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Dans un entretien à Sputnik, le Dr Soufi estime qu’au-delà de l’aspect sanitaire évoqué par Paris pour justifier le report de la visite de Castex à Alger, «des lobbies» sont activés pour «saboter tout rapprochement entre les deux pays». Selon lui et le directeur de Menadefense, les questions sécuritaires sont également de mise.

La journée du jeudi 8 avril a été chargée en événements concernant les relations franco-algériennes. En effet, le cabinet du Premier ministre français a annoncé le report de la visite de Jean Castex en Algérie prévue les 10 et 11 avril et durant laquelle une réunion du Comité intergouvernemental de haut niveau devait se tenir pour la première fois depuis décembre 2017. Dans une déclaration à l’AFP, Matignon avance le «contexte sanitaire lié à l’épidémie de Covid-19».

Par ailleurs, LREM a annoncé sa décision d’ouvrir un bureau dans la ville de Dakhla, dans le territoire du Sahara occidental sous contrôle marocain, mais disputé et revendiqué par le Front Polisario soutenu par l’Algérie. Lors d’un passage le même jour au Sénat, le ministre algérien du Travail, de l'Emploi et de la Sécurité sociale, El Hachemi Djaâboub, a surpris par sa réponse hors contexte à une question sur la justice dans l’accès aux droits à la retraite posée par le sénateur Abdelouaheb Benzaim, qualifiant la France «d’ennemi traditionnel et éternel» de l’Algérie.

Enfin, toujours jeudi, le chef d’état-major des Armées françaises François Lecointre était reçu à Alger par son homologue Saïd Chanegriha. Lors des discussions, la partie algérienne a évoqué la sécurité du pays et de ses voisins du Sahel, ainsi que le besoin d’une aide française à la décontamination et la réhabilitation des sites où se sont déroulés les essais nucléaires français dans le sud de l’Algérie.

Réunion le 8 avril 2021, à Alger, des états-majors des armées française et algérienne
© Photo / Sputnik via le Ministère algérien de la Défense nationale
Réunion le 8 avril 2021, à Alger, des états-majors des armées française et algérienne
Alors que depuis l’élection d’Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019 Emmanuel Macron a à maintes reprises apporté son soutien à ce dernier dans son entreprise de rénovation du pays et multiplié les gestes sur la question mémorielle, comment interpréter ces nouvelles tensions entre les deux États qui viennent à contrecourant de cette dynamique saluée plusieurs fois par le chef de l’État algérien?

Dans deux entretiens accordés à Sputnik, le Dr Abdelkader Soufi, chercheur en géopolitique et politiques de défense, et Akram Kharief, directeur du site algérien d’information militaire Menadefense, avancent plusieurs pistes de lecture de ces événements qui se sont succédé la semaine dernière.

«De puissants lobbies» à l’œuvre

«Ce qui s’est passé la semaine dernière est l’illustration la plus édifiante de ce que le Président Tebboune avait plusieurs fois publiquement dénoncé, accusant de puissants lobbies, notamment partisans de l’ex-Algérie française, qui travaillent contre tout rapprochement ou entente cordiale entre les deux pays», affirme le Dr Soufi, soulignant que «ceci en dépit des relations amicales entre les Présidents algérien et français».

Et d’ajouter: «Sinon, comment expliquer qu’à deux jours de la visite de Jean Castex à Alger, la porte-parole de LREM, par ailleurs vice-présidente du groupe d’amitié France-Maroc, annonce la création d’un bureau de son parti dans la ville de Dakhla [au Sahara occidental, ndlr] et que Jean-Yves Le Drian appelle le lendemain son homologue marocain pour l’assurer du soutien de la France au plan du royaume relatif à la résolution du conflit au Sahara occidental, malgré la sensibilité de ce dossier du côté algérien?» «Si ça n’est pas une tentative délibérée de saboter la visite de Castex en Algérie, qu’on m’explique alors pourquoi de tels gestes diplomatiques ont été entrepris deux jours avant son arrivée», lâche-t-il.

Par ailleurs, concernant la déclaration du ministre algérien du Travail, l’expert estime que «bien que ce ne soit pas son rôle de s’immiscer dans les questions de politique extérieure qui relève strictement des prérogatives du Président Tebboune et de son ministre des Affaires étrangères, il n’en demeure pas moins qu’il est tout à fait légitime de se poser la question si on ne lui a pas demandé de le faire en réaction aux gestes français».

Contacté par Sputnik, le sénateur Abdelouaheb Benzaim affirme que la déclaration «du ministre, qui s’est trouvé acculé lors de la séance de travail sur les retraites, relève de la pure démagogie populiste qui consiste à utiliser la question mémorielle comme fonds de commerce pour échapper aux problèmes cruciaux qui se posent à son secteur». «M.Djaâboub, qui a cité l’exemple du déficit de la caisse des retraites françaises, aurait dû se contenter d’indiquer uniquement le montant et d’apporter les réponses au problème algérien, dont il a malheureusement tout simplement opposé une fin de non-recevoir, même pour l’ouverture d’un atelier d’experts sur la question», ajoute-t-il, précisant qu’«à ce titre il a raté une occasion de se taire».

Quid des questions sécuritaires et de défense?

En recevant le général Lecointre à Alger, le chef d’état-major de l’armée algérienne a affirmé que «l’Algérie considérait que la stabilité et la sécurité de son voisinage étaient directement liées à sa sécurité», indique un communiqué du ministère algérien de la Défense dont Sputnik s’est procuré une copie. «À cet effet […], l’Algérie n’a pas lésiné sur les initiatives et le soutien en direction de ses voisins pour coordonner les efforts sur la base d’une vision commune à travers le mécanisme du Comité d'état-major opérationnel conjoint (CEMOC) [regroupant l’Algérie et les pays du Sahel, ndlr]», ajoute la même source.

Ainsi, le Dr Abdelkader Soufi affirme que «le message de l’armée algérienne est clair et ferme». «Dans le contexte de la nouvelle dynamique enclenchée en Libye pour une solution politique dans ce pays, la sécurité au Sahel sera la conséquence immédiate de la stabilisation de ce pays», juge-t-il, ponctuant que «l’armée algérienne ne permettra à l’avenir aucune déstabilisation du Sahel où l’armée française intervient dans le cadre de l’opération Barkhane, mettant en avant le CEMOC créé avant la force G5 Sahel qui selon le chef de l’état-major est le meilleur cadre pour régaler le problème terroriste dans cette région, en dehors de toute ingérence étrangère».

Enfin, le Dr Soufi indique qu’outre cette affirmation forte de l’armée algérienne conformément à sa nouvelle doctrine définie par la Constitution de novembre 2020 lui permettant d’intervenir en dehors de son sol en cas de nécessité, l’exigence «de la réhabilitation des sites de Reggane et In Ekker, où ont eu lieu les essais nucléaires, ainsi que la fourniture des cartes topographiques permettant la localisation des zones d'enfouissement des déchets radioactifs ou chimiques, sont également à prendre en compte dans l’établissement d’une relation saine d’égal à égal entre les deux pays».

«Au lendemain de cette visite, le journal français Le Figaro a remis sur la table la thèse de l’assassinat des moines de Tibhirine, accusant l’armée algérienne de les avoir exécutés», déplore Abdelkader Soufi, précisant que «cette thèse a été à maintes reprises démentie par des responsables français, à l’instar de l’ancien patron de la DST, Yves Bonnet».

«Une réponse au Maroc»

Jeudi 8 avril, les forces aériennes algériennes ont mené des manœuvres tactiques à balles réelles, simulant une «frappe préventive dans la profondeur d’un territoire ennemi», rapportait la télévision nationale ENTV.

Cet exercice s’est déroulé simultanément à Mecheria, Reggane et Tamanrasset, dans le sud du pays, où les «objectifs définis ont été entièrement détruits avec une grande précision», alors que des commandos ont été parachutés depuis des hélicoptères sous couverture aérienne, selon la même source. Vendredi 9 avril, un autre exercice à balles réelles a été exécuté In Guezzam, à la frontière algéro-nigérienne.

«Ces exercices interviennent dans le contexte de l’assassinat ciblé exécuté mardi 6 avril par les Forces royales marocaines (FAR) contre le commandant de la gendarmerie nationale de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), Addah Al-Bendir, dans la zone libérée de Rouss Irni, à Tifariti», rappelle Akram Kharief, soulignant qu’«en décembre, dans le contexte de normalisation de ses relations avec Israël, le Maroc a reçu trois drones d’observation modifiables en engins d’attaque de type Hermès de l’État hébreu».

Néanmoins, «la version la plus plausible est celle évoquée par une source officielle anonyme au magazine Jeune Afrique, qui atteste d’une détection de la cible par un drone d’observation de type Harfang, puis un bombardement effectué de loin par un F-16 marocain». Ainsi, il «est clair que ces manœuvres algériennes sont une réponse à cette exécution sur le territoire du Sahara occidental, non loin des frontières algériennes».

Enfin, l’expert en défense informe que la visite du général Lecointre en Algérie «marque la reprise de la coopération militaire entre les deux pays, suspendue depuis une année suite à certains incidents».

Dimanche 11 avril, le secrétaire d’État français aux Affaires européennes Clément Beaune a appelé à «apaiser» les relations entre l’Algérie et la France, évoquant des «paroles excessives dans les relations franco-algériennes».

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Tags:
G5 Sahel, François Lecointre, Armée nationale populaire algérienne (ANP), refroidissement des relations, relations diplomatiques, relations bilatérales, France, Algérie
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