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Dans un entretien à Sputnik, Mohamed Laïchoubi, politologue et conférencier international, analyse les causes ayant engendré un deuxième coup d’État militaire au Mali en moins d’une année. Selon lui, en dehors du contexte immédiat, c’est l’évolution de toute la région sous le contrôle des anciennes puissances coloniales qui est à analyser.

Lundi 24 mai, la capitale malienne Bamako est secouée par un nouveau coup d’État militaire, le quatrième depuis l’indépendance du pays en 1958. Le Président de la transition, l’ex-colonel de l’armée de l’air Bah N’daw, le Premier ministre Moctar Ouane et le tout nouveau ministre de la Défense Souleymane Doucouré sont arrêtés et conduits à la base militaire de Kati, à quelques kilomètres de Bamako, haut lieu de l’appareil militaire malien d’où est parti le coup d’État du 18 août 2020.

C’est le même groupe de colonels maliens commandé par Assimi Goïta, qui a mis fin au pouvoir de l’ex-Président déchu Ibrahim Boubacar Keïta, qui est également derrière ce nouveau coup de force. Des événements qui font suite à l’annonce par le Premier ministre Moctar Ouane, fraîchement reconduit, de la nouvelle composition du gouvernement dominée par les militaires, mais dont des officiers proches de la junte dirigée par le colonel Goïta ont été écartés.

Dans un communiqué conjoint, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), la Communauté des États ouest-africains (CDEAO), l’Union africaine (UA), la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union européenne (UE), réitèrent «leur ferme soutien aux autorités de la transition». L’Onu et l’Algérie joignent également leur voix.

Dans un entretien à Sputnik, le chercheur et politologue algérien Mohamed Laïchoubi, membre d'académies européennes, dont l’Académie royale d’Espagne, de cercles de réflexion et de think tanks internationaux, mais aussi ancien ministre et ambassadeur, affirme qu’au-delà des raisons immédiates ayant provoqué ce coup d’État, il y a lieu de revenir aux causes profondes, historiques, économiques, politiques, culturelles, géopolitiques et géostratégiques qui «maintiennent les pays de cette région dans un état d’instabilité et de sous-développement permanents».

La responsabilité de l’ordre postcolonial

«Toute cette zone subit l’influence des puissances postcoloniales [dont la France, ndlr] qui ont une présence militaire, économique et financière», expose l’expert, soulignant qu’«elles rythment l’évolution de cette région en fonction de ce qu’elles estiment être leurs intérêts».

Et de préciser que «la nature du pouvoir au Mali, comme dans tous les pays du Sahel et de la CEDEAO, est ainsi liée à la nature des relations et des rapports de force entre les puissances internationales, y compris postcoloniales, qui ont la prétention de contrôler toute cette zone».

Dans le même sens, M.Laïchoubi estime que ce qui s’est passé au Mali est à «mettre en perspective par rapport au changement de pouvoir survenu au Tchad [où le gouvernement est actuellement dirigé par Mahamat Idriss Déby, 37 ans, chef des services secrets tchadiens et de la garde présidentielle, ndlr], considéré comme un verrou militaire servant à contrôler toute la région, à la tentative de coup d’État au Niger et à la situation en Côte d’Ivoire et au Sénégal [...]. Les mêmes types de blocages sont aisément identifiables comme émanant d’une pensée et logique postcoloniale».

Le colonel Goïta, un proche des États-Unis?

Le 21 août 2020, soit trois jours après la prise de pouvoir au Mali par la junte militaire, le Washington Post rapportait, citant des officiers américains et maliens qui se sont exprimés sous couvert d’anonymat, que le colonel Assimi Goïta s’est rapproché des Américains lors d’une formation d’élite dans le cadre du programme Spirit of America chapeauté par la CIA.

«Par rapport à ce qui s’est passé au Mali, nous sommes en train d’analyser les normes juridiques pour déterminer si oui ou non on peut qualifier cela de coup d’État», avait déclaré J. Peter Pham, l’envoyé spécial des États-Unis au Sahel, selon le média.

«Le colonel Goita a participé aux précédentes manœuvres Flintlock du Commandement américain pour l'Afrique et il a également assisté à un séminaire bilatéral de la Joint Special Operations University à la base aérienne de MacDill, en Floride», avait également fait savoir le lieutenant-colonel Anton T. Semelroth, porte-parole du Pentagone, selon la même source.

«Les États-Unis sont soucieux des questions géostratégiques, compte tenu de la richesse de la région du Sahel en ressources minières et en hydrocarbures, sa position géographique tampon entre l’Afrique du Nord et l’Europe d’un côté, et l’Afrique centrale et du Sud de l’autre», poursuit M.Laïchoubi.

«Le contrôle de toute cette grande zone du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest est en train de changer de main […]. Non seulement à cause des grandes insuffisances des puissances postcoloniales qui ont une présence importante – et qui n’arrivent pas à se renouveler, à évoluer et à avoir une autre vision – , des carences économiques, des crises climatique et de sécheresse, la pandémie de Covid-19 et tout le contexte. Mais, il y a d’autres acteurs importants qui sont présents, comme les États-Unis, la Chine et la Russie».

«L’exaspération des populations locales»

En août 2020, le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) avait été le principal soutien du Conseil national de la transition (CNT) installé par les militaires suite à la chute du Président Ibrahim Boubacar Keïta. Le célèbre et influent imam Mahmoud Dicko, à la tête d’une importante coordination des mouvements, associations et sympathisants, était également l’un des fervents supporteurs de la lutte incarnée par le M5-RFP contre l’ancien Président.

Or, en avril 2021, le mouvement a fait savoir qu’il considérait que la révolution et la transition lui avaient été confisquées par les militaires. En effet, selon Jeune Afrique, il se préparait à mobiliser les Maliens «sur l’ensemble du territoire» sur fond de revendications politiques et sociales dont la substance est la même que lors des manifestations contre l’ex-chef de l’État. Ils avaient appelé à la création d’une instance indépendante pour l’organisation des élections, la relecture de l’accord d’Alger conclu en 2015 et la poursuite en justice des acteurs reconnus de corruption.

Pour l’interlocuteur de Sputnik, «un aspect à prendre en considération pour comprendre la situation qui prévaut au Mali et dans tous les pays de la région est l’exaspération des populations locales qui non seulement contestent les pouvoirs locaux, mais aussi les puissances qui les ont aidés à y arriver ou qui les ont adoubés». Et «ce mécontentement se manifeste de plus en plus ouvertement et d’une manière de plus en plus affirmée».

Enfin, Mohamed Laïchoubi avance que «les puissances postcoloniales, qui sont en train de perdre pied dans cette région, demeurent l’obstacle majeur à l’évolution politique, économique et culturelle de toute cette région».

«Elles assument une lourde responsabilité dans le retard cumulé en matière de développement depuis plus de 70 ans, dans l’instabilité et dans la fragilité institutionnelle qui gangrène tous les pays de cette région», conclut-il.

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Tags:
colonialisme, transition, coup d'Etat, MINUSMA, Mali
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