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Affaire d'espionnage Pegasus (19)
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Dans un entretien à Sputnik, Fouad Abdelmoumni, militant marocain des droits de l’homme, témoigne de sa propre expérience, avec sept autres activistes, de l’espionnage par le logiciel Pegasus dont ils ont été victimes en 2019. Il évoque les cas des journalistes Soulaimane Raissoun et Omar Radi, également victime, récemment condamnés.

Le 18 juillet, une enquête menée par l’association française Forbidden Stories et l’ONG Amnesty International, via ses équipes d’Amnesty Tech, qui a été publiée par 17 médias internationaux dont le journal Le Monde, met en cause plusieurs gouvernements dans des affaires d’espionnage informatique, utilisant le logiciel espion Pegasus de la société israélienne NSO Group.

D'après les données collectées et analysées par les équipes techniques du consortium qui a mené l’enquête, pas moins de 50.000 cibles potentielles du logiciel espion auraient été comptabilisées, dont le Maroc aurait, à lui seul, ciblé 10.000 numéros de téléphone. Même le roi Mohammed VI et d’autres membres de la famille royale seraient également des victimes potentielles de Pegasus, selon Radio France.

D’après l’enquête, une trentaine de journalistes et de patrons de médias français ont été ciblés par les services de renseignement marocains en utilisant le logiciel Pegasus. Ces faits ont été qualifiés d’«extrêmement choquants» par le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, bien que sollicitées par les enquêteurs, les autorités marocaines ont «catégoriquement rejeté ces allégations».

Ces révélations interviennent dans le contexte des procès assignés aux journalistes d’investigation indépendants et militants des droits de l’homme marocains Omar Radi et Soulaimane Raissouni, condamnés à six et cinq ans de prison ferme, assortis d’une importante amende. Dans un rapport publié en juin 2020 sur son site officiel, Amnesty International affirme que les autorités marocaines avaient utilisé le logiciel Pegasus pour espionner le journaliste d’investigation Omar Radi.

Quelle a été l’ampleur de l’utilisation de Pegasus au Maroc? Comment le chantage a été pratiqué sur les journalistes et les militants dissidents? Qu’en est-il du sort de Soulaimane Raissouni et Omar Radi, également victimes potentielles de Pegasus?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité l’économiste marocain Fouad Abdelmoumni, militant des droits de l’homme et membre du conseil d’administration de Transparency International Maroc, lui-même victime d’espionnage par Pegasus et de chantage par divulgation de vidéos personnelles intimes.

Ciblés déjà «en octobre 2019»

«Nous avons commencé à être informés de cette intromission dans nos intimités en octobre 2019 lorsque WhatsApp s’était rendu compte qu’elle avait un problème de sécurité qui avait été exploité en utilisant le logiciel espion Pegasus contre des militants de la société civile», rappelle M.Abdelmoumni.

Et d’ajouter qu’«à ce moment-là, nous étions 1.400 personnes de par le monde. WhatsApp avait sollicité un laboratoire spécialisé dans l’analyse de ces problèmes auprès d’une université canadienne pour identifier les activistes de la société civile qui semblaient avoir été attaqués, à cause de leurs actions militantes et non pas en lien avec des activités terroristes. Nous étions huit militants marocains à avoir pu être identifiés sur le territoire du royaume chérifien parmi les 1.400 ciblés dans le monde».

Ainsi, il rappelle qu’«à l’époque, nous avions saisi les autorités et l’opinion publiques de ce que nous avions considéré comme un viol de nos intimités et vies privées, ainsi que de nos droits fondamentaux et de la loi».

À ce titre, il indique que «malheureusement, l’État marocain n’a donné aucune suite officielle à nos doléances. Bien au contraire, il y a eu une intensification des attaques contre diverses personnes parmi le groupe des huit personnes, à travers les journaux de diffamation liés aux services de renseignement, voire par des poursuites pénales en utilisant des dossiers judiciaires fabriqués de toutes pièces, tout en cachant le caractère politique de ces actions en justice».

«Nous sommes abasourdis»

C’est en raison des failles de sécurité dans l'application WhatsApp que Pegasus peut être installé sur un smartphone à distance. Le propriétaire du téléphone ciblé n’a même pas besoin d’ouvrir tel ou tel lien pour «attraper» ce logiciel malveillant, précise Le Monde. D’après l’enquête, une fois introduit dans un smartphone, Pegasus permet d'en récupérer les données de toute sorte: des carnets d’adresses aux échanges sécurisés sur des applications telles que WhatsApp ou Signal en passant par les photos. L’écoute des appels du propriétaire d’un téléphone est également possible et même le déclenchement des fonctions audio et vidéo à distance.

«À l’époque, nous pensions que c’était une escalade dans les pratiques de l’État policier marocain contre les militants dissidents, nous ne pouvions pas penser une seule seconde que les choses avaient pris une telle ampleur même à l’international», souligne l’interlocuteur de Sputnik. Dans ce sens, il explique que «quand nous lisons ce que l’enquête, que le journal Le Monde et 16 médias d'envergure mondiale ont révélée, informant qu’il y aurait 50.000 personnes qui ont été espionnées avec Pegasus dans le monde et qu’un cinquième, soit 10.000 personnes, serait le fait du régime marocain, nous sommes abasourdis».

En effet, Fouad Abdelmoumni ponctue que «nous attendons d’avoir plus d’informations et de détails, et nous espérons que la communauté internationale et le peuple marocain ne toléreront en aucun cas un tel niveau de systématisation de l’espionnage, de la manipulation, de l’instrumentalisation et de l’abus des moyens de l’État pour l’agression des droits des citoyens». «Tout cela devient absolument insupportable de la part d’un État qui n’entretient plus sa relation aux citoyens que par les moyens de la répression, de l’espionnage et de l’intimidation».

Quid du cas Omar Radi?

En juin 2020, les experts d’Amnesty International qui ont analysé le téléphone du journaliste Omar Radi assurent que l’appareil a subi plusieurs attaques par «injection de réseau» sur une année, soit de 2019 à 2020. Les spécialistes de l’ONG ont indiqué que les traces laissées par les attaques de Pegasus sur le téléphone d’Omar Radi sont les mêmes que celles découvertes en 2019 sur le téléphone du militant des droits de l’homme Maati Monjib. En effet, dans un autre rapport publié en octobre 2019, l’organisation dénonce l’utilisation du logiciel Pegasus à des fins d’espionnage contre le militant.

Or, Omar Radi a été condamné hier 19 juillet à six ans de prison ferme, assortie d’une amende de 200.000 dirhams (19.000 euros), dans deux affaires: «d’espionnage, d’atteinte à la sécurité intérieure de l'État, d'avoir reçu des financements étrangers en lien avec des services de renseignement» et de «viol».
Selon M.Abdelmoumni, «le collègue de Radi, qui était le témoin à décharge, Imad Stitou, et dont le statut a été changé en coaccusé, lorsque son témoignage a commencé à peser sur la probable issue du procès, a été condamné à un an de prison dont six mois ferme».

«Raissouni est à son 103e jour de grève de la faim»

Concernant le cas de Soulaimane Raissouni, le militant des droits humains rappelle qu’il «a été condamné, il y a quelques jours, à cinq ans de prison ferme et au payement d’une amende de 100.000 dirhams (9.550 euros) pour "agression sexuelle sur un LGBT"».

Et d’alerter qu’«actuellement, Soulaimane Raissouni est à son 103e jour de grève de la faim, qu’il a enclenché contre la négation de ses droits les plus fondamentaux à un procès juste et équitable. L’ensemble des organisations de défense des droits humains au Maroc et d’autres à l’international ont sérieusement peur pour sa vie». «Alors que son procès en appel n’est toujours pas programmé, Soulaimane Raissouni a fait savoir à ses avocats qu’il n’envisageait pas de faire ce recours puisqu’il considérait qu’il avait eu une parodie de procès et non un procès en bonne et due forme, conformément au droit en vigueur dans le pays».

Enfin, alors qu’il paraît que même le roi Mohammed VI ainsi que plusieurs membres de la famille royale seraient à leur tour victimes d’attaques de Pegasus de la part de la police et du renseignement marocains dirigé d’une main de fer par Abdellatif Hammouchi, Fouad Abdelmoumni affirme qu’«à quelque chose malheur est bon: le roi pourrait s'exonérer de la responsabilité de l'État policier en s'en déclarant lui-même victime». «Et ce sera crédible s'il sacrifie suffisamment de têtes sécuritaires de premier plan», conclut-il, espérant «que le roi mettrait ainsi fin au calvaire de tous les détenus politiques, également victimes de cet même État policier».

Dossier:
Affaire d'espionnage Pegasus (19)

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Tags:
espionnage, contre-espionnage, Maroc, France
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