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Ils étaient pour la plupart des hommes et des femmes ordinaires, des médecins et des enseignants, des pères et des mères de famille. Et pourtant, armés de machettes et de gourdins, ils vont massacrer pendant cent jours – d'avril à juillet 1994 –leurs voisins Tutsi, avec une barbarie inouïe et une atrocité abominable.

Mais comment devient-on ce boucher sans merci ? Qu’est ce qui est arrivé à la boussole morale des auteurs du génocide qui exécutaient femmes, enfants et patients sans merci ni distinction aucune ? Et Comment des personnes ordinaires se sont transformées, du jour au lendemain, en monstres humains ?

De l'avis de plusieurs experts, le génocide de 1994 contre les Tutsi du Rwanda fut précédé par des années de planification, de manipulation et de maturation, rythmées par un divisionnisme ethnique et une propagande intense de haine soigneusement préparée. L’appareil génocidaire est d’abord une stratégie, une vision, une idéologie globale, l’idéologie du génocide, relèvent-ils.

L'idéologie du génocide signifie un agrégat d'idées qui se manifestent par des comportements, des propos, des écrits et tous les autres actes visant ou incitant les autres à exterminer des groupes humains en raison de leur ethnie, origine, nationalité, religion, couleur ou apparence physique.

Un quart de siècle après ce drame humanitaire qui a fait plus d’un million de morts, le Rwanda adulé aujourd’hui pour ses succès économiques et sa stabilité politique n’a pas fini de repenser ce chapitre douloureux de son histoire, qui a marqué une population à vie. Malgré les efforts substantiels accomplis par l'Etat rwandais pour consolider l'unité nationale et la réconciliation, l'idéologie du génocide persiste malheureusement au sein de la société.

«Entre 2017 et 2020, les tribunaux ont reçu 1.172 affaires liées à l’idéologie du génocide», a révélé Valens Bimenyimana, chercheur à la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG) lors d’une rencontre sur «Le rôle de la société civile dans la lutte contre l'idéologie et la négation du génocide», tenue récemment au Mémorial du génocide de Kigali.

Durant cette période, la plupart des cas de l’idéologie du génocide ont été signalés pendant la période de commémoration du génocide, qui s’étale d’avril à juillet, a fait remarquer M. Bimenyimana.

«Lors de la 23e commémoration du génocide en 2017, les tribunaux ont reçu 193 cas de l'idéologie du génocide. L'année suivante, ils ont reçu 133 cas», a-t-il détaillé, ajoutant que 224 cas ont été enregistrés au cours de la même période en 2019 et 224 cas l'année dernière.

«Ces chiffres démontrent la complexité de la situation», a-t-il mis en garde, soulignant que plusieurs jeunes sont impliqués dans ce genre d’affaires. «Ce qui est inquiétant c’est qu’il s'agit notamment de ceux qui étaient très jeunes pendant le génocide de 1994 contre les Tutsi et de ceux qui sont nés après le génocide», a-t-il dit.

Le chercheur a exhorté les associations de la société civile et les ONG opérant dans le pays à jouer un rôle plus actif dans la lutte contre l'idéologie et le déni du génocide.

«Nous avons encore des organisations, des individus, des universitaires et des institutions qui soutiennent toujours la négation du génocide et le révisionnisme à travers différents canaux de communication, y compris les médias sociaux. La société civile et les organisations non gouvernementales devraient prendre l'initiative de les contester», a-t-il insisté.

Pour Andre Gakwaya, chercheur et auteur de plusieurs publications sur le génocide de 1994, une approche multidimensionnelle qui comprend les volets préventifs et répressifs est nécessaire pour lutter efficacement contre l'idéologie et le déni du génocide.

Dans une déclaration à la MAP, M. Kagwaya a mis l’accent sur l’importance d’enseigner ce passé violent et cette folie meurtrière aux jeunes générations, afin d’en préserver la mémoire et de prévenir de futures cruautés, insistant sur le rôle de la sensibilisation dans la lutte contre l'idéologie du génocide, qui reste sévèrement punie par la loi.

«L’enseignement de l’histoire de cette page sombre aident les jeunes à développer des réflexions critiques, à comprendre l’idéologie du génocide et ses conséquences sur une nation, à assumer la responsabilité de leurs propres actes et à assimiler l'importance de l'unité nationale», a expliqué M. Gakwaya, par ailleurs directeur de l’Agence rwandaise d’information (ARI).

Par ailleurs, le chercheur a averti contre les dangers que représentent les réseaux sociaux, qui selon lui, constituent des plates-formes où l'idéologie du génocide est visiblement répandue. «Les citoyens, les jeunes en particulier, doivent diffuser que le contenu qu'ils ont analysé. Sinon, ils seront coupables de leur ignorance», a-t-il enchainé.

Il a également appelé au renforcement des initiatives de sensibilisation à l’image du «Jardin de la mémoire», un site commémoratif qui rend un hommage significatif à l'ensemble des victimes du génocide et qui interpelle les visiteurs sur le carnage qu’a connu le pays au printemps 1994.

Inauguré en 2019 à côté du Mémorial du génocide de Nyanza-Kacukiro à Kigali sur demande de la Commission nationale de lutte contre le génocide, qui vise à prévenir et lutter contre l’idéologie génocidaire, ce jardin de 100 hectares est composé de plusieurs sections plongeant les visiteurs dans un voyage d’histoire et de souvenir.

Conçu par l’artiste peintre anglais, Bruce Clarke, le «Jardin de la mémoire» est un symbole de la vie et de la renaissance du pays des mille collines mais aussi un lien et une conversation permanente entre le passé, le présent et le futur.

Le Rwanda avait lancé le 7 avril les commémorations du 27e anniversaire du génocide contre les Tutsi, un exercice douloureux de mémoire pour honorer le souvenir des victimes, sensibiliser les jeunes générations et revenir sur l'histoire pour prémunir et immuniser l’avenir. Ces commémorations ouvrent, chaque année, une période de deuil national de 100 jours.

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