ayant impliqué le ministère de la Défense nationale dans des affaires de surfacturation, qui ont coûté au pays la bagatelle de 116 millions d’euros, liées à des acquisitions, notamment d’armement.

«Dans l’affaire de l’audit des contrats du ministère de la Défense, le Président Issoufou a été celui qui a tiré la sonnette d’alarme. Il a commandé l’audit, des surfacturations insupportables ont été découvertes et depuis, les choses se sont améliorées. Nous avons eu un sursaut que je veux prolonger, avec autant de détermination», a-t-il affirmé.

«Connu pour sa fermeté dans la lutte antiterroriste et anticorruption, notamment par son soutien indéfectible à son prédécesseur dans l’affaire des surfacturations du ministère de la Défense, il est fort possible que cette tentative de coup d’État, précédée quelques jours avant par deux attentats terroristes, soit un avertissement au nouveau Président avant son investiture, surtout que beaucoup de combattants présents en Libye risquent de se diriger vers la région du Sahel, suite à la solution politique engagée dans ce pays», conclut le Dr Abdelkader Soufi.

Mercredi 31 mars, le porte-parole du gouvernement, Zakaria Abdourahaman, a confirmé qu’«une tentative de coup d’État a été déjouée». «Une enquête est ouverte. Les investigations se poursuivent pour interpeller les auteurs et leurs complices afin de les mettre à la disposition de la justice», a-t-il informé, précisant que «l’enquête cible également les commanditaires internes et externes».

*Organisations terroristes interdites en Russie

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Tags:
Mali, Algérie, Sahel, G5 Sahel, coup d'Etat, Niger
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