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En Algérie, la justice a décidé de maintenir le journaliste Rabah Karèche en détention provisoire. Ce correspondant d'un quotidien dans le sud du pays est poursuivi dans le cadre de la loi qui sanctionne «le discours de haine». Des avocats accusent le Président Tebboune d’avoir orienté la justice en qualifiant le journaliste de «pyromane».

Mardi 29 juin, la chambre d’accusation de la cour de Tamanrasset, distante de 1.900 kilomètres au sud d’Alger, a décidé de prolonger le calvaire du journaliste Rabah Karèche et de sa famille.

Placé en détention provisoire le 19 avril dernier, il restera en prison suite à une procédure d’appel introduite par le procureur de la République de cette ville. Le représentant du ministère public s’était opposé à la programmation de son procès suite à une demande de prolongation de la phase d’instruction. Rabah Karèche est poursuivi pour «atteinte à l’intégrité du territoire national», «publication volontaire de fausses informations susceptibles de porter atteindre à l’ordre public» et «diffusion volontaire de fausses informations susceptibles d’attenter à l’ordre public et usage de divers moyens pour porter atteinte à la sûreté et l’unité nationales». Des poursuites engagées sur la base de dispositions du code pénal et de la loi relative à la prévention et à la lutte contre la discrimination et le discours de haine.

​Harcèlement policier

Correspondant du journal Liberté, Rabah Karèche était chargé de couvrir l’actualité dans un territoire grand comme deux fois et demie la France. Rabah Karèche s’intéresse aux problèmes sociaux économiques dans les régions du grand sud algérien, notamment les dossiers liés aux trafics d’or et de contrebande. Au sein de la corporation, le journaliste jouit d’une très bonne réputation. En 2020, il avait été convoqué par la police afin de s’expliquer sur une série d’articles consacrés à des affaires de droit commun impliquant des membres des forces de l’ordre.

Mais l’article objet de sa détention a trait à une toute autre affaire. Samedi 17 avril 2021, Rabah Karèche a couvert un rassemblement de citoyens de la région de Tamanrasset venus dénoncer le tracé du nouveau découpage administratif. Publié dès le lendemain, l’article intitulé «L’Ahaggar, la bataille des territoires» provoque la colère des autorités centrales et locales. Le journaliste est convoqué par la police sur-le-champ puis placé en détention préventive dès le lendemain.

Curieusement, le journaliste n’est pas poursuivi pour le contenu de son écrit mais pour avoir diffusé cet article sur les réseaux sociaux. Une volonté de contourner le délit de presse, en le faisant coïncider avec le champ d'application de la loi relative à la prévention et à la lutte contre la discrimination et le discours de haine, accusent des avocats et des journalistes réunis lundi 28 juin à Alger lors d’une conférence de presse.

Pour Saïd Zahi, un des avocats constitués pour sa défense, le journaliste n’a «à aucun moment porté atteinte à l’unité nationale, où est le discours de la haine et la discrimination. Aucune disposition de cette loi ne s’applique au cas de ce journaliste».

«Dans son article, Rabah Karèche n’a fait que couvrir une manifestation d’habitants de la région de Tamanrasset qui avaient dénoncé le nouveau découpage administratif. Un découpage territorial que le pouvoir a mis en œuvre dans la précipitation sans prendre le temps d’étudier ses conséquences sur les populations locales. Rabah Karèche mérite d’être félicité pour avoir médiatisé une situation problématique, mais au lieu de cela, il se retrouve en prison», a insisté l’avocat en prenant la parole lors de cette conférence de presse.

Le poids de Tebboune

Pour Me Zoubida Assoul, l’affaire Karèche constitue une violation de l’article 50 de la Constitution algérienne qui dispose que «le délit de presse ne peut être sanctionné par une peine privative de liberté». Elle a également rappelé le caractère exceptionnel du recours à la détention provisoire dans le droit algérien.

«Il y a une volonté de repousser la tenue de l’audience publique du journaliste devant le tribunal de Tamanrasset. Les autorités craignent l’arrivée d’un collectif d’avocats qui démontrera, comme dans le dossier de Khaled Drareni, que cette affaire a été fabriquée de toutes pièces et qu’il n’a commis aucun crime», a souligné Me Assoul lors de cette rencontre à Alger.
Les avocats Zoubida Assoul et Saïd Zahi (sur la droite) en compagnie de journalistes de Liberté lors de la conférence de presse organisée à Alger le 28 juin
© Sputnik . Tarek Hafid
Les avocats Zoubida Assoul et Saïd Zahi (sur la droite) en compagnie de journalistes de Liberté lors de la conférence de presse organisée à Alger le 28 juin

Les deux avocats ont tenu à dénoncer l’interférence du Président algérien dans cette affaire. En effet, dans une interview accordée au magazine français Le Point, il a été interrogé sur le cas de Rabah Karèche. Réponse d’Abdelmadjid Tebboune: «Il a joué à tort au pyromane sur un sujet très sensible. Très grave».

​Pour Me Assoul et Me Zahi, cette déclaration est une «violation du secret de l’instruction et de la présomption d’innocence». Selon eux, le chef de l’État a influé sur le cours de cette affaire, d’où la décision du procureur de la République d’exiger le report de l’audience et de demander la poursuite de la phase d’instruction.

Le Président Tebboune avait déjà agi de la sorte en commentant le dossier d'un autre journaliste, Khaled Drareni, lorsque ce dernier était incarcéré. Il l’avait alors qualifié de «khabardji» (balance, espion) lors d’une rencontre avec la presse en mai 2020. Quelques mois plus tard, Drareni était condamné en dernier ressort à deux ans de prison ferme pour «incitation à attroupement non armé» et «atteinte à l'unité nationale», avant d'être libéré en février 2021 à la faveur d'une grâce présidentielle.

«La déclaration de Président a influencé la justice dans le cas de Khaled Drareni alors que son dossier est totalement vide. Dans un système hyper présidentiel comme celui de l’Algérie, le chef de l’État a le statut de Dieu. Lorsqu’il qualifie Drareni de "khabardji", il est évident qu’aucun magistrat n’osera le contredire», a regretté Me Saïd Zahi.

Pour les avocats, et ce constat est partagé par une grande partie de la société civile algérienne, la succession des poursuites ayant visé des journalistes ces derniers mois en Algérie (comme Khaled Drareni mais aussi le journaliste Mustapha Bendjama, rédacteur en chef d'un journal régional) prouvent qu'il y a une nette dégradation de la liberté de la presse en Algérie. Imperturbable, le pouvoir algérien estime quant à lui que la liberté de presse est désormais érigée en «principe constitutionnel immuable», et que ces différentes affaires ne relèvent que de délits communs.

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Abdelmadjid Tebboune, Algérie
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