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Dans des déclarations à Sputnik, l’épouse et l’avocat du journaliste marocain Soulaimane Raissouni expliquent les raisons et les conditions de son incarcération. Alors que la justice lui reproche, tout comme à son confrère Omar Radi, un viol, un militant des droits de l’homme au Maroc pointe des tentatives de faire taire la presse.

Incarcérés depuis plus d’un an, les journalistes et opposants marocains, Soulaimane Raissouni, éditorialiste au journal arabophone Akhbar Al-Yaoum, et Omar Radi, rédacteur d’enquêtes économiques au sein du média électronique Le Desk, ont entamé fin avril une grève de la faim. Le dernier l’a interrompu à la demande de ses médecins après 22 jours. Alors que le premier persiste et signe, malgré son état de santé sévèrement dégradé après 47 jours sans se nourrir.

Les deux journalistes sont accusés de viol et d’attentat à la pudeur, selon les autorités judiciaires marocaines, qui leur ont refusé plusieurs demandes de remise en liberté provisoire.

Pour plus de précisions sur ces affaires, Sputnik a sollicité l’économiste Fouad Abdelmoumni, également militant des droits de l’homme et membre du conseil d’administration de Transparency International Maroc. Sputnik a également recueilli les témoignages de l’épouse et de l’avocat de Soulaimane Raissouni. Il s’agit de Mme Kholoud Mokhtari et de Me Mohammed Messaoudi.

«Nous sommes passés à une phase supérieure»

«Depuis de nombreuses années, au Maroc, la pression, la répression et l’étranglement de tout ce qui relève de la société civile, en particulier de la presse indépendante, s’intensifie de plus en plus», affirme M.Abdelmoumni, soulignant que «l’une des illustrations de cette situation est les attaques contre les journalistes».

En effet, selon lui, «après les procès de délit d’opinion ou d’expression intentés habituellement aux opposants, actuellement nous sommes passés à une phase supérieure où, afin de ne pas subir l’opprobre de l’opinion publique, le pouvoir préfère fomenter des dossiers de toutes pièces contre certaines personnalités pour nuire à leur réputation et les tenir sur le plan juridique».

«C’est ainsi que nous avons eu l’arrestation de l'éditeur du journal Akhbar Al-Yaoum, Taoufik Bouachrine, qui se trouve actuellement derrière les barreaux depuis trois ans après sa condamnation à 15 ans de prison ferme pour harcèlement sexuel, sur la base d’un dossier pénal que des organisations nationales et internationales de défense des droits humains avaient qualifié de parodie de procès».

«Mais depuis plus d’une année, les attaques ce sont intensifiées et nous avons donc l’arrestation de deux journalistes, Omar Radi et Soulaimane Raissouni».

Quels sont les faits reprochés aux deux journalistes?

Selon le militant des droits de l’homme, «Omar Radi a déjà été arrêté quelques mois avant son incarcération, suite à des accusations d’atteinte à "la sécurité de l’État" après avoir participé avec des organismes étrangers à des études sur l’économie marocaine».

«Il avait été maintenu en détention préventive pendant trois mois avant d’être relâché sous la pression des organisations nationales et internationales de défense des droits humains et de la liberté de la presse», précise-t-il. Soulignant que, «trois mois plus tard, il a été à nouveau incarcéré pour agression sexuelle, suite à une plainte déposée contre lui par une collègue qui l’accuse "de viol"». «Omar Radi avait un témoin oculaire à décharge Imad Stitou, également journaliste au Desk, que le parquet a décidé d’inclure comme accusé de complicité de viol, mais sans le placer en détention provisoire».

Dans le même sens, Fouad Abdelmoumni explique que «depuis un an et deux jours, il a été rejoint par le journaliste Soulaimane Raissouni». «Il est de notoriété publique que Soulaimane Raissouni est un excellent éditorialiste et un intellectuel de haut vol», ponctue-t-il, informant qu’il «est accusé de viol par un homosexuel qui n’a toujours pas apporté la moindre preuve factuelle qui prouve, à charge, que M.Raissouni a commis les faits qui lui sont reprochés».

Ainsi, M.Abdelmoumni estime que «les deux journalistes, qui sont en isolement total depuis plus d’une année en prison, soient attaqués en justice et que des enquêtes soient diligentées à leur encontre est tout à fait possible et légal». «Mais les mettre en détention provisoire alors que leurs dossiers sont vides et qu’aucune preuve des faits qui leurs sont reprochés n’a été fournie à ce jour par le parquet ou les personnes plaignantes est tout à fait aberrant et illégal», déplore-t-il, soulignant que «la nièce de Soulaimane, Hajar Raissouni, qui travaillait avec lui dans le même journal a également été emprisonnée, son fiancé, son gynécologue et son assistante». La justice lui a reproché «des relations sexuelles hors mariage et un avortement». «Ils ont été graciés par le roi Mohammed VI sans qu’il ait un procès».

Les précisions de l’avocat de Raissouni

Soulaimane Raissouni a été interpellé suite à la publication sur Facebook «d’un message sous un faux nom, par un homme, accusant un célèbre éditorialiste de l’avoir violé, deux ans avant la date de sa publication», explique Me Messaoudi au micro de Sputnik.

«Suite à cette publication, la police judiciaire a été saisie de l’affaire et a mené une enquête pour l’identifier. En effet, suite à sa localisation, l’homme en question a déclaré à la police que c’était Soulaimane Raissouni qui l’avait agressé sexuellement. Néanmoins, le plaignant n’a avancé aucune preuve de ses allégations. Pis encore, il n’a même pas procédé à un dépôt de plainte afin de se constituer partie civile dans cette affaire. Ce n’est que deux mois après l’incarcération de Soulaimane Raissouni que ce plaignant s’est résolu à se constituer partie civile», précise-t-il.

Me Mohammed Messaoudi affirme qu’à «ce jour, le plaignant n’a fourni ni preuve, ni fait accablant, ni même un témoin. En résumé, ses accusations ne sont pour l’instant que des paroles et des allégations sans fondement, en plus de ses déclarations contradictoires qui sont aux antipodes des faits reprochés au journaliste».

«En tout état de cause, conformément à la loi, Soulaimane Raissouni aurait dû être convoqué par la police. Or ceci n’a pas eu lieu. Plus grave encore, des policiers se sont présentés devant son domicile, sans ordre de mission ni mandat d’arrêt et l’ont interpellé», dénonce l’avocat.

Par ailleurs, il pointe d’autres «faits troublants à ajouter à ces vices de procédure». En effet, selon lui, «un site Internet d’information avec les services de sécurité [Chouf TV, ndlr], avait publié une information quelques jours avant l’arrestation du journaliste, l’informant qu’il allait être interpellé deux jours avant la fête de l’Aïd El-Fitr. Et c’est ce qui s’est réellement passé, en totale contradiction avec le droit marocain qui interdit la divulgation de ce genre d’information». «Le site a même dépêché un journaliste sur les lieux, au moment de l’arrestation, qui a fait une vidéo publiée par le média», s’étonne l’avocat qui s’interroge: «Qui a informé ce média de toutes ces informations précises? La justice, malheureusement, n’a pas jugé nécessaire d’enquêter sur ça, alors qu’elle a décidé d’incarcérer Soulaimane Raissouni sur la base d’un poste Facebook anonyme».

«Soulaimane a été arrêté pour ses éditoriaux sans concession»

Jointe par Sputnik, Kholoud Mokhtari, l’épouse de Soulaimane Raissouni, affirme que son conjoint a été arrêté pour ses éditoriaux francs, directs et sans concession». «Mon mari est très au-dessus de ce qui lui est reproché», ajoute-t-elle, précisant: depuis «son incarcération, je l’ai vu trois fois uniquement et il n’a vu qu’une seule fois son enfant qu’il avait laissé à l’âge de neuf mois».

Et d’ajouter que «Soulaimane a été hospitalisé mercredi 19 mai au CHU de Casablanca. Sa santé s’est gravement dégradée suite à l’importante perte de poids en raison de sa grève de la faim. Il a une silhouette d’un enfant de 14 ans qui indique que même le pronostic vital est malheureusement engagé».

«Il y a des fake news qui font état de son décès depuis hier soir», indique Mme Mokhtari, soulignant que «toute la famille est tétanisée car elle n’a aucune information sur son état».

Enfin, tout en sollicitant le roi Mohammed VI à se pencher sur le cas de son mari, Kholoud Mokhtari affirme que «Soulaimane est un professionnel et un patriote authentique».

Alors que son procès est fixé pour le trois juin, elle appelle la justice à le «remettre en liberté provisoire afin qu’il puisse préparer sa défense lors d’un procès que nous souhaitons équitable. Il n’est pas question d’abandonner les charges, mais de respecter la loi et le droit marocain», conclut-elle.

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Tags:
journalistes, journalisme, arrestation, liberté de la presse, roi Mohammed VI du Maroc, Maroc
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