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Dans un entretien à Sputnik, Fouad Abdelmoumni, militant marocain des droits de l’homme, affirme que la procédure contre le journaliste Soulaimane Raissouni, incarcéré depuis mai 2020, est «une parodie de procès» qui n’a pas réuni les conditions d’un jugement juste et impartial. Pour lui, il appartient à Mohammed VI de trancher cette affaire.

En détention depuis mai 2020, le journaliste marocain Soulaimane Raissouni a été condamné vendredi 9 juillet à cinq ans de prison ferme assortie d’une amende de 100.0000 dirhams (9.550 euros) pour «agression sexuelle» sur un LGBT, provoquant l’émoi de sa famille, de son comité de soutien et d’un bon nombre de titres de la presse internationale.

«Nous demandons instamment que Raissouni soit libéré dans l'attente d'un procès en appel. Après une grève de la faim aussi longue, il y va de sa survie. Il mérite un procès équitable», a plaidé Reporters sans frontières (RSF) dans un communiqué. «Cette décision survient à l'issue d'un procès entaché d'irrégularités manifestes», est-il précisé.

Étant à son 96e jour de grève de la faim, le pronostic vital de Soulaimane Raissouni, âgé de 49 ans, est désormais engagé, selon ses proches qui qualifient son état de santé de «critique».

Le journaliste, a-t-il eu droit à un procès équitable? Quelles sont les chances pour sa femme Kholoud Mokhtari et son enfant d’un an et demi, qui sont actuellement sans ressources, de le retrouver sain et sauf lors de son prochain procès en appel? Alors que le Maroc a un accord d’association avec l’Union européenne et une étroite coopération avec les États-Unis, pourquoi ces deux derniers ne font pas valoir les questions des droits de l’homme et de la liberté de la presse dans leurs relations avec le royaume chérifien? Pourquoi ce déni de droit dans les pays du Maghreb, notamment en Algérie et au Maroc?

Pour répondre à ses questions et en savoir plus sur les conditions de déroulement de son procès, Sputnik a sollicité l’économiste Fouad Abdelmoumni, également militant des droits de l’homme et membre du comité de soutien du journaliste. Il fait aussi partie du conseil d’administration de l’ONG Transparency International Maroc.

«Une parodie de justice»

«Comment peut-on parler de procès équitable alors que le juge n’a accepté aucune requête du collectif de défense du journaliste», affirme M.Abdelmoumni, soulignant que «Soulaimane n’a [pas] assisté à son procès, alors qu’il y tenait absolument et qu’il demandait seulement un fauteuil roulant et une ambulance pour pouvoir se déplacer au tribunal. Par ailleurs, ni les témoins à décharge n’ont été convoqués, ni preuves matérielles et ni certificat médical n’ont été présentés, poussant ainsi ses avocats à quitter la salle des plaidoiries pour dénoncer l’absence de conditions d’un procès juste et équitable».

Et d’ajouter que «ce à quoi nous avons assisté est une parodie de justice et non un procès en bonne et due forme conformément au droit marocain».

Dans le même sens, Fouad Abdelmoumni estime que «le verdict rendu par le juge est aussi injuste que choquant, sévère et incompréhensible, alors que le concerné n’a même pas pu assister pour être entendu et confronté au plaignant. C’est "un procès politique" qui vise à terroriser et à faire taire les élites marocaines dissidentes par un pouvoir qui n’a visiblement plus d’autres moyens de tenir le pays que celui de la répression».

«Les graves violations des règles de procédure judiciaire, qui constituent la garantie fondamentale des droits et libertés du journaliste Soulaimane Raissouni, sont une preuve de la volonté du pouvoir d'exploiter les décisions judiciaires afin de légitimer l'injustice et d’en faire d’elle un outil de vengeance contre les journalistes et toutes les voix dérangeantes», poursuit-il, précisant qu’«à ce jour, la date du procès en appel n’est toujours pas fixée et vraisemblablement elle ne le sera pas avant quelques semaines. Dans ces conditions, nous n’y voyons malheureusement aucune lueur d’espoir de retrouver Soulaimane vivant de sitôt, à moins que le roi décide de mettre un terme à cette mascarade qui a gravement altéré l’image du royaume dans le monde, faisant de lui un pays infréquentable. Ceci d’autant plus que le juge, qui est en charge du procès du journaliste, est l’un des magistrats dont Raissouni a vivement critiqué la façon de rendre justice».

«Le Maroc a des leviers de rétorsion»

Lundi 28 juin, à Rome, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a rencontré le chef de la diplomatie marocaine Nasser Bourita. En plus des questions d’intérêt commun, les deux responsables ont évoqué la question des droits de l’homme et de la liberté de la presse.

Selon le diplomate américain, qui a fait un compte rendu de la réunion dans un tweet, ils ont également abordé le problème de la Libye et la sécurité régionale. Cependant, M.Blinken n’a pas dit dans son tweet un seul mot sur la crise migratoire et diplomatique avec l’Espagne, membre de l’Otan et qui accueille une base militaire navale américaine à Rota, sur la côte atlantique. Ni sur l’impact de cette crise sur l’Europe, le premier allié et partenaire des États-Unis, et encore moins sur le Sahara occidental.

Ainsi, M.Abdelmoumni rappelle que «sur beaucoup de dossiers [la sécurité régionale et en mer Méditerranée, la lutte contre le terrorisme et l’immigration clandestine, la lutte contre le trafic d’armes et de drogues et enfin les intérêts européens et américains au royaume chérifien, ndlr], le Maroc dispose de plusieurs leviers de rétorsion à l’égard de ses partenaires, notamment européens. Si l’actuelle administration américaine, qui fait de la question des droits de l’homme et de la liberté de la presse un des piliers de sa diplomatie, n’a pas pu, en tout cas pour l’instant, infléchir la ligne directrice du pouvoir marocain sur les dossiers de tous les détenus d’opinion, c’est que certainement ce dernier a les moyens de faire valoir sa façon de voir les choses».

Quid de la situation des libertés au Maghreb?

Malgré les mesures de clémence décrétées par le Président algérien Abdelmadjid Tebboune, à l’occasion du 59e anniversaire de l’indépendance le 5 juillet 2021, et qui ont touché 18 détenus du Hirak, l’Algérie compte encore 300 prisonniers d’opinion dont des journalistes et des hommes politiques, selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD).

En effet, à la différence de la Tunisie où la liberté de la presse est nettement respectée, l’Algérie et le Maroc demeurent les mauvais élèves du Maghreb concernant les droits humains.

«Le malheur de ces deux pays est dans le fait que les pouvoirs considèrent la liberté d’expression comme un danger à leur pérennité», déplore Fouad Abdelmoumni, rappelant que «de par l’histoire humaine, aucun État usant de la tyrannie comme moyen de gouvernance n’a réussi à tenir longtemps face à son peuple! Tôt ou tard, les peuples finissent par prendre le dessus au nom des valeurs universelles et de la loi naturelle».

Et d’insister que «seuls les États ayant profondément compris et intégré les valeurs de liberté de penser, de croire et de conscience dans la nécessité et la responsabilité ont réussi à créer des sociétés stables et prospères. En faisant régner la tyrannie, il se passe une seule chose dont découlent tous les maux dont souffrent les sociétés non démocratiques: l’assassinat de la capacité créatrice des êtres humains, c’est-à-dire la part la plus humaine en eux!»

En conclusion

«Comment voulez-vous développer un pays quand un philosophe, un poète, un politologue, un journaliste, un savant dans tous les domaines de la science et un entrepreneur doit réfléchir à deux fois avant d’avancer la moindre idée pouvant secouer l’ordre établi», s’interroge l’interlocuteur de Sputnik. Et de se demander encore à quoi «servent dans ce cas-là les écoles et les universités si ce n’est à inculquer l’esprit d’analyse et de critique, qui sont les deux béquilles du développement dans tous les domaines?».

Enfin, Fouad Abdelmoumni estime que «les pouvoirs de ces pays ont tout à gagner, contrairement à ce qu’ils pensent, à avoir une opposition forte et compétente capable d’analyser les problèmes et de proposer des solutions pour le bien de tous dans le calme, la sérénité, la justice et l’harmonie sociale».

«Le sort de Soulaimane Raissouni, comme de tous les autres détenus d’opinion injustement incarcérés, est entre les mains du roi Mohammed VI qui en assume l’entière responsabilité de l’issue de cette dramatique affaire», conclut-il.

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Maroc, roi Mohammed VI du Maroc, Algérie, liberté de la presse, droits humains
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