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    Jacques Sapir : la crise européenne et les croiseurs russes

    Jacques Sapir : la crise européenne et les croiseurs russes

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    Les Russes ont un truc : beaucoup d’entre eux adorent battre leur coulpe et minoriser leurs acquis et leur savoir faire. C’est un instinct d’intelligentsia à transmission génétique qui donne du fil à retordre aux analystes internationaux.


    Les Russes ont un truc : beaucoup d’entre eux adorent battre leur coulpe et minoriser leurs acquis et leur savoir faire. C’est un instinct d’intelligentsia à transmission génétique qui donne du fil à retordre aux analystes internationaux. Ainsi telle la fourmi la Russie peinait à reconstruire son économie à la sueur de son front tandis que de nombreux pays y compris les Etats-Unis et même l’Hexagone se gargarisaient de leur soi disant victoire à la fin de la Guerre Froide.

    Moult détails échappaient à de nombreux professionnels bornés qui essayaient même en Russie de façon ingénue de chanter la victoire européenne, à savoir le triste état de nombreuses branches d’industrie transférées en Chine y compris les aciéries et le houille, l’afflux des immigrés et clandestins sans papiers, l’impossibilité d’accueillir toute la misère du monde… Il y a 20 ans les politiciens et économistes feignaient de l’ignorer et maintenant que la crise a éclaté, d’autres analystes et apprentis sorciers nous assurent que tout est sous contrôle et qu’il ne s’agit que d’un moment difficile.

    Il serait compliqué d’accuser Jacques Sapir, l’un des plus éminents économistes français, de ne pas être objectif à l’égard de son pays natal ou de la Russie. Nous avons tenu à l’interroger sur le volet financier et économique qui a frappé de plein fouet la France. Et il a accepté de considérer plusieurs scénarios pour nous livrer son verdict. Nous avions également voulu savoir ce que Jacques Sapir, économiste et spécialiste de la Défense par excellence, pense de la Russie qui renoue avec le réarmement et qui fait renaître sa marine de guerre. Les Russes semblent avoir les moyens de leurs ambitions. Et bien que certains journaleux… russes ne comprennent pas le bien fondé de la manœuvre amorcée par Vladimir Poutine, Jacques Sapir, lui, semble y voir clair. Nous croyons franchement que ses conclusions ne concernent pas que les Français mais tous ceux qui désirent survivre à ces années difficiles que l’on voit poindre à l’horizon.

     

    La Voix de la Russie. Monsieur Sapir, vous êtes de loin l’un des références les plus citées dans le domaine de sociologie et d’économie européenne et russe. Directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, vous y dirigez le Centre d’Etudes des Modes d’Industrialisation. Vous avez un doctorat ès sciences économiques et connaissez sur le bout des doigts l’état de l’économie russe ou celle de la CEI. Vous enseignez d’ailleurs à Moscou. Comme vos recherches ont porté, en particulier, sur la macroéconomie et les problèmes monétaires et financiers, sauriez-vous nous dire où va l’Union Européenne de nos jours ? L’heure semble être grave. La Grèce est plongée dans un état plutôt chaotique, l’Italie s’en sort difficilement… Existe-t-il une porte de salut ? Quelle est la voie à suivre pour les Européens, pour la France ? On est suspendu à vos lèvres…

    Jacques Sapir. Je pense qu’il y a eu une erreur d’analyse qui a été faite maintenant depuis deux ans et demi au sujet de cette crise. Cette crise n’est pas principalement une crise de la dette souveraine. Bien sûr, les dettes souveraines posent problème mais ces dettes souveraines ne se sont développées que parce qu’il y a des problèmes très importants de compétitivité à l’intérieur de la zone euro. Et tant que ces problèmes ne seront pas résolus, la crise va perdurer. Alors aujourd’hui on parle beaucoup, vous savez, de la possibilité que la BCE rachète des titres. Ce sera une bonne chose mais ce sera néanmoins une action de durée extrêmement courte qui ne devrait pas manifester son impact plus de 6 à 8 mois. Et d’une certaine manière nous reviendrons encore à cette crise. Et le problème aujourd’hui qui se pose, c’est celui des conséquences des politiques d’ajustement tant fiscales que budgétaires qui sont menées dans tout une série des pays de la zone euro : elles ont commencé en Grèce. Elles se sont poursuivies au Portugal, en Irlande, en Espagne… Aujourd’hui elles touchent l’Italie et la France. Et ces politiques ne marchent pas. C’est d’ailleurs une leçon que nous aurions dû tirer de l’expérience de la Russie. Car la Russie elle-même a tenté la politique d’ajustement structurel de 1993 à 1998 et l’on sait comment cela s’est terminé. Cela s’est terminé par le défaut russe et une très forte dévaluation. Donc le problème d’aujourd’hui c’est que nous avons les politiques d’ajustement structurel qui ne marchent pas, qui ne réduisent pas le déficit. D’ailleurs les déficits dans les différents pays se maintiennent, voire même s’aggravent. Mais en même temps nous avons le niveau de production dans ces pays qui soit stagne, soit baisse. Aujourd’hui le problème des liquidités devient évidemment dramatique. Mais c’est une conséquence de ces autres problèmes – essentiellement de ce problème de compétitivité - ce qui veut dire que si la BCE intervient pour résoudre ou en tout cas soulager les problèmes de liquidités (ce qu’elle fera très probablement et on le saura jeudi ou vendredi), elle ne fera que s’attaquer aux symptômes de cette crise et non pas à ces causes profondes.

    La Voix de la Russie. Monsieur Sapir, à l’heure qu’il est une rencontre au sommet se passe entre la France et l’Italie. Est-ce qu’il existe une chance pour les deux pays d’élaborer une politique en commun ? Quelles pourraient être les grandes lignes de la réforme économique que la France et l’Italie pourraient peut être mener ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

    Jacques Sapir. Une rencontre entre la France et l’Italie c’est évidemment toujours quelque chose de très intéressant, car nos deux pays ont des caractéristiques assez proches. Ils ne sont pas dans la même situation : vous savez que l’Italie a un problème de dette tout à fait important puisque sa dette publique dépasse aujourd’hui les 120 p.c. de son PIB. Ce n’est pas la situation de la France ! Néanmoins le problème de compétitivité se pose à peu de choses près dans les mêmes termes. Et nous avons une structure de notre appareil productif qui n’est pas très différent. Donc cela se comprend que ces deux pays se parlent. Mais le problème est que vont-ils dire aux autres pays ? Pourront-ils se mettre d’accord en un sens sur un discours commun face à l’Allemagne mais aussi face aux autres pays de la zone euro ? Tout le problème réside là. Et on voit bien en fait que malheureusement, la France et l’Italie se parlent parce qu’elles n’arrivent pas à parler avec l’Allemagne mais non pas pour se parler réellement ensemble. D’une certaine manière ce sommet est un sommer par défaut et non pas un sommet qui aurait sa propre dynamique.

    La Voix de la Russie. Merci infiniment ! La toute dernière question et cette fois-ci je change de registre. Je change de problématique pour faire appel à vos compétences dans le domaine de la soviétologie et de la russologie : les Russes entendent revenir à l’exploitation des vieux croiseurs du type 1144 comme Piotr Veliki ce qui veut dire en français Pierre le Grand… Ces croiseurs ont été laissé un peu à l’abandon et ont rouillé depuis la fin de l’époque soviétique. Il s’agit d’une modernisation partielle qui s’avère tout de même très coûteuse pour l’Etat russe. Croyez-vous que la Russie a besoin de ce projet concernant la marine ou il s’agit d’occuper une main d’œuvre désoeuvrée ?

    Jacques Sapir. Les croiseurs du type Piotr Veliki sont des croiseurs qui sont, certes, anciens mais qui sont essentiellement des unités tout à fait puissantes. Et en fait il n’est pas exceptionnel dans les marines occidentales que l’on voit des grandes unités navales qui sont modernisées et reconstruites. Par exemple, aujourd’hui vous avez le cas des porte-avions nucléaires américains dont les premiers ont plus de 40 ou 50 ans d’âge. Par contre la question qu’il faut se poser mais là si vous voulez c’est aussi un choix du gouvernement, c’est plutôt la question de savoir quelle est l’utilité stratégique et militaire de ce type de navire ?

    Si l’on pense que la marine russe aura essentiellement pour tâche la lutte contre la piraterie ou faire montrer son pavillon sur les différentes eaux internationales, très clairement ces unités ne seront pas nécessaires. Mais si l’on pense que la marine russe pourrait être utilisée pour dissuader des adversaires peut être plus sérieux que de simples pirates somaliens ou nigériens… Si l’on pense que l’on va revenir à une situation internationale relativement tendue – que ce soit vis-à-vis des Etats-Unis ou peut être des problèmes d’eaux territoriales qui se pose en Extrême Orient entre la Chine, le Japon et le Vietnam… Bref, sin on fait le pari que l’ion va plutôt dans une situation tendue au niveau international, alors effectivement l’emploi de ce type d’unités pourrait être justifié. »

    On voit bien que Jacques Sapir n’y va pas par quatre chemins et ne mâche pas ses mots. A mon corps défendant, force m’est de constater que la crise européenne serait perçue par les Russes comme le glas de l’état actuel des choses. La conjoncture a vécu et les temps incertains commencent. Alors il vaut mieux cadenasser les portes et sortir son fusil de l’armoire. Ce que la Russie serait en train de faire avec ses croiseurs, telle une forteresse avec l’enceinte à défendre. Ces bâtiments devraient protéger les richesses russes largement suffisantes pour l’existence de sa population peu nombreuse ce qui est, du reste, un atout économique majeur.

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