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Dans un entretien à Sputnik, le Dr Benyahia, politologue et économiste, analyse la situation de stress hydrique à laquelle font face les pays du Maghreb et du Sahel et propose de dessaler l’eau de mer grâce à l’énergie nucléaire. Pour lui, une large coopération régionale intégrant la Russie et la Chine est nécessaire.

À cause du changement climatique, l’Algérie, la Mauritanie, le Maroc, la Libye et la Tunisie font face à de sévères sécheresses, les classant parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique, soit en dessous du seuil théorique de rareté fixé par la Banque mondiale à 1.000 mètres cubes annuels par habitant.

En ces temps de canicule dans cette région du monde, des photos et des vidéos montrant des files interminables de personnes cherchant à s’approvisionner en eau potable en Algérie ont été largement diffusées sur les réseaux sociaux. Outre l’assèchement des rivières et des barrages, qui enregistrent des taux de remplissage très faibles, ainsi que le niveau exceptionnellement bas des nappes souterraines, deux autres problèmes viennent se greffer, compliquant la situation davantage. Le premier est l’évolution rapide de la démographie qui provoque une hausse exponentielle de la consommation domestique, industrielle et surtout agricole de l’eau potable. Le second est la concentration très élevée des populations dans la frange littorale de ces pays, alors que d’immenses territoires demeurent sous-peuplés.

Face à cette situation appelée à se pérenniser dans le temps, que peuvent faire les gouvernements maghrébins pour résoudre cette question vitale? La solution est-elle dans le dessalement de l’eau de mer? Dans ce cas, quelles sont les technologies à même d’aider à juguler ce problème?

Dans un entretien à Sputnik, le Dr Farid Benyahia, politologue et chercheur en questions géopolitiques et économiques, explique qu’une solution «multilatérale, basée sur le renouvellement des eaux de l’Albien, est possible pour ces pays en s’appuyant sur l’énergie nucléaire, dont la Chine et la Russie sont bien placées pour être leurs meilleurs partenaires économique et technologique». Dans le même sens, il indique que «l’utilisation des technologies d’analyse et de séparation des particules est également indispensable dans cet effort». Par ailleurs, il met l’accent sur «la nécessité de préserver les écosystèmes en menant des politiques responsables en harmonie avec la nature».
Le Dr Fardi Benyahia
© Sputnik . Via Farid Bebyahia
Le Dr Fardi Benyahia

Bien cerner le problème

«Avant tout, il est nécessaire de prospecter», indique le Dr Benyahia. «Un audit global de toutes les ressources en eau potable (lacs, fleuves, rivières, eaux souterraines, pluviométrie) dont disposent ces pays et les infrastructures qui leur sont liées (barrages, stations de traitement et d’épuration des eaux usées, canalisation) est indispensable.»

Et de poursuivre: «cet audit est crucial non seulement afin de faire face à la situation immédiate, mais aussi de se projeter au moins à l’horizon 2050 en prenant en compte l’évolution globale de la démographie [avec les besoins agricoles, industriels et d’aménagement du territoire nécessaires, ndlr] et les prévisions des sciences climatologiques sur l’évolution possible du climat dans cette région».

Ainsi, il explique que «ces gouvernements sont tenus de réfléchir sérieusement à la construction de nouvelles villes et métropoles à l’intérieur des pays, et ce pour au moins deux raisons. La première est que les zones littorales sont hautement sismiques, ce qui met les populations vivant dans les villes à haute densité démographique en danger de mort certaine. La seconde tient au fait que le seul moyen d’arrêter l’avancée du désert vers le nord et le littoral est de le verdir en y développant la végétation et l’agriculture d’une manière intense [à l’instar de ce qui a été fait aux États-Unis, en Chine et en Israël, ndlr]».

Le dessalement de l’eau, la solution miracle

L’étude prospectiviste soumise, poursuit l’expert, «est également valable pour le monde entier. À ce titre il est nécessaire de créer un organisme onusien chargé de suivre l’évolution des capacités de la planète en eau potable, leur consommation et leur rationalisation».

Cependant, le Dr Farid Benyahia estime qu’il «est tout à fait clair que les ressources existantes ne sont pas suffisantes [2,2 milliards de personnes sont toujours privées d'accès à l’eau potable, selon l’Onu, ndlr], ce qui fait du dessalement la seule solution à même de juguler ce problème». En effet, «il y a environ 1.380 millions de kilomètres cubes sur tout le globe terrestre. L'essentiel est constitué d'eau de mer (97,2%) et de glace (2,15%) inutilisables directement. L'eau douce ne représente que 0,07% de la ressource totale, soit environ un million de kilomètres cubes».

À ce propos, «la répartition de l’eau douce est très inégale. En effet, 10 pays se partagent 60% des réserves et 29 autres, principalement en Afrique et au Moyen-Orient, sont au contraire confrontés à une pénurie chronique».

Quelles technologies choisir?

Selon le principe physico-chimique utilisé, il y a deux catégories de technologies de dessalement: celles thermiques faisant intervenir un changement de phases (la congélation et la distillation) et celles basées sur l’utilisation de membranes (l'osmose inverse et l'électrodialyse).

Pour l’interlocuteur de Sputnik, le meilleur choix pour les pays du Maghreb est «le procédé thermique, et ce pour plusieurs raisons». Selon lui, «ce procédé est beaucoup moins cher que celui des membranes. Ceci en plus du fait que les Algériens maîtrisent depuis les années 1970 la distillation à multiples effets (MED), ce qui permet de compter sur soi dans ce domaine».

Afin de produire les débits d’eau douce nécessaires à ces pays, «il faudrait mettre en place des systèmes énergétiques suffisamment denses en flux de chaleur», avance le Dr Benyahia, et «les centrales électronucléaires de 3e et 4e génération sont les plus recommandées à cet effet».

À titre d’exemples, il cite les réacteurs de 4e génération à haute température (HTR) et à très haute température (VHTR). «Ces structures peuvent fournir de l’électricité et suffisamment de chaleur pour le dessalement de l’eau de mer et le craquage de l’eau pour la production d’hydrogène liquide, appelé à être l’un des carburants de substitution aux hydrocarbures qui sont en voie d’épuisement. Il est également possible de faire le choix de la réaction chimique de craquage de l’eau qui donne comme résultat la molécule de nitrate d’ammonium, principal ingrédient des engrais fertilisants réglementés. À ceci s’ajoute les possibilités de développer la chimie des hautes températures qui demeure un domaine de la recherche fondamentale et technologique inexploité».

Que faire et avec qui?

Pour subvenir aux besoins en énergie et en eau douce, non seulement des pays maghrébins, mais également de ceux du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad), Farid Benyahia propose «d’utiliser la nappe albienne qui se trouve essentiellement en Algérie, puis en Libye et en Tunisie comme poumon hydrique de la région». Vu que l’eau de cette nappe qui contient entre 40.000 et 50.000 milliards de mètres cubes se renouvelle très lentement, il faut «mettre en place un moyen de régénération rapide et en quantité suffisante», explique-t-il, et installer «une centrale électronucléaire de 1.000 MW dans le golfe de Gabès en Tunisie et acheminer l’eau qui sera produite par pipeline pour l’injecter dans l’Albien à l’endroit le plus optimal en Algérie. Ceci en plus d’autres modules plus petits répartis sur le littoral avec des stations de traitement des sels qui en résulteront par les techniques de séparation des particules afin de sauvegarder les mers et l’environnement».

Ainsi, «d’un point de vue technologique, la Russie peut jouer un rôle majeur pour aider à la réalisation de ce projet et au développement d’un parc nucléaire important dans ces pays. Pour ce faire, il serait nécessaire, une fois que les projets sont ficelés, de créer une banque d’investissement et un organisme de gestion commun non bureaucratique entre les pays du Maghreb et du Sahel auquel la Chine et la Russie pourraient se joindre dans un partenariat gagnant-gagnant».

Enfin, «il est également possible de créer un lac artificiel dans le Sahara algérien en forme de polder géant pour minimiser l’exposition au soleil et diminuer l’évaporation». Et de conclure: «Avec ces projets, les pays du Maghreb et du Sahel auront suffisamment d’électricité et d’eau douce pour la consommation domestique, agricole et industrielle à même de changer complètement le visage de cette région!».

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Tags:
mer, nucléaire civil, nucléaire, eau
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