Afrique
URL courte
Par
13204
S'abonner

Dans un entretien à Sputnik, Malika Bouchenak Boudalia, pédagogue et auteure pour enfants, dans son analyse du système éducatif algérien, attribue l’échec de ce système à une langue de scolarisation, «une langue simplifiée» introduite en Algérie en 1965. Elle propose d’adosser en urgence cette école aux objectifs du millénaire.

Depuis la chute des prix du pétrole, l’Algérie, qui a dépensé plus de 1.000 milliards de dollars durant les 20 années de pouvoir de l’ex-Président Abdelaziz Bouteflika, se retrouve dans la même situation de crise financière, économique et sociale que dans les années 1990. En effet, après 59 ans d’indépendance, l’économie du pays est toujours dépendante à 98% des exportations d’hydrocarbures.

Pour s’en sortir, l’Algérie n’a pas d’autre choix que de développer et diversifier son économie en l’articulant autour du savoir, de l’innovation, du développement. Le pays ne peut pas faire l’économie d’avoir des chercheurs en mathématiques, physique, chimie, biologie, etc, capables de réaliser des découvertes fondamentales, et des ingénieurs et techniciens pour développer des technologies nouvelles à même de propulser le pays dans le XXIe siècle.

Or, pour atteindre un tel objectif, il faut un système scolaire et universitaire performant, ce qui n’est pas le cas en Algérie. Les universités algériennes ne figurent plus, depuis plusieurs années, dans le top 1.000 des meilleurs établissements dans le monde. Idem pour le système éducatif qui a dégringolé aux dernières places mondiales.

Pourquoi cet état de fait? Pourquoi l’école algérienne est incapable de relever le défi de la modernisation du pays?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité Malika Bouchenak Boudalia, auteure pour enfants, pédagogue et ancienne membre de la Commission éducative mise sur pied en 1992 par feu le Président Mohamed Boudiaf. Elle a récemment créé une école alternative, «La 7ème Couleur» qui se consacre à l’application des objectifs du 21e siècle.

Malika Bouchenak Boudalia, auteure pour enfants, pédagogue  et ancienne membre de la Commission éducative mise sur pied en 1992 par feu le Président Mohamed Boudiaf
© Sputnik . Par Malika Bouchenak Boudalia
Malika Bouchenak Boudalia, auteure pour enfants, pédagogue et ancienne membre de la Commission éducative mise sur pied en 1992 par feu le Président Mohamed Boudiaf

L’école apprend aux enfants une «langue simplifiée»

«Le constat de l’échec de l’école algérienne a été fait officiellement et publiquement en 2018 par l’ex-ministre de l’Éducation Nouria Benghabrit [2014-2019, ndlr], lors d'une conférence de presse», rappelle Malika Bouchenak Boudalia, regrettant le fait que «ce triste constat n’a pas servi d’électrochoc. Les responsables avouent l’échec et recommencent de plus bel».

Et d’expliquer qu’«il faut revenir à la racine du problème pour comprendre ce déclassement. Le premier texte officiel qui régit l’école nationale est publié en 1965. Ce texte fixe des objectifs nouveaux, totalement en rupture avec l’école neutre et universelle. Ce texte de 1965 caractérise la mutation historique de cette école. L’Algérie adopte, impose et enseigne une nouvelle langue de scolarisation: "une langue simplifiée" qui se substitue à la langue des écrivains et qui a généré une production industrielle d’un nouveau support: Le "manuel scolaire et parascolaire". Ce support véhicule la langue simplifiée. L’école algérienne est déviée de sa mission pour devenir un centre d’adaptation à "la langue simplifiée". La nouvelle langue de scolarisation est donc à la source des drames qui frappent cette école».

Quels sont les concepts sur lesquels s’appuie cette école ?

Notre interlocutrice rapporte que «le texte de 1965 puise ses concepts d’un projet né à l’intérieur de l’Unesco. En effet, en avril 1947, l'Unesco investit un domaine-clef: L'éducation des enfants des peuples sous domination coloniale ; préparer les enfants des colonies à la soumission. Et ce, à travers une "éducation de base" "obligatoire pour tous". Les normes de "la langue de scolarisation" dans laquelle doit être assurée cette éducation de base sont définies. L’idée d’un "basic English", et d’un français basique est née. Les concepts qui servent d’habillage au projet sont intégralement repris dans le texte officiel algérien de 1965».

Et de signaler que «l’Algérie l’a adopté en 1964 et mis en place les textes réglementaires en 1965, en confiant la gestion de l’école aux corps bureaucratiques des inspecteurs formés sous les auspices de l’Unesco et qui appliquent depuis, sans en associer les enseignants, les concepts et les règles de cette abomination à ce jours [dans les langues arabe, française et anglaise, ndlr]».

Comment ce projet a-t-il atteint la langue arabe?

Tout en informant que «toutes les tentatives d’application du projet à la langue française ont échoués», la spécialiste rappelle que «ce projet a été dénoncé dans le journal Le Monde par Bertrand Poirot-Delpech (écrivain, journaliste et académicien). Et d’ajouter qu’une polémique violente contre ce projet est déclenchée par des intellectuels français de renom. Des intellectuels anticolonialistes tel Jean Paul Sartre. En effet, en 1955, un pamphlet intitulé "Français élémentaire? Non!" est publié sous la direction du linguiste Marcel Cohen. Le document dénonce un complot de l’Unesco. Le projet est qualifié de "dessein criminel!". Un projet "de mutilation de la langue française". Le français basique est qualifié de "grosse farce" et de "langue infirme et informe!". Les enseignants français constituent un rempart contre le projet, ils refusent d’exécuter un programme ségrégationniste envers les enfants des colonies».

En 1954, le projet est inscrit au Parlement français. «La proposition de loi s’est soldée par un échec total, essuyant un rejet à l’unanimité», souligne-t-elle, regrettant qu’«en revanche, dès 1950, le ministère français des Affaires étrangères s’empare du projet de l’Unesco, le "français basique" est adopté comme un instrument politique. Entre 1950 et 1960, des institutions (BEL, BELC, CREDIF) sont créées pour relayer la politique éducative de l’Unesco. Elles ont pour mission de mettre à jour des stratégies d'intervention en Afrique. Une politique linguistique est née avec l’idée de production et d’exportation de modèles pédagogiques».

Ainsi, à titre d’exemples, «autour des années 1950 et 1960, aux États-Unis, le "basic English" devient la langue de scolarisation des enfants des ghettos noirs. C’est William Labov, père de la sociolinguistique qui intervient en personne dans la défense des victimes. En 1964, une tentative d’introduction du projet au Vietnam et au Maroc s’est soldée par un échec».

Suite à l’échec des deux tentatives d’implantation du français basique au Vietnam et au Maroc, «la greffe prend en Algérie», informe Malika Bouchenak Boudalia, soutenant qu’«en 1965 "l’arabe basique" est né. La terminologie et les normes de cette abomination constituent à ce jour la doctrine de l’école algérienne. Les normes établies en 1947 ont touchées non seulement l’enseignement de l’arabe en Algérie mais aussi l’enseignement du français, de l’anglais et plus récemment du tamazight. À partir de là, on peut comprendre que l’échec de l’école algérienne soit à l’évidence scientifiquement programmé!».

Un cas édifiant

Selon l’interlocutrice de Sputnik, la transmission aux enfants d’un capital culturel constitue le premier objectif scolaire de ce siècle, conformément aux objectifs du millénaire définit par l’Union européenne. «Cette transmission est aujourd’hui dans le monde une tâche régalienne prioritaire, qui est dévolue à l’État», souligne-t-elle.

Pour la mise en œuvre de cet objectif, poursuit-elle «l’Europe transmet 600 œuvres littéraires aux enfants âgés de trois à huit ans. En effet, 300 œuvres à ceux âgés de trois à six ans, dont 22 auteurs patrimoniaux, deux anthologies dont l’une de 365 contes, 54 auteurs classiques, des recueils de poésies. Et 300 œuvres aux enfants âgés de six à huit ans, dont 57 œuvres classiques, 22 patrimoniales, des recueils de poésies».

L’Algérie, quant à elle, «transmet aux enfants entre trois et huit ans zéro œuvre patrimoniale, zéro œuvre scolastique, zéro œuvre classique, zéro œuvre moderne, zéro recueil de poésies», dénonce-t-elle, estimant qu’il ne faut pas «être expert pour savoir qu’un enfant adapté à une langue simple ne peut accéder à la mathématique, à la physique, à la chimie et à toutes les sciences fondamentales, et encore moins à la philosophie».

Pourquoi il faut la langue des poètes et des savants?

Pour accrocher le système éducatif algérien aux objectifs du millénaire, il faut adopter une réforme à tous les niveaux avec l’objectif «de développer l’imagination des élèves et des étudiants» et non le bourrage de leurs crânes avec ses informations et qui plus est transmises avec une langue pauvre et appauvrissante, explique Mme Bouchenak Boudalia, citant Albert Einstein: «L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution». Dans une autre déclaration rapportée par son professeur de violon et ami, Shinichi Suzuki, Einstein affirmait que «la découverte de la relativité restreinte m’est arrivée par intuition, et la musique était la force motrice derrière cette intuition. Ma découverte est le résultat de la perception musicale».

Il faut savoir que la poésie est la base et le fondement de la musique classique, qui, comme l’explique Percy Shelley, procure «une capacité accrue à communiquer et à recevoir des conceptions intenses et passionnées sur l’homme et la nature». En effet, «la langue des poètes est le meilleur moyen d’éduquer les esprits à faire des découvertes scientifiques en allant au-delà de ce que témoignent les sens directement et en résolvant des paradoxes. Ceci, de la même façon que l’esprit humain saisit le sens d’un vers au-delà des mots qui le composent», indique-t-elle.

Enfin, l’enseignement des sciences, Malika Bouchenak Boudalia cite en exemple le livre Leçons de Marie Curie édité pour la première fois en 2003. Cette éminente savante deux fois prix Nobel de physique et de chimie avait appris entre 1907 et 1908, dans une expérience pédagogique extraordinaire, avec d’autres savants dont certains sont également des nobélisés, à des enfants entre huit et 13 ans des principes physiques complexes en mettant la main à la pâte. Ces enfants n’allaient pas à l’école publique ou privée. «J'ai parfois l'impression qu'il vaudrait mieux noyer les enfants que de les enfermer dans les écoles actuelles», disait Marie Curie, que «dirions-nous des écoles algériennes qui enferment les enfants des heures durant ».

«Sachant que l’école du XXIe siècle dans le monde a changé de cap, qu’est-ce qui empêche l’Algérie d’adopter les nouvelles normes? Qui sont ceux qui, en matière d’éducation, nous interdisent l’accès au XXIe siècle?», conclut-elle.

Lire aussi:

Quelle forme pourrait prendre une «guerre mondiale» déclenchée par les États-Unis et la Chine?
Les vaccins à ARN messager modifient notre code génétique? La crainte des anti-vaccins passée au crible
Lassé du bâton occidental, le Liban se tourne vers la carotte de Téhéran, Moscou et Pékin
Tags:
science, éducation, langue, école, Algérie
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook