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Dans un entretien à Sputnik, le politologue Farid Benyahia analyse les résultats des sommets du G7, de l’Otan et Poutine-Biden. Il estime qu’un «compromis est nécessaire et inévitable entre les grandes puissances pour permettre un fonctionnement équilibré du monde», et indique comment Russes et Chinois peuvent aider l’Afrique.

Le 14 juin s’est tenu à Bruxelles le sommet de l’Otan, après celui du G7 du 11 au 13 juin à Carbis Bay (Royaume-Uni). Ces deux rencontres ont eu lieu quatre jours après l’annonce le 10 juin par Emmanuel Macron de la fin de l’opération militaire française Barkhane au Sahel, en particulier au Mali. Dans leurs allocutions au sommet de l’Alliance atlantique, le Président américain et le secrétaire général de l'Otan, le Norvégien Jens Stoltenberg, ont qualifié la Russie et la Chine, ainsi que leur coopération politique et militaire, de menaces auxquelles il faut faire face.

Le 16 juin, Joe Biden a rencontré Vladimir Poutine à Genève, au lendemain d’une réunion entre les États-Unis et l’Union européenne à Bruxelles, lors de laquelle le 46e Président des États-Unis a scellé les retrouvailles transatlantiques.

 

Le Dr Fardi Benyahia
© Sputnik . Via Farid Bebyahia
Le Dr Fardi Benyahia

 

Le monde va-t-il connaître une autre guerre froide? Y a-t-il un risque de guerre? Que faire pour instaurer un certain équilibre à même de garantir les intérêts de chacun et assurer la paix mondiale? Quels sont les domaines où une coopération peut émerger entre les parties?

Par ailleurs, quel est l’impact de cette nouvelle confrontation sur les pays africains? Que peuvent faire la Russie et la Chine pour les aider à se développer dans la paix?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité le Dr Farid Benyahia, politologue et chercheur en questions géopolitiques et économiques. Pour lui, «vu les capacités militaires existantes, notamment thermonucléaires, nul n’a intérêt à déclencher une guerre mondiale qui pourrait mener à l’extinction de toute l’humanité». Cependant, il estime qu’«un équilibre est nécessaire entre les différentes puissances, afin de permettre également aux régions du monde, comme l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie centrale et du Sud-Est à se développer».

La Russie et la Chine «inquiètent les Américains»

«Actuellement, la locomotive de l’économie et du capitalisme mondial est les États-Unis, en dépit du recul signifiant de leur puissance, y compris militaire, par rapport au XXe siècle à cause de la crise financière et économique qui secoue le pays», affirme le Dr Benyahia.

Il souligne que «le retour de la Russie sur la scène internationale après la chute de l’Union soviétique et la percée économique, scientifique et technologique de la Chine, devenue la deuxième puissance économique du monde, inquiètent les Américains qui ne veulent pas perdre leur position de première puissance mondiale».

Ainsi, il juge que «le Président Biden et son équipe ont très bien compris qu’ils ne pourront pas, au moins actuellement, continuer dans une confrontation directe avec la Chine et la Russie, qui coopèrent de plus en plus étroitement, et dans laquelle tout le monde serait perdant».

«Un compromis nécessaire et inévitable»?

En effet, selon lui, «après des décennies de mondialisation financière et économique, les intérêts des uns et des autres sont imbriqués dans un système où tout le monde se tient par la barbichette. Ce sont les capitaux et les entreprises occidentales délocalisées en Chine qui ont lancé la dynamique de développement de ce pays, avant qu’il puisse voler de ses propres ailes».

«La Chine, de son côté, vend l’essentiel de sa production à l’Europe et aux États-Unis où elle place des milliers de milliards de dollars en bons du Trésor pour permettre aux Américains de consommer ses produits. La Russie, le Japon et d’autres pays achetaient également des bons du trésor américain, bien que la tendance se soit inversée depuis quelques années».

«C’est cet état de fonctionnement de l’économie mondiale qui fait dire à la majorité des experts qu’un compromis est nécessaire et inévitable entre les grandes puissances pour permettre un fonctionnement équilibré du monde», conclut Farid Benyahia.

Pour ce qui est de la Russie, «ce pays est très riche en matières premières, notamment en Sibérie, ce qui attise les convoitises des puissances capitalistes mondiales. À cet effet, la Russie a mis dernièrement le paquet sur le développement de nouvelles armes sophistiquées, comme les missiles hypersoniques (Zircon, Kinjal et Avangard) afin d’assurer sa sécurité sur les plans géopolitique et géomilitaire. Ces capacités militaires russes profitent également à la Chine qui y voit une protection pour elle, en plus du programme de perfectionnement de son armée, même s’il reste loin derrière celui des États-Unis et de l’Otan en général», explique l’expert.

«Le tandem Moscou-Pékin, une chance pour l’Afrique»?

Dans ce nouveau contexte mondial où les États-Unis «tentent de freiner l’ascension de la Chine et de la Russie, notamment par des sanctions unilatérales, le tandem Moscou-Pékin s’avère être une chance pour l’Afrique, et ce pour plusieurs raisons», soutient le Dr Benyahia.

«La première est que la Russie, vu ses richesses qui demeurent sous-exploitées, notamment en Sibérie orientale, ne viendra pas en Afrique pour piller les ressources du continent. D’autre part, la Chine s’implante de plus en plus sur le continent africain en investissant entre autres dans les infrastructures de base (routes, ports, aéroports, voies ferroviaires), ce qui aide les pays africains à se libérer de la domination occidentale», détaille-t-il. Dans le même sens, «la plupart des Africains manifestent de plus en plus leur volonté de mettre fin à la présence des anciennes puissances coloniales européennes qui n’ont pas aidé leur pays à se développer après plus de 70 ans de décolonisation».

Ainsi, pour Farid Benyahia, «la Russie, qui cherche à se redéployer à l’international conformément à sa vision d’un monde multipolaire, peut participer à la sécurisation de l’Afrique en aidant ses États à bâtir des armées de dissuasion à même de faire face à toutes les guerres et tentatives de déstabilisation incessantes. Les Russes pourraient fournir des armes sophistiquées, former les militaires africains tout en assurant une assistance technique et scientifique, voire aider ces pays à développer leurs propres industries militaires avec toutes les possibles applications dans le civil dans le cadre de partenariats gagnant-gagnant [via par exemple un fond souverain, ndlr]».

De quoi les pays africains ont-ils besoin?

Comme dans toutes les régions du monde, «les pays africains ont besoin de suffisamment d’énergie et d’eau potable», rappelle le Dr Benyahia. «Dans ces deux secteurs, Russes et Chinois peuvent aider par le développement de centrales électronucléaires et solaires afin de fournir assez d’électricité et de chaleur pour le dessalement de l’eau de mer».

L’expert suggère que «dans cette optique, ils peuvent même contribuer à la revitalisation du lac Tchad qui deviendrait une sorte de poumon aquatique pour tous les pays environnants, permettant l’accès à l’eau potable avec des quantités suffisantes pour le développement de l’agriculture également. L’assèchement du lac Tchad est l’une des raisons de l’instabilité du Sahel et des flux migratoires vers le nord».

Par ailleurs, «il est nécessaire d’aider les pays africains avec du matériel agricole tout en envisageant une fabrication locale via un transfert de technologies, mais aussi de développer les TIC, l’industrie pharmaceutique, les équipements médicaux, les nanosciences et les nanotechnologies, l’industrie aéronautique et spatiale, la formation universitaire, la recherche et le développement et la coopération culturelle, afin de diminuer la dépendance aux ex-puissances coloniales».

Enfin, le Dr Farid Benyahia rappelle «que les Africains ont bâti plusieurs ensembles régionaux comme le CDEAO, lancé la zone continentale de libre-échange et travaillent actuellement à la mise en place d’une monnaie commune pour contenir l’influence du dollar [de l’euro et du franc CFA dans l’espace de la CDEAO, ndlr] dans leurs échanges commerciaux, à l’instar de la Chine, de la Russie, de l’Inde et de l’Iran».

Dans ce cadre, le Dr Benyahia assure qu’il «ne s’agit pas de mettre fin à la présence des États-Unis ou des pays européens en Afrique, mais de créer un équilibre entre les intérêts de toutes les grandes puissances mondiales dans le continent à même de permettre et d’assurer un développement équitable et viable aux pays africains dans la paix et la sérénité», conclut-il.

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Tags:
Chine, Russie, développement, Afrique
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