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Dans un entretien à Sputnik, le Dr Ibtissem Hamlaoui, analyste de la politique algérienne, répond aux opposants algériens qui accusent le Président Tebboune de cécité mentale. «Ceux qui pensent qu’il n’y a qu’eux qui jouissent d’une bonne santé mentale devraient montrer à tous les Algériens leur savoir-faire pour sortir le pays de l’ornière».

Lundi 14 juin, deux jours après la tenue des élections législatives anticipées en Algérie, l’ancien ministre algérien de l’Industrie puis du Commerce, Nour-Eddine Boukrouh, a posté un texte sur sa page Facebook dans lequel il qualifie Abdelmadjid Tebboune de «fou».

Pour justifier son propos dans son texte qui a fait le tour des réseaux sociaux en Algérie, M.Boukrouh évoque les positions du chef de l’État en exposant, selon lui, les contradictions et les incohérences qui jettent un doute sur «sa santé mentale».

Mardi 15 juin, trois semaines après avoir interpellé le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian au Sénat lors d'une séance de questions, Laurence Rossignol, vice-présidente socialiste du Sénat a affirmé lors d’un passage sur les ondes de Radio France international (RFI) que «la France ne peut rester indifférente à ce qu’il se passe en Algérie».

Le même jour, Jeune Afrique rapportait que le chef de l'armée algérienne était en mission secrète depuis quelques jours à Paris pour discuter de la sécurité au Sahel, dans le contexte de la fin annoncée de l'opération Barkhane. Une information qui a fait dire à certains que le Parlement algérien, fraîchement élu, allait approuver le déploiement de soldats dans cette région, conformément aux dispositions de la nouvelle Constitution; une information démentie par le ministère algérien de la Défense.

Ainsi, dans quel contexte émergent toutes ces critiques? Pourquoi le Président algérien est-il ainsi attaqué? Pourquoi l'armée algérienne est-elle mêlée à ces polémiques? Que se passe-t-il au Sahel?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité le Dr Ibtissem Hamlaoui, analyste politique et cadre au Front de libération nationale (FLN). Pour elle, avant de répondre à ces questions, «il faut reconstituer les contextes national, régional et international pour situer d’un point de vue stratégique toutes les décisions, même si elles sont imparfaites, des autorités algériennes».

«L’État-nation algérien revient de loin!»

«Durant les 20 années de pouvoir de l’ex-Président déchu Abdelaziz Bouteflika, l’Algérie a été saignée à blanc dans tous les domaines et à tous les niveaux», affirme le Dr Hamlaoui, rappelant que ce pouvoir «a érigé la corruption, la dilapidation des richesses du pays et la dégénérescence morale, intellectuelle et culturelle comme les marques indiscutables de l’exercice de l’autorité publique».

Et d’ajouter que «plus de 1.000 milliards de dollars ont été dilapidés, dont plus de 700 milliards ont été dépensés pour financer les importations de biens et services provenant essentiellement de Chine et d’Europe, notamment de France». Dans le même sens, «des centaines de milliards, pour reprendre les récentes déclarations du Président Tebboune à Al Jazeera, ont été détournés dans le cadre de surfacturations et déposés sur des comptes à l’étranger, essentiellement en France».

Ibtissem Hamlaoui souligne que «des millions d’Algériens sont dans des conditions économiques et sociales extrêmement difficiles. Depuis la chute des prix du pétrole en 2014, l’économie algérienne qui dépend à plus de 95% des exportations d’hydrocarbures se trouve face à une grave crise financière qui a provoqué la fente des réserves de change [passées de près de 180 milliards de dollars en 2014 à moins de 50 milliards actuellement, ndlr] et la dépréciation de la monnaie nationale, ce qui a érodé le pouvoir d’achat des Algériens».

Autant dire, selon l’interlocutrice de Sputnik, que «l’État-nation algérien revient de loin! Ce sont les Algériens eux-mêmes, descendus par millions dans les rues le 22 février 2019, qui ont donné un coup d’arrêt à la dynamique de descente aux enfers, en arrêtant le 5e mandat de Bouteflika».

Quid de la situation internationale et régionale?

Outre la situation interne à l’Algérie, marquée également par l’interdiction depuis quelques semaines des marches du Hirak et l’arrestation de militants, de journalistes et d’avocats, le Dr Hamlaoui met l’accent sur «l’insécurité au Sahel dans le contexte de la fin de l’opération Barkhane, annoncée par Macron suite au coup d’État au Mali».

«En réalité, la France a commencé à faire savoir son intention de se retirer depuis novembre 2020, dans le cadre d’un nouveau redéploiement stratégique sous le parapluie de l’Otan», explique-t-elle. «Il faut rappeler qu’en novembre, les États-Unis avaient annoncé la fusion de leurs forces pour l’Europe et pour l’Afrique sous un seul commandement à Wiesbaden en Allemagne. C’est dans ce cadre qu’il faut lire les déclarations de Macron au dernier sommet de l’Otan à Bruxelles, et analyser la portée géostratégique des manœuvres African Lion 21, qui se déroulent actuellement, sous commandement américain, au Maroc, puis en Tunisie et au Sénégal.»

Et de poursuivre: «Notons enfin, que malgré l’apparence positive de la rencontre entre les Présidents Biden et Poutine, il n’en demeure pas moins que sous impulsion américaine, l’Otan considère la Russie et la Chine, deux partenaires stratégiques de l’Algérie, ainsi que leur alliance, comme un danger existentiel auquel il faudrait faire face, en Afrique également».

Le Dr Hamlaoui ajoute que tout ceci survient «dans un contexte économique et social des plus difficile à l’échelle du monde en raison de la Covid-19, ce qui compliquera la tâche aux pays dont les économies dépendent des hydrocarbures».

En réponse aux opposants

Ibtissem Hamlaoui rappelle que «le Président Tebboune a été élu en décembre 2019. Une année après, il a fait adopter une nouvelle Constitution, puis organisé le 12 juin des élections législatives anticipées. Les trois scrutins ont été marqués par un grand taux d’abstention».

Ainsi, «je pose la question à ceux qui se sont opposés à ce processus, qui certes est imparfait, mais qui a néanmoins permis d’avoir des institutions: expliquez-nous comment on peut faire pour sortir le pays de cette situation gravissime qui pourrait provoquer sa dislocation, voire, à Dieu ne plaise, sa disparition?».

«Durant plus de deux ans de Hirak, les chantres du dégagisme et de la période de transition n’ont pas fourni la moindre idée constructive, la moindre démarche, le moindre plan d’action pour expliquer et rassurer les Algériens sur ce qu’ils ont l’intention de faire dans le cadre de cette transition. Tout ce qu’ils savent rétorquer, c’est que le pouvoir actuel doit partir tout en leur livrant au passage les clés du pays. Pendant tous ces mois, qu’est-ce qui aurait pu les empêcher de commencer à débattre de leurs projets et de leurs idées dans le cadre d’états généraux organisés dans toutes les wilayas (régions)? Ça aurait été un important début et un moment magnifique de démocratie participative. C’était le seul moyen de dégager une feuille de route stratégique et une représentation à même de convaincre les institutions de l’État, tout comme le peuple, de l’efficience d’une phase de transition. Rien de tout cela! Pendant plus de deux ans et demi de mouvement populaire, on s’est contenté de sortir le vendredi, puis de se disperser avec l’unique projet de sortir le vendredi suivant», pointe-t-elle.

«Le choix d’aller vers des élections et un référendum sur la Constitution était l’émanation d’un arbitrage où il fallait choisir entre un minimum de stabilité constitutionnelle et une aventure dont on ne connait ni les tenants ni les aboutissants. Le Hirak nouvelle version s’est suicidé en marchant derrière des politicards sans vison ni projet, ce qui rend légitime le questionnement sur leurs réelles intentions, comme le prouve leurs sollicitations des organisations internationales sur la question des droits de l’homme en Algérie».

À ce propos, le Dr Hamlaoui estime «que les déclarations de Laurence Rossignol constituent un éloge du vice à la vertu. En France, le mouvement des Gilets jaunes a été réprimé dans le sang. Curieusement ces élites occidentales s’évertuent à donner des leçons à d’autres pays avant de balayer devant leur porte. Pourquoi ne demandent-ils pas au Royaume-Uni de libérer Julien Assange par exemple, n’est-il pas un journaliste qui a juste fait son travail?».

«Ce sont ceux qui qualifient le Président Tebboune "de fou" qui devraient s’inquiéter de leur santé mentale. Le chef de l’État, chef suprême des Forces armées, est à la tête d’une armée de plus 640.000 soldats, où les décisions se prennent de manière collégiale et à tous les niveaux, ceci en plus de sa consultation régulière du Haut-Conseil de sécurité», assigne-t-elle.

«Ceux qui pensent qu’il n’y a qu’eux qui jouissent d’une bonne santé mentale devraient montrer à tous les Algériens leur savoir-faire pour sortir le pays de l’ornière».

Et de conclure: «Seulement un conseil à ces opposants, car la situation s’aggrave et qu’il y va de l’avenir de l’Algérie, de son peuple et des générations futures: ne faites pas comme Marilyn Monroe dans son film "Sept ans pour réfléchir" où le vent lui soulève la jupe. À bon entendeur, salut!».

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Tags:
droits de l’homme, Hirak, crise politique, crise financière, crise économique, Abdelmadjid Tebboune, Algérie
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