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Dans un entretien à Sputnik, Fouad Abdelmoumni, économiste et militant marocain des droits de l’homme, affirme qu’«étant donné que tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains du roi Mohammed VI, il est incontestablement évident que c’est lui qui assume in fine la responsabilité» de l’état du journaliste Soulaimane Raissouni.

Incarcérés depuis plus d’un an, les journalistes et opposants marocains, Soulaimane Raissouni, éditorialiste au journal arabophone Akhbar Al-Yaoum, et Omar Radi, journaliste d’investigations économiques au sein du média électronique Le Desk, ont entamé début avril une grève de la faim. Le dernier l’a interrompue à la demande de ses médecins au bout de 22 jours, contrairement au premier qui persiste et signe, malgré un état de santé dégradé après 56 jours, risquant la mort à tout moment.

Ce mardi 1er juin, le tribunal a de nouveau refusé une demande de remise en liberté provisoire à Soulaimane Raissouni.

Pour en savoir plus sur ce refus et sur l’état de santé du journaliste, Sputnik a sollicité l’économiste Fouad Abdelmoumni, également militant des droits de l’homme et membre du conseil d’administration de Transparency International Maroc

«Accusé de tentative de viol sans preuve matérielle»

«Soulaimane Raissouni est accusé de tentative de viol sur un homosexuel sans avoir été pris en flagrant délit, sans témoin, sans preuve matérielle ni élément factuel qui pourraient donner du crédit à l’accusation», affirme M.Abdelmoumni.

Et d’ajouter que «ce journaliste a donné toutes les garanties à la justice. Il avait fait face à de très nombreux procès qui lui ont été intentés notamment en sa qualité de dirigeant d’un journal ou de journaliste, donc il est habitué aux convocations de justice auxquelles il s’y rendait systématiquement». Actuellement, «il ne demande ni privilège ni abandon des charges, mais juste sa remise en liberté provisoire et son droit à un procès équitable avec les garanties nécessaires», souligne-t-il.

Or, selon Fouad Abdelmoumni, la justice marocaine «nous avance l’argument qu’il pourrait fuir le pays dès qu’il serait en liberté. Ainsi, il est gardé en prison depuis plus d’une année en détention préventive, alors que son procès ne cesse d’être ajourné depuis quasiment deux mois».

Dans ce contexte, Soulaimane Raissouni «a décidé d’arrêter de se nourrir depuis 56 jours, sachant que son état de santé s’était dégradé bien avant qu’il n’entre en grève de la faim, vu qu’il avait déjà perdu une trentaine de kilos», rappelle-t-il. «Tout cela n’a pas convaincu le pouvoir marocain de simplement lui réserver un traitement normal».

C’est le roi «qui assume in fine la responsabilité de cette situation»

À la question de savoir quel est le moyen de débloquer la situation avec laquelle se débat le journaliste, Fouad Abdelmoumni indique que la raison du blocage tient au fait que «nous sommes devant deux thèses: celle de l’État marocain qui dit que le pouvoir n’a strictement rien à voir dans cette affaire qui relève exclusivement des prérogatives de la justice, laquelle statue en toute âme et conscience, en toute liberté et indépendance sur la base de rapports impartiaux fournis par la police et le ministère public. A contrario, selon les rapports des administrations nationales et des institutions internationales, la justice marocaine n’est ni indépendante ni objective et ne traite pas les affaires de manière impartiale, mais orientée».

Ce qui lui fait dire qu’en réalité «nous sommes de plus en plus dans un État policier qui nous rappelle les années de plomb en particulier depuis 2014, malgré la promesse de sortir de ce système».

Pour M.Abdelmoumni, «étant donné que tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains du roi Mohammed VI, il est incontestablement évident que c’est lui qui assume in fine la responsabilité de cette situation, de ce qui pourrait advenir et de l’ensemble de l’orientation de l’État marocain. Est-ce que nous allons revenir vers la sérénité, la responsabilité, la transparence et la construction d’un État de droit? Ou bien nous allons continuer à nous enfoncer dans une autocratie policière et violente?», s’interroge-t-il.

«Le pouvoir estime qu’il n’a pas beaucoup d’autres choix»

Concernant les libertés fondamentales au Maroc, l’interlocuteur de Sputnik constate que «le dossier des droits de l’homme a malheureusement perdu énormément de son acuité durant cette dernière décennie […]. Les droits de l’homme étaient une carte maîtresse dans le positionnement du Maroc sur le plan international. Avant il jouait la carte de: “Je suis le gendarme de l’Occident” en Afrique. Mais depuis la chute du mur de Berlin, il n’y avait plus besoin de gendarme de cet acabit, donc il a joué celle de: “Je suis le bon élève du libéralisme occidental et le meilleur exemple dans la région”».

Cependant, «particulièrement depuis 2011, suite au mouvement du 20 février de la même année au Maroc qui a exigé le passage à un système démocratique, nous avons eu un double mouvement: d’un côté une recrudescence des attentes et des frustrations sociales, notamment à cause de la crise financière et économique mondiale de 2007 et 2008, conjuguée à l’essoufflement de l’économie marocaine. De l’autre, il y a eu une baisse des moyens du pouvoir marocain d’endiguer ces attentes et frustrations».

C’est ainsi, souligne-t-il, que «la répression est apparue comme un outil disponible pour neutraliser les mouvements sociaux. Dans ce contexte, le pouvoir s’est acharné sur ceux qui pouvaient créer du sens, donner l’exemple, contribuer à faire maturer les espaces de dialogue, de réflexion, de concertation et de mobilisation, dont évidemment les journalistes à la parole libre. Ces derniers sont devenus des cibles maîtresses aux côtés des dirigeants des mouvements sociaux et des représentants les plus en vue de la société civile et de ses organisations».

Et de poursuivre: «Le pouvoir estime qu’il n’a pas beaucoup d’autres choix, dans un contexte où le prix de sa démarche contestable n’est pas énorme. La raison en est que ceux qui étaient hier les champions de la promotion de la démocratie et des droits humains sont aujourd’hui des puissances qui acceptent très aisément de composer avec des pouvoirs qui peuvent leur faire mal».

Un cas d’école édifiant?

Afin d’étayer son propos, Fouad Abdelmoumni rappelle «le cas d’Abdellatif Hammouchi, l’actuel patron de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) et de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST). Ce dernier a été convoqué début 2014 par une juge française, alors qu’il se trouvait en France, suite à des plaintes de plusieurs personnes qui l’accusaient d’avoir procédé personnellement à leur torture dans des lieux de détention secrets au Maroc durant les années précédentes».

Suite à cette convocation, «le Maroc en a pris ombrage et Abdellatif Hammouchi a quitté le territoire français sans répondre à la convocation. Le gouvernement marocain a même annoncé la rupture de la coopération judiciaire avec la France et des relations diplomatiques et économiques, alors que les intérêts économiques français au Maroc sont très importants. Dans ce cadre, la coopération dans la lutte antiterroriste et contre le trafic de drogue et la migration ont essuyé un coup dur», ponctue-t-il.

Ceci a duré jusqu’au début de l’année 2015, «au moment de l’attentat terroriste contre le siège du journal Charlie Hebdo. Tout de suite après, les autorités françaises ont pris langue avec leurs homologues marocaines et accepté de changer les accords bilatéraux de coopération judiciaire».

«Il a été question de faire en sorte que des poursuites contre des personnes de droit marocain sur le territoire français ne puissent jamais être engagées tant qu’il y a une possibilité d’action en justice au royaume. Or, nous savons très bien comment elle est la justice marocaine. C’est suite à cette pantalonnade de l’État français que le pouvoir marocain a daigné rétablir des relations normales avec la France».

Enfin, Fouad Abdelmoumni regrette que «les principes inscrits dans le droit marocain [soient] à double détente». «Il n’y a qu’à voir comment le pouvoir en fait usage dans certaines affaires et comment il adopte la démarche contraire dans d’autres», conclut-il.

En raison de la présence du chef du Front Polisario Brahim Ghali en Espagne pour des soins médicaux, le Maroc a rappelé son ambassadrice à Madrid et ouvert les vannes de la migration vers l’enclave de Ceuta. Les raisons invoquées sont l’admission de ce chef sous une fausse identité et sa non-convocation par la justice espagnole en raison d’une plainte de torture et de génocide à son encontre. M.Ghali a été finalement entendu mardi par un juge qui a classé l’affaire sans suite.

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prisonnier d'opinion, prison, liberté d'expression, liberté de la presse, liberté, roi Mohammed VI du Maroc, Maroc
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