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Après un deuxième putsch militaire en neuf mois au Mali, le Président Emmanuel Macron a réitéré dimanche 30 mai son souhait de retirer la force Barkhane, si le pays sahélien allait «dans le sens» d'un islamisme radical. Effet d’annonce ou menace réaliste? Décryptage de ce qui pourrait être, ou non, la fin du dilemme malien de Paris.

L’heure du départ des troupes françaises du Mali a-t-elle sonné? Certes, ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron évoque ouvertement un retrait des militaires français de l’opération Barkhane du Mali, puisqu’il l’avait déjà formulé le 19 janvier dernier, lors de ses vœux aux armées à Brest. Toutefois, jamais il n'a semblé aussi disposé à mettre ses menaces à exécution.

Dans un entretien publié dimanche 30 mai par le Journal du dimanche (JDD), le Président français a réaffirmé de manière encore plus tranchée que la France «n’a pas vocation à rester éternellement» au Mali où sont actuellement déployés plus de 5.100 de ses soldats pour éradiquer les groupes djihadistes au Sahel.

«Je ne resterai pas aux côtés d’un pays où il n’y a plus de légitimité démocratique, ni de transition», martèle-t-il dans son interview avec le JDD.

Une réponse directe au nouveau coup d’État qui a secoué Bamako, lundi 24 mai dernier, lorsque des officiers de l’armée malienne ont renversé l’exécutif de transition, en place depuis seulement neuf mois.

«Coup de pression»

À l'unisson avec l'Union européenne, Paris a d’ailleurs dénoncé un «coup d'État inacceptable», le lendemain de l'arrestation du Président Bah N'Daw et du Premier ministre Moctar Ouane, décidé par l'homme fort du pays, le colonel Assimi Goïta. Ce dernier leur reprochait de former un nouveau gouvernement sans le consulter bien qu'il soit en charge des questions de défense et de sécurité. Il a depuis été «confirmé» comme Président de la transition du Mali par une Cour constitutionnelle aux ordres.

Alors que jusqu’ici c’était surtout la détérioration de la situation sécuritaire dans la région du Sahel doublée du manque de soutien et d’appui clair de la part de l’État malien à l’opération Barkhane qui faisaient douter la France de son engagement militaire au Mali, Emmanuel Macron explique aussi cette nouvelle prise de position par le danger, selon lui, que ce «putsch dans le putsch» installe à la tête du Mali un nouveau pouvoir plus indulgent envers «l’islam radical». «Si cela va dans ce sens, je me retirerai», met ainsi en garde le chef d’État français.

En analysant ces déclarations, le politologue malien Séga Diarrah estime au micro de Sputnik qu’il ne s’agit que «d’un effet d’annonce» de la part du Président français.

Pour ce fin connaisseur des affaires maliennes, un retrait de Barkhane semble aujourd’hui irréaliste, car

«il constituerait un aveu d’échec pour la France qui, après presque neuf années de combat au Mali, n’a toujours pas pu endiguer la menace islamiste, l’insécurité omniprésente et les attaques terroristes qui continuent d’endeuiller le pays même s’il y a eu quelques victoires militaires au début de l’intervention. Un retrait dressera ainsi un bilan calamiteux de l’opération Barkhane».

Celle-ci est de plus en plus contestée de toutes parts. D’un côté au Sahel, sa présence est assimilée par une partie des populations à une force d’occupation plutôt qu’à une force de libération. Le drame de Bounti, en janvier 2021, lorsqu’une frappe de Barkhane avait fait de nombreuses victimes civiles, n’a rien arrangé. Déjà fortement prégnant au Mali, le sentiment anti-français s’en est trouvé exacerbé. De l’autre en France, l’annonce régulière de décès de soldats (plus de 54 morts en neuf ans) et le sentiment d’enlisement ont provoqué un retournement de l’opinion. L’intervention contre les mouvements djihadistes était approuvée à 73% à ses débuts, en 2013. En 2021, elle n’a plus que le soutien de 49% des Français.

Sur les motivations derrière la menace de Macron, Séga Diarrah qui est aussi auteur de l’ouvrage Mali, il est temps de décider: Réflexion et propositions pour une modernisation des institutions et le retour d’une paix durable au Mali, paru en 2015, précise que

«Le Président Macron était visiblement très embarrassé de continuer à soutenir un régime malien qui s’éloigne de plus en plus de la voie démocratique. Souhaitant apporter une réponse médiatique aux Français majoritairement opposés à la présence militaire française au Sahel, il n’a pas voulu pour autant se fâcher avec les colonels maliens. Assis entre deux chaises, il n’a trouvé comme réponse que ce coup de pression, pour meubler l’absence de véritables sanctions après le double coup d’État militaire perpétré par la junte au Mali».

Autre but occulté de telles déclarations, toujours selon l’expert malien: «une tentative d'infléchir la position du colonel actuellement au pouvoir et qui est désormais deux fois putschiste, Assimi Goïta». L’homme fort du pouvoir malien était sur le point, au moment de la déclaration de Macron, de former un gouvernement avec à sa tête un proche des mouvements islamistes: Choguel Kokalla Maïga, un membre du M5 - mouvement connu pour avoir été impliqué dans la chute du Président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020.

Choguel qui a fini par être nommé officiellement Premier ministre, mardi 1er juin, est considéré comme ayant des rapports étroits avec l'influent imam conservateur Mahmoud Dicko, soupçonné de vouloir instaurer une République islamique au Mali même s’il s'en défend régulièrement.

Selon l’expert malien, ce sont finalement «les visées électoralistes du pouvoir français qui seront déterminantes dans la décision d’un éventuel désengagement au Mali».

Deux poids, deux mesures?

À moins d'un an de l'élection présidentielle en France dont le premier tour est prévu en avril 2022, «le retrait de Barkhane pourrait être lourd de conséquences et aurait sûrement un coup politique très élevé», explique le politologue malien.

«Même si la menace terroriste est réelle dans le Sahel, depuis neuf ans, aucun attentat perpétré en France n’a été revendiqué par un des groupes armés du Mali. La France est intervenue au Mali pour des raisons principalement géostratégiques liées à cette volonté d’européaniser la lutte antiterroriste au Sahel, en plus des intérêts économiques et le fait qu’elle compte nombre de ressortissants au Sahel. Et c’est exactement pour ces mêmes raisons que Paris ne se désengagera pas de sitôt du Mali», poursuit-il.

En attendant, l’indécision de l’Élysée donne du grain à moudre aux accusations d’incohérence contre Paris qui, d’un côté, soutient le fils d’Idriss Déby à la tête du Tchad et, de l’autre, formule des exigences démocratiques pour le Mali. «Une politique de deux poids, deux mesures qui sape sa crédibilité aux yeux de l’opinion publique surtout malienne en ravivant des souvenirs d’une Françafrique que l’on disait pourtant révolue», relève Séga Diarrah.

​«Les Maliens livrés à eux-mêmes»

Le Mali fait néanmoins face à la réprobation de ses voisins, avec à la clé, deux premières sanctions, celle de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) puis celle de l’Union africaine (UA). La première a suspendu Bamako de ses instances, dimanche dernier, suite à une réunion à Accra, la capitale du Ghana, la deuxième a annoncé à son tour mardi 1er juin sa décision de suspendre le pays sahélien de sa participation à toutes les activités de l’organisation continentale. Mais ces approches ont été jugées par nombre d’observateurs minimalistes et «sans réelle portée». Un constat que partage également le spécialiste en politique malienne interviewé par Sputnik.

​Pendant ce temps, la situation politique et sociale au Mali «reste très fragile», regrette l’interlocuteur de Sputnik.

«Après un deuxième coup d’État en neuf mois, le troisième en 10 ans, la classe politique malienne est disloquée. Elle n’est plus en mesure d’apporter des réponses aux attentes des Maliens. La junte a promis une grande coalition autour du mouvement de contestation à l’origine du renversement de l’ancien Président Keïta. Tous les espoirs sont tournés vers cette nouvelle coalition à construire. Sur le plan sécuritaire, il n’y a guère de changement sur le terrain, les terroristes se rapprochent de plus en plus de la capitale. Le 29 mai, le poste de contrôle de Bougouni, dans le sud du pays, a été attaqué (le bilan provisoire est de cinq morts). Les Maliens sont livrés à eux-mêmes», conclut le politologue Séga Diarrah.

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Tags:
terrorisme, opération Barkhane, Sahel, France, Mali, Emmanuel Macron
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