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Dans un entretien à Sputnik, le Dr Sidaoui analyse le dessous des attaques dirigées contre le Président tunisien par certains dirigeants et élus islamistes qui l’accusent «de corruption» et de vouloir instaurer «une dictature militaire». Selon lui, ils devraient «être inculpés et jugés».

Le 19 avril, le député islamiste radical tunisien et ex-élu de la Coalition Al Karama, Rached Khiari, a diffusé une vidéo sur Facebook dans laquelle il accuse Kaïs Saïed d’avoir reçu près de cinq millions de dollars de la part de la CIA via un attaché de l’ambassade des États-Unis à Paris pour financer sa campagne présidentielle de 2019.

Des déclarations qui ont provoqué un tollé en Tunisie, déclenchant un débat autour de la conduite des affaires publiques par le chef de l’État et ses visées supposées suite à la désignation du tribunal militaire de première instance de Tunis pour traiter cette affaire. Certains responsables et députés du mouvement Ennahdha, présidé par Rached Ghannouchi, actuel chef de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), pointent un retour à un système dictatorial militaire.

Alors que le tribunal militaire a émis le 22 avril un mandat d’arrêt à l’encontre du député de la Coalition de la dignité, ou Al Karama, alliée d’Ennahdha, Rached Khiari ne s’est toujours pas présenté devant la justice. Il a fait savoir dans une autre vidéo que la désignation du tribunal militaire de Tunis pour traiter cette affaire était la preuve qu’une «décision a été prise en haut lieu de le mettre en prison».

Dans un entretien accordé à Sputnik, le Dr Riadh Sidaoui, directeur du Centre arabe de recherches et d'analyses politiques et sociales (CARAPS) à Genève, explique que cette affaire rentre dans le cadre de la guerre ouverte menée par le mouvement des Frères musulmans* contre le Président tunisien qui a «décidé de mener une politique indépendante des interférences turques et qataries».

Il affirme qu’elle aura des répercussions importantes concernant «la compromission d’Ennahdha et de son chef dans des affaires de corruption, de trafic d’influence et de blanchiment d’argent».

«Une attaque après un événement important»

«Il y a lieu de rappeler que l’attaque de ce député, que Rached Ghannouchi tente de protéger, intervient après la visite les 10 et 11 avril en Égypte du Président tunisien, qualifiée "d’historique" par la presse égyptienne et accueillie positivement par la majorité des Tunisiens», expose le Dr Sidaoui. À ce titre, «certaines réalités en lien avec Rached Khiari doivent être mises en perspective pour bien cerner les tenants et les aboutissants de sa diatribe contre le chef de l’État».

En effet, selon lui, «ce député s’est distingué plusieurs fois par des positions en faveur du terrorisme islamiste».

«En août 2014, il a posté sur Facebook un message dans lequel il fustige la chaîne Al-Arabiya, qu’il qualifie "d’hébraïque", en raison de ses attaques contre le Hamas palestinien et Daech* en Irak en Syrie», indique-t-il, ajoutant que cet élu «a également justifié l’assassinat du professeur d’histoire français Samuel Paty, décapité par un terroriste pour avoir montré dans le cadre d’un cours une caricature du prophète Mohamed. "L’offense au Messager d’Allah est le plus grave des crimes et celui qui le commet doit en assumer les conséquences, qu’il s’agisse d’un État, d’un groupe ou d’un individu", avait écrit Rached Khiari sur Facebook».

L’autre figure de proue du mouvement Ennahdha à s’en être violemment pris à Kaïs Saïed est Rafik Abdeslam Bouchlaka, ex-ministre des Affaires étrangères (2011-2013) et gendre de Rached Ghannouchi.

Un agent du Qatar et de l’Otan?

«Avant d’être nommé ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Hamadi Jebali, Rafik Abdeslam Bouchlaka a occupé le poste de président du Centre de recherche et d’études de la chaîne Al Jazeera», informe le directeur du CARAPS.

Et de préciser que «c’est dans ce cadre qu’il a représenté le Qatar – qui abrite la plus grande base militaire US au Moyen-Orient – en février 2010 à une conférence de l’Otan, au cours d’un atelier sur la coopération dans le cadre de l'Initiative de coopération d’Istanbul».

Dans le même sens, l’expert évoque l’affaire de corruption, dite Sheraton Gate, à laquelle est mêlé depuis huit ans l’époux de Soumaya Ghannouchi, qui «a également violemment attaqué la visite de Kaïs Saïed en Égypte sur son média électronique, Meem Magazine».

«M.Bouchlaka qui a lancé en 2012 la "Conférence des amis de la Syrie" avec la bénédiction du Qatar et de la Turquie, est poursuivi pour le détournement d’un don chinois d’un million de dollars destiné à l’organisation d’un colloque», ponctue-t-il. «Ce dernier avait été inculpé en 2013 et 2017 dans le cadre de cette affaire restée sans suite.»

«Le Président Saïed n’a pas le choix»

En réponse aux voix qui évoquent l’illégalité du jugement d’un civil ayant l’immunité parlementaire par une juridiction militaire, le Dr Sidaoui est catégorique:

«Rached Khiari tout comme Rafik Abdeslam Bouchlaka auraient dû être inculpés et jugés par la justice civile dont se gargarisent ces personnes. Le premier pour apologie du terrorisme et le second pour corruption. Il n’en est rien! Et ceci à cause du contrôle exercé sur elle par Ennahdha et son chef Ghannouchi, mis également en cause dans des affaires de corruption et de blanchiment d’argent, qu’une enquête du journal El Anouar a révélées, évoquant des fonds avoisinant un milliard de dollars».

«Le Président Saïed n’a pas le choix dans le contexte où le Premier ministre Hichem Mechichi, qui cumule le poste de ministre de l’Intérieur, ne bouge pas le petit doigt pour mettre un terme à cette situation», explique le spécialiste, précisant que «selon l’article 5 de la justice militaire et l’article 110 de la Constitution, en sa qualité de chef suprême et de chef d’état-major des Forces armées tunisiennes, le Président Saïed peut saisir la justice militaire».

«Vers un scénario catastrophique pour Ennahdha»?

L’offensive diplomatique du Président tunisien en Égypte, en Libye et probablement en Syrie, est aux antipodes «de la politique des Frères musulmans* qui espèrent garder la Tunisie sous leur contrôle, après avoir perdu pied dans ces trois pays», avance Riadh Sidaoui.

«Les positions tranchées de Kaïs Saïed concernant le refus de la normalisation des relations avec Israël, dont Ennahdha a fait échouer un projet de loi visant à sa criminalisation, de la construction de bases militaires étrangères, notamment américaines ou turques sous couvert de l’Otan en Tunisie, ont fait de lui un ennemi à abattre pour les différentes chaînes proches des Frères musulmans* et Al Jazeera».

Enfin, le Dr Sidaoui explique que «le changement de cap opéré dans la politique extérieure de la Turquie par Recep Tayyip Erdogan qui cherche à se réconcilier avec Abdel Fattah Al Sissi – laissant entendre sa disponibilité à troquer les privilèges de son pays dans les gisements de gaz en Méditerranée orientale avec la tête des Frères musulmans* installés chez lui – offre une occasion au Président tunisien de dissoudre l’Assemblée et de lancer une opération mains propres visant les dirigeants islamistes».

«Un scénario catastrophique pour Ennahdha, dans un contexte où la Turquie se trouve également dans le viseur de l’administration Biden», conclut-il.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
dictature, lutte contre la corruption, corruption, Turquie, États-Unis, Tunisie, Kaïs Saïed
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