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Dans deux entretiens à Sputnik, le ministre sahraoui des Affaires étrangères et un ex-colonel du renseignement algérien analysent les dessous de la crise diplomatique et migratoire entre le Maroc et l’Espagne soutenue par le Parlement européen. Selon eux, plusieurs enjeux sont à prendre en considération pour comprendre cette affaire.

Le 21 avril, le Président de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) est hospitalisé à Madrid pour des soins liés à une infection au Covid-19. Il a quitté l’Espagne le 2 juin en direction de l’Algérie où il est admis à l’hôpital militaire d’Aïn Naadja, à Alger, pour finir sa période de convalescence.

Le 17 mai, alors que le leader sahraoui était encore à Madrid, une crise diplomatique et migratoire éclate entre l’Espagne et le Maroc. En effet, ce dernier a laissé des milliers de migrants, en majorité marocains dont des mineurs, traverser la frontière en direction de Ceuta, l’enclave espagnole au nord du pays. Dans le sillage de cette crise, le Parlement européen a voté le 10 juin une résolution rejetant «l’exploitation des enfants» par le Maroc. Les élus européens ont affirmé que Ceuta était également «la frontière de l’Union européenne» et souligné, pour la première fois, que la résolution du conflit au Sahara occidental devait se faire «dans le cadre des résolutions de l’Onu et du droit international».

Pourquoi le Front Polisario a-t-il choisi d’hospitaliser Brahim Ghali en Espagne, alors qu’il était accusé par la justice espagnole de génocide, de torture et de crimes de guerre? Qu’en est-il de ces accusations? Pourquoi le Front Polisario a-t-il mis fin aux accords de paix de 1991 et déclaré la guerre au Maroc depuis novembre 2020?

Par ailleurs, à l’aune des bouleversements géopolitiques et géostratégiques dans le monde, au Maghreb, au Sahel et en Afrique en général, quels pourraient être les objectifs réels du Maroc en provoquant un différend migratoire avec l’Espagne et par transition avec l’Europe? Y a-t-il des enjeux plus globaux ayant pesé sur la décision du Maroc de créer cette crise, en contrepartie d’un large soutien à sa souveraineté sur le territoire du Sahara occidental?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité le ministre sahraoui des Affaires étrangères, Mohamed Brahim Ould Salek, et l’ex-colonel des services de renseignement algériens, Abdelhamid Larbi Chérif, également expert en sécurité et en politiques de défense.

«Ce bras de fer a commencé juste après le tweet de Trump»

«Nous avons fait ce que les médecins ont décidé», affirme le ministre, soulignant que «la situation sanitaire du Président Ghali était délicate».

Et d’ajouter que «toute la campagne médiatique autour de son hospitalisation dans ce pays cachait en réalité un bras de fer entre le Maroc et l’Espagne sur la question du Sahara occidental. Ce bras de fer a commencé en décembre 2020, plus exactement juste après le scandaleux tweet de Trump reconnaissant une prétendue souveraineté marocaine sur notre pays». «Le Président sahraoui n’est entré en Espagne que durant la troisième semaine d’avril», rappelle-t-il.

Dans le même sens, le chef de la diplomatie sahraouie explique que «la vérité dans tout cela est que le Maroc cherchait un prétexte pour faire exploser la crise pour justifier l’usage de pressions et de chantages de tout genre dans le but d’obtenir une concession de taille: la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental».

Quid des accusations contre le Président Ghali?

Pour ce qui et des accusations contre le chef de l’État de la RASD, qui a été entendu par la justice espagnole avant son départ pour l’Algérie, M.Ould Salek indique que «tout le monde sait que ces allégations ont été fabriquées de toutes pièces par les services secrets marocains. Elles datent de plusieurs dizaines d’années sans qu’il y ait la moindre preuve matérielle. Ce sont tout simplement des accusations politiques».

À ce titre, le chef de la diplomatie sahraouie rappelle que le «Président Ghali a servi en Espagne comme représentant officiel du Front Polisario. Il a été reçu en 1989 par le roi du Maroc feu Hassan II, lors d’une rencontre officielle avec une délégation du Front Polisario avant la conclusion de l’accord de paix de 1991. Aussi il a été membre de la délégation sahraouie aux négociations directes avec le Maroc, jusqu’à la conclusion des accords de Houston, sous les auspices des Nations unies représentées par James Baker».

Dans ce bras de fer avec Madrid, «le Maroc est allé loin en utilisant ses propres citoyens, y compris des petits enfants, comme chair à canon», estime le diplomate, jugeant que «le résultat fût très dur pour lui. Le Parlement de européen a tué tout espoir marocain de voir l’Europe emboîter le pas à Trump».

«Le Maroc a renié ses engagements»

Enfin, concernant la reprise des combats depuis novembre 2020 le long du mur de séparation, entre le royaume chérifien et le Sahara occidental, Mohamed Ould Salek affirme que «c’est le Maroc qui a provoqué le retour à la case de départ».

Selon lui, «la brèche illégale ouverte à Guerguerat le 13 novembre [suite à l’intervention de l’armée marocaine au niveau de ce passage frontalier, ndlr], l’agression des manifestants civils et l’extension de l’occupation à une nouvelle portion de notre territoire ont constitué la goutte qui a fait déborder le vase. Trente ans d’attente pour organiser le référendum d’autodétermination, la répression sauvage de nos citoyens dans les villes occupées et le pillage des ressources naturelles n’ont laissé aucun espoir de solution politique et pacifique».

Et de conclure que «le Maroc a renié ses engagements dûment signés avec le Front Polisario. Ce château [des accords et des engagements, ndlr] s’est écroulé à cause de l’irresponsabilité du Maroc et de l’inaction du Conseil de sécurité [de l’Onu, ndlr], voire de la complicité de certains de ses membres permanents qui bloquent l’indépendance de notre pays depuis 1975».

Des enjeux géopolitiques et géostratégiques en arrière-plan?

Au-delà de l’aspect strictement bilatéral de cette crise entre le Maroc et l’Espagne puis avec l’Union européenne, l’ex-officier supérieur des services algériens, M.Larbi Chérif, estime que «des enjeux géopolitiques et géostratégiques plus globaux devraient être également pris en considération pour cerner tous les tenants et les aboutissants de cette affaire». Selon lui, «il est nécessaire de mettre en perspective plusieurs événements majeurs qui se sont produits dans le contexte de la crise maroco-espagnole».

Et de rappeler que «lundi 28 juin, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, et son homologue marocain, Nasser Bourita, se sont réunis à Rome. Selon le diplomate américain, ils ont abordé le problème de la Libye, la sécurité régionale, les droits de l’homme et la liberté de la presse. Pas un seul mot sur la crise avec l’Espagne, membre de l’Otan et qui accueille une base militaire navale américaine à Rota, sur la côte atlantique. Ni sur l’impact de cette crise sur l’Europe, le premier allié et partenaire des États-Unis, et encore moins sur le Sahara occidental. Est-ce que c’est normal?».

Et d’ajouter que «les États-Unis et le Maroc n’ont pas invité l’Espagne à participer aux manœuvres African Lion 2021, qui se tiennent chaque année au royaume chérifien, bien que Madrid a tenté de se justifier en évoquant des problèmes de financement de la participation de son armée».

L’Europe prise «en tenaille»?

En réalité, explique l’ex-colonel, «l’hospitalisation de Ghali en Espagne était juste un prétexte. Toute cette crise a précédé le sommet de l’Otan tenu le 14 juin à Bruxelles. Lors de cette réunion, le Président Biden n’était pas sûr de rallier ses partenaires européens à sa politique à l’égard de la Russie et de la Chine, notamment en Afrique, à causes des intérêts communs qu’ils partagent. Si l’on ajoute l’autre danger migratoire qui pèse sur l’Europe, à savoir la Turquie également membre de l’Otan, on pourrait légitiment imaginer que les deux pays de transit des migrants [le Maroc et la Turquie, ndlr] prendraient l’Europe en tenaille. Ceci, en plus des pressions commerciales américaines sur les pays européens».

Enfin, l’expert rappelle «que les pays européens ont dit "oui" à Biden, malgré certaines réserves de la part de certains pays, notamment de la France. Dans ce contexte, il faut dire qu’Emmanuel Macron avait annoncé le 10 juin la fin de l’opération Barkhane dans le Sahel, suite au coup d’État au Mali conduit par le colonel Assimi Goïta formé aux États-Unis, quelques semaines après l’assassinat du Président tchadien Idriss Déby Itno. Barkhane sera remplacée par une autre opération sous le parapluie de l’Otan, déjà envisageable depuis la fusion des commandements américains pour l’Europe et l’Afrique en novembre 2020 et à laquelle les Européens vont prendre part».

Ainsi, «le Maroc, qui est considéré comme un allié majeur non-membre de l’Otan dans la région, serait en train d’essayer d’arracher l’accord de la nouvelle administration américaine concernant la marocanité du Sahara occidental, ainsi que le soutien des Européens à cette démarche. C’est le sens a donné aux déclarations de Bourita qui a affirmé que le Maroc n’était pas le concierge de l’Europe, tout en soulignant, étrangement, que la crise migratoire était bilatérale avec l’Espagne, qui paraît être le dindon de la farce dans cette crise». 

«Le tout dans un contexte où la France, qui s'est réconciliée avec la Turquie et qui souhaite l’intervention militaire de l’Algérie au Sahel, est restée neutre dans cette crise entre l‘Espagne et la Maroc, accusé par le chef de l’armée algérienne, lors du 9e sommet sur la sécurité internationale à Moscou, de provoquer l’instabilité de la région», conclut-il.

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Tags:
conflit au Sahara occidental, Sahara occidental, États-Unis, Front Polisario, Parlement européen, Espagne, accords UE-Maroc, Maroc
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