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Une troisième vague de Covid-19 sévit au Brésil. Dans le reste du monde, on craint l’arrivée de variants en provenance de ce pays. Pour Driss Ghali, auteur vivant à Sao Paulo, la plupart des médias tendent toutefois à minimiser le rôle de facteurs clés comme la pauvreté dans cette crise. Un autre cas de censure?

«Catastrophe humanitaire», «épidémie hors de contrôle», «situation sanitaire dramatique»: dans la presse, on ne compte plus les formules décrivant une situation tragique au Brésil.

Avec 4.000 décès par jour attribués au Covid-19, la patrie de «l’ordre et du progrès» fait face au pire scénario depuis l’instauration de l’état d’urgence. En date du 18 avril, le Brésil comptait 372.000 morts pour une population de 211 millions d’habitants. Durant le seul mois de mars 2021, le virus y aurait fait près de 67.000 victimes.

«Pratiquement partout dans le pays le système de santé s’est effondré», déclarait récemment au «Monde» Paulo Menezes, épidémiologiste à l’Université de Sao Paulo.

Devant une telle situation, de nombreux pays s’inquiètent de la propagation des variants brésiliens, en particulier du variant P1. Tout récemment, le Canada aurait identifié le plus gros foyer de contamination au monde issu d’un variant brésilien.

Pour prévenir les dégâts, la France et d’autres nations ont annoncé la suspension des vols en provenance du Brésil. De leur côté, les États-Unis continuent de contrôler de manière très stricte l’arrivée des personnes venant du pays de Bolsonaro.

Covid-19 au Brésil: une pandémie victime de censure?

Auteur et spécialiste en sciences politiques, collaborant à divers médias, Driss Ghali observe une importante dégradation de la situation sur le terrain. Installé à Sao Paulo depuis dix ans, il dénonce toutefois une «épidémie de désinformation»:

«Les hôpitaux n’ont jamais été aussi saturés, même les établissements privés, à tel point que plusieurs sceptiques ont été confondus. [...] En revanche, il y a une grande confusion de l’information. Il y a un seul discours permis et c’est celui de la panique, du cataclysme et de l’Armageddon. C’est ce même discours qui est repris à l’international», déplore-t-il au micro de Sputnik.

Impossible de nier une troisième vague exponentielle, mais Driss Ghali souligne que le taux de mortalité reste sensiblement comparable à ceux de la France, de l’Espagne et de l’Italie.

 «On ne parle jamais de la douzaine de millions de Brésiliens guéris», souligne Driss Ghali.

Celui-ci estime également qu’il serait injuste d’attribuer uniquement la nouvelle vague aux variants et au non-respect des règles sanitaires. Surtout que «l’État qui a le plus confiné, Sao Paulo, est celui qui a enregistré le plus de morts», précise-t-il. Les «effets de la paupérisation» seraient largement sous-estimés:

«Pourquoi les hôpitaux sont si saturés? On ne cherche pas trop à le savoir. On dit que les Brésiliens ont fait la fête à Noël et à Pâques et qu’ils sont indisciplinés. [...] Or c’est multifactoriel. Le variant semble plus contagieux et certaines ressources hospitalières ont été retirées après l’accalmie. Mais il ne faudrait pas négliger les effets des fermetures et réouvertures à répétition. Le confinement a dû réduire l’immunité des gens. Cela fait un an que les Brésiliens mangent mal, sont stressés et bougent moins», observe le journaliste.

Remarqué pour avoir relativisé les dangers du virus, le Président Jair Bolsonaro est régulièrement accusé d’avoir aggravé la crise sanitaire. 

Jair Bolsonaro, un «bouc émissaire»?

En janvier dernier, le gouverneur de Sao Paulo, Joao Doria, a même déclaré que la politique du Président brésilien pouvait être considérée comme un «génocide». Une formule pour le moins chargée, reprise récemment par l’ex-président de gauche, Lula, qui devrait affronter l’actuel chef de l’État à la prochaine Présidentielle.

«Pendant un an, il [Jair Bolsonaro] n'a pas pris ce virus au sérieux et nous a raconté des mensonges. Il ne croit pas aux vaccinations, il a dépensé une fortune pour un médicament appelé hydroxychloroquine, même s'il a été prouvé qu'il ne faisait aucun bien. [...] Il est de notre responsabilité, à nous Brésiliens, d'arrêter cet homme et de restaurer la démocratie», a déclaré Lula à la revue allemande «Der Spiegel».

Driss Ghali nuance aussi ce portrait. Selon lui, Jair Bolsonaro est devenu un «bouc émissaire». La gestion de la pandémie aura surtout été le fait des gouverneurs des vingt-sept États brésiliens:

«Ni le variant ni Bolsonaro n’est le seul responsable de la tragédie actuelle. Contrairement à ce qu’on dit en France, Bolsonaro n’est pas présent sur la scène du crime. [...] En avril 2020, la Cour suprême brésilienne a émis une décision extraordinaire ayant pour effet d’enlever au Président ses pouvoirs en matière de gestion de la pandémie. C’est inédit», rappelle l’auteur de «Mon père, le Maroc et moi» (éd. L’Artilleur).

Dans une autre perspective, notre interlocuteur met en garde contre la tentation de comparer le Brésil aux États plus riches dans la gestion de cette crise:

«Dans l’ensemble, on comprendra qu’il reste impossible de confiner tout le peuple brésilien. Les gens sont trop mal logés et il n’y a pas de systèmes d’assainissement conçus pour ça. Souvent, il n’y a pas d’égouts! Des gens peuvent tomber malades en restant vingt-quatre heures chez eux. [...] Dans plusieurs quartiers, on a fait semblant de confiner», nous confie Driss Ghali.

Selon France Info, quelque 15% des Brésiliens ont reçu une première dose d’un vaccin contre le Covid-19. Ce résultat classe le pays dans une catégorie où figurent la Corée du Sud et l’Afrique du Sud, deux mauvais élèves bien moins stigmatisés par les médias occidentaux…

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Tags:
Luiz Inacio Lula da Silva, Brésil, Covid-19, Jair Bolsonaro
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