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Au Mexique, la disparition d’enfants cause l’émoi d’une population qui réclame beaucoup plus de sécurité. Selon Juan Martin Pérez, directeur du Réseau pour les Droits de l’Enfance au Mexique, la guerre entre l’État et les narcotrafiquants explique en grande partie cette triste réalité. Mais qu’advient-il de ces jeunes kidnappés? Entrevue.

Au Mexique, la disparition d’enfants n’a rien d’une légende urbaine. Au contraire, les disparitions font partie du quotidien des Mexicains depuis déjà plusieurs années, ce qui accentue toujours plus la colère d’une population qui n’hésite jamais à descendre dans la rue pour l’exprimer. Régulièrement, des gens se rassemblent sur les places centrales des villes de ce pays de plus de 125 millions d’habitants pour réclamer justice pour les personnes disparues.

Disparitions d’enfants, les chiffres explosent

Le 15 novembre dernier, le Réseau pour les Droits de l’Enfance au Mexique a annoncé qu’il évaluait à 8.000 le nombre d’enfants dont la disparition était liée à l’action d’organisations criminelles. Entre décembre 2006, époque où le président Felipe Calderón déclara la guerre aux narcotrafiquants et le 13 novembre dernier, 10.690 enfants et adolescents de 0 à 17 ans ont été portés disparus, selon les chiffres de la Commission nationale de recherche de personnes disparues.

En entrevue avec Sputnik, Juan Martin Pérez, le directeur du Réseau pour les Droits de l’Enfance au Mexique, organisme à but non lucratif basé à Mexico, dénonce l’absence de toute amélioration dans ce dossier crucial:

«La situation empire continuellement. Les changements de gouvernement n’ont pas contribué à améliorer la situation. En 2012 et en 2018, on a pu noter des augmentations très importantes. Force est de constater que malgré ses promesses, l’arrivée du Président Andrés Manuel López Obrador n’a pas fait diminuer des chiffres déjà catastrophiques. Au contraire, on a encore pu noter une augmentation des disparations», déplore Juan Martin Pérez à notre micro.

Si certains enfants sont capturés dans la rue alors qu’ils exercent le métier de vendeur ambulant, dans des quartiers considérés à risque et sans surveillance parentale, nombreux sont ceux qui sont capturés à leur domicile, rappelle le directeur de cet organisme.

Des enfants enlevés chez eux en plein jour ou en pleine rue…

Une réalité qui n’a pas de quoi rassurer les parents du pays:

«La grande majorité des enfants et adolescents capturés le sont alors qu’ils se trouvent chez eux. Pas nécessairement la nuit. Une grande partie d’entre eux sont aussi kidnappés sur la voie publique, alors qu’ils marchent en direction de l’école ou sur le chemin du retour», explique Juan Martin Pérez.

Chaque jour en moyenne dans l’ensemble du pays, sept enfants disparaissent et sept autres sont assassinés, selon les chiffres du Réseau pour les Droits de l’Enfance au Mexique. Ces deux dernières années, le nombre de disparitions est passé de quatre à sept par jour, souligne Juan Martin Pérez, qui déplore également l’inefficacité du système de justice et le manque de volonté politique pour régler la situation:

«Ce sont des gens pour la plupart ordinaires et qui n’ont pas de lien avec le crime organisé qui sont victimes de ces crimes. Ce sont des parents qui n’ont pas les ressources financières pour justifier un traitement spécial de la part des autorités ou entreprendre des démarches par eux-mêmes», s’indigne le psychologue.  

Dans la seule capitale de Mexico, une mégalopole de 20 millions d’habitants, notre interlocuteur précise qu’en moyenne, quinze enfants sont portés disparus chaque jour. Les États où le plus grand nombre de disparitions ont lieu sont les États de Mexico, de Guanajuato, de Puebla et la Ville de Mexico, laquelle forme à elle seule un État relevant du fédéral.

«Le Président López Obrador a fait miroiter un espoir qui n’est jamais advenu. Plus il y a de violence, plus il y a d’enlèvements», insiste M. Pérez.

Quel sort est réservé à ces enfants kidnappés? Le directeur du Réseau pour les Droits de l’Enfance au Mexique évoque trois scénarios principaux.

Alors que les enfants de zéro à cinq ans seraient destinés à l’adoption illégale, les garçons de 14 à 17 ans seraient surtout enlevés par des organisations criminelles pour accomplir différents travaux forcés, alors que les filles de 14 à 17 ans seraient pour la plupart intégrées à des réseaux d’exploitation sexuelle.

Destin tragique: prostitution, adoption illégale, enfants-soldats…

Au moins 250.000 enfants et adolescents mineurs se prostituent actuellement au Mexique, selon les chiffres du chercheur Scherezada López Marroquín, présentés en 2019. Quant au trafic d’organes, souvent cité par les médias, Juan Martin Pérez estime «qu’il n’y a pas d’évidence entre ce trafic et le vol d’enfants» pour des raisons médicales et techniques. «Rien ne garantit la comptabilité de l’enfant avec la personne à qui serait destiné l’un de ses organes», analyse-t-il.

Selon certains experts, comme le journaliste colombien Gustavo Duncan, interrogé par Sputnik, à partir des années 1980, les grands narcotrafiquants colombiens ont dû se rabattre sur le Mexique pour acheminer leur cocaïne vers les États-Unis. La fermeture par Washington de la route maritime des Caraïbes a forcé les narcotrafiquants colombiens à nouer des alliances avec des organisations criminelles mexicaines. Une situation qui aurait de plus en plus accru le pouvoir des cartels mexicains, et qui a été dépeinte dans de nombreuses séries télévisées, comme Narcos Mexico.

Juan Martin Pérez assure que la guerre entre l’État et les narcotrafiquants est la principale cause d’augmentation des disparations. Il évoque l’embrigadement de véritables «enfants-soldats» par de multiples cartels.

«Avant 2006, les cartels avaient besoin de gens pour garder la route de la drogue et des laboratoires, mais ils n’avaient pas besoin d’armées […] Quand les forces fédérales ont commencé à lutter contre les cartels, ceux-ci ont commencé à développer leurs propres milices en corrompant des membres de l’armée régulière et de la police ou en contraignant de nombreux jeunes à s’enrôler. La guerre a besoin de soldats», souligne-t-il.

En septembre 2014, l’exécution de 43 étudiants de l’École normale rurale d’Ayotzinapa, dans la petite ville d’Iguala, dans l’État du Guerrero, a profondément ébranlé le pays. D’après le récit officiel, les étudiants furent séquestrés puis assassinés par des membres du Cartel des Guerreros Unidos, mais toute la lumière n’a pas encore été faite autour de cette affaire devenue un symbole de la violence endémique qui gangrène le pays.

 

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