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Un rapport d'audit de la gestion des fonds du Covid-19 adressé à Paul Biya en mars a récemment fuité et fait vibrer le Cameroun. Ledit rapport incrimine plusieurs ministères et fait l’inventaire des dysfonctionnements et des malversations dans la gestion des fonds. Alors que plusieurs ministres sont auditionnés, l’affaire fait déjà grand bruit.

Si le premier rapport d’étape de la chambre des comptes de la Cour suprême (CDC), juridiction compétente pour contrôler et statuer sur les comptes publics et ceux des entreprises publiques et parapubliques, sur la gestion des fonds du Covid-19 est sur la table de Paul Biya depuis mars dernier, il a fait irruption dans les médias durant ce mois de mai. Ledit rapport (à la fuite duquel les autorités n'ont pas réagi) fait 22 pages et liste des cas de malversations et détournements à n’en plus finir. Ce rapport d'étape porte sur une enveloppe de 180 milliards de francs CFA, (environ 326 millions de dollars), mobilisés par le gouvernement camerounais représentant «le fonds spécial de solidarité nationale pour la lutte contre le coronavirus et ses répercussions économiques et sociales». Les magistrats de la chambre des comptes ont fait un inventaire des irrégularités, recensant 30 fautes de gestion, impliquant… 23 départements ministériels!

À titre d'exemple, en 2020, le Cameroun, à travers son ministère de la santé, a acquis 1.556.000 tests de dépistage du Covid-19 pour un coût de 25,806 milliards de FCFA (environ 46 millions de dollars). Mais, selon la synthèse du premier rapport de la CDC, ce matériel a été surfacturé de plus de 14,582 milliards de FCFA (environ 26 millions de dollars) au bas mot.

Par ailleurs, selon la CDC, sur les tests achetés, 610.000, soit un montant de 10 millions de dollars, «manquent à l’inventaire, aucune information sur leur destination finale n’ayant été produite à la juridiction financière».

Un scandale financier explosif?

Au sujet de l’acquisition des équipements de protection individuelle (EPI), le rapport révèle que l’activité budgétisée pour un montant de deux milliards 941 millions de FCFA (environ cinq millions de dollars) a été exécutée à hauteur de plus de 23 milliards (un peu plus de 42 millions de dollars) dépassant largement les crédits alloués. Des opérations menées, souligne le rapport, «en violation des règles encadrant l’exécution de la commande publique».

Autre cas problématique, le gouvernement, à travers le ministère de la Recherche et de l'Innovation, avait annoncé qu'il avait la capacité de produire localement cinq millions de comprimés de chloroquine et cinq autres millions d’azythromycine, inscrits dans le protocole de traitement du Covid-19. Or, le rapport révèle que cette activité, budgétisée à un peu un plus de quatre milliards de francs CFA (plus de sept millions de dollars), a en réalité été exécutée par un fabricant indien. Les comprimés ainsi fabriqués ont juste été conditionnés dès leur réception au Cameroun. Alors que la démarche était déjà contraire aux instructions du Président de la République, qui prescrivaient une production locale de ces produits, la CDC note «en outre qu’en date du 31 décembre 2020, aucun des médicaments n’a été transféré au ministère de la Santé publique». Des irrégularités dans la gestion des fonds du Covid-19 qui ont conduit la CDC à recommander «l’ouverture de 10 procédures concernant des faits susceptibles de constituer des infractions à la loi pénale». De sources concordantes, le début des auditions de plusieurs membres du gouvernement par des enquêteurs du Tribunal criminel spécial (TCS, une juridiction compétente en matière de répression de la grande criminalité économique et financière) dans le pays ont commencé et fait l’objet de toute type d’interprétation. Commentant ce rapport pour Sputnik, Me Claude Assira, avocat au barreau du Cameroun, souligne que «les irrégularités relevées dans ce rapport sont pour la plupart des fautes de gestion. Dans ce cas, elles peuvent donner lieu à des procédures disciplinaires devant le Conseil de discipline budgétaire et financière (du Contrôle supérieur de l’État, une institution qui contrôle la gestion des fonds publics, ndlr)».

«Si ces manquements constituent en outre des infractions pénales, elles donneront vraisemblablement lieu à des poursuites devant les juridictions compétentes et particulièrement devant le tribunal criminel spécial», explique l’avocat.

Dans l’opinion et dans la presse locale, certains coupables ont déjà été désignés et font l’objet de tout type de lynchage public, notamment Manaouda Malachie, le ministre de la Santé, ou Madeleine Tchuente, ministre de la Recherche scientifique et de l’Innovation. Mais l'avocat tout en soulignant que «le rapport a mis en évidence un certain nombre de faits imputables à des personnes qui sont identifiables», prescrit la prudence.

«La seule question qu'il faut se poser c'est de savoir si ce rapport de la chambre des comptes est lui-même vérité d'évangile. À l'évidence, non. Lui-même le reconnaît. Voilà pourquoi, encore une fois, il est prématuré de jeter des anathèmes et l'opprobre sur tel ou tel responsable parce que son nom a été cité dans le document», poursuit Me Claude Assira.

Dès décembre 2020, Paul Biya, sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), avait prescrit un audit sur l’utilisation des fonds destinés à la lutte contre la pandémie. Outre les 326 millions de dollars du fonds spécial, il s'agit aussi d'une tranche de 226 millions de dollars débloqués par le FMI en vue de renforcer le plan de riposte contre la propagation du Covid-19.

Après que la chambre des comptes lui a rendu son premier rapport (rapport dit d'étape) au mois de mars, la présidence de la République camerounaise a adressé une correspondance au ministre de la Justice Laurent Esso, le 6 avril dernier, prescrivant «l’ouverture d’une enquête judiciaire contre les auteurs, coauteurs et complices des cas de malversations financières y relevés». Dans la foulée, Paul Biya a décidé de la création d’une «Task Force pour la riposte contre le Covid-19» logée à la présidence de la République. Une décision qui de l’avis de nombre d’observateurs trahit sa volonté de mieux contrôler les fonds alloués pour la maladie qui à la date du 26 mai 2021 a déjà touché plus de 77.000 personnes pour plus 1.200 décès, faisant du Cameroun l’un des pays les plus touchés d’Afrique subsaharienne.

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Paul Biya, Covid-19, Cameroun
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