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« Se tourner vers l’UE revient pour Kiev à se tourner vers Moscou en 1991 » (Aymeric Chauprade)
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« Se tourner vers l’UE revient pour Kiev à se tourner vers Moscou en 1991 » (Aymeric Chauprade)

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Aymeric Chauprade est un grand expert et géostratège français. En 1996, il obtient un DEA de droit international. Diplômé en mathématiques, il est également conférencier en géopolitique au Collège royal de l'enseignement militaire supérieur du Royaume du Maroc. Directeur de la Revue annuelle française de géopolitique (Ellipses), de 2003 à 2009, il fut chargé de cours à l'université de Neuchâtel en Suisse (histoire des idées politiques). Depuis 1999, Aymeric Chauprade enseigne au Collège interarmées de défense où il fut directeur du cours de géopolitique.

La Voix de la Russie. Aymeric Chauprade, que pensez-vous du choix ukrainien ? L’Europe n’a-t-elle pas réussi à ravir l’Ukraine à la Russie ?

Aymeric Chauprade. « Comme d’habitude, dans les questions de la géopolitique il faut prendre un peu de hauteur et regarder le temps long de l’histoire. Là il n’y a pas besoin d’aller très loin en arrière. Il faut revenir à ce que l’on a appelé la révolution « colorée » en Ukraine, en 2004, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Il s’agit, en fait, d’une nouvelle tentative de la part des Américains de détacher l’Ukraine en utilisant l’UE, de la Russie pour introduire une coupure entre l’Ukraine et la Russie. Si on se souvient en 2004 au moment de la succession de Léonid Koutchma, ce président avait signé en 2003 un accord qui visait à créer, après les élections présidentielles de 2004, un espace économique unique entre la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan. C’était la même idée que les Russes souhaitent réaliser : c’est-à-dire l’Union douanière avec leurs partenaires historiques. L’Ukraine est quand même le berceau historique de la Russie. A ce moment-là les Américains avaient créé par toutes sortes d’officiers et d’agences dont Freedom House et tous les officiers financés par USA dont George Sorros, le chaos dans les rangs d’une partie de la population contre le pouvoir pour essayer d’otaniser l’Ukraine. Et aujourd’hui c’est en fait le même épisode qui se rejoue.

C’est-à-dire que l’on a eu au pouvoir Viktor Ianoukovitch qui a établi une politique équilibrée et proche de la Russie, conformément à l’histoire mais aussi des liens économiques importants, car les 60 % du commerce ukrainien la lient à la Russie. Deux tiers d’ailleurs du PIB ukrainien sont plutôt à l’Est. La politique de Ianoukovitch cherchait à ménager plus d’espace indépendant à l’Ukraine dans sa politique par rapport à la Russie. Cet ensemble fut poussé par des pays pro-américains au sein de l’UE et par les Etats-Unis eux-mêmes pour faire basculer complètement l’Ukraine du côté Ouest. Ianoukovitch ne l’a pas fait. Parce que s’il l’avait fait, ce serait une véritable catastrophe à la fois économique et géopolitique pour l’Ukraine. »

VDLR. La France s’est beaucoup préoccupé du juste équilibre européen et ce à partir de l’époque de Louis XIV. Mais ce qui pourrait mettre la puce à l’oreille des Européens c’est l’aspiration des Ukrainiens à pratiquer une ruée vers l’Ouest pour frapper à la porte des travailleurs ouest-européens sans parler des slogans pro-européens : « D’ici peu, un appartement pour chacun ! »

Aymeric Chauprade. « Concrètement en se détournant de la Russie l’Ukraine perdrait jusqu’à 30 % de son volume à l’exportation. C’est catastrophique et cela fonctionne puisque c’est la réalité économique aujourd’hui pour finalement un mirage européen parce que l’Europe est déjà dans la situation que l’on connaît. Je ne pense pas que cela soit une bonne idée pour l’UE d’absorber un marché de 45 millions d’habitants dont effectivement un certain nombre rêve de pouvoir aller à l’Ouest pour trouver du travail. Je vais être un peu provocateur, mais se tourner vers l’UE aujourd’hui, cela revient pour l’Ukraine à se tourner vers l’URSS en 1991. A mon avis, on est dans un système aujourd’hui qui est sur sa fin. On peut sans doute en tirer rapidement un certain nombre de conclusions : l’Occident ne peut se permettre d’absorber l’Ukraine ! En revanche, l’Ukraine est concrètement liée à 60 % par ses rapports énergétiques à la Russie car les hydrocarbures russes transitent par son territoire. Il y a des réalités énergétiques, économiques qui sont aujourd’hui importantes, et de ce point de vue le jeu des Etats-Unis et de l’UE est, à mon avis, complètement fou à la fois pour l’UE et pour l’Ukraine aussi parce qu’il est complètement détaché de la réalité et du bon sens !»

Commentaire de l’Auteur. Aymeric Chauprade a bien raison de faire ressortir le rôle très particulier joué par l’Ukraine par rapport à la Russie. De son vivant, le Général se plaisait à répéter que l’Ukraine pour la Russie était le pendant exact des Bouches du Rhône par rapport à la France. Imaginez que la Russie se décide à épauler l’Occitanie dans sa quête d’indépendance et ce au grand dam de la France. On a beau vitupérer le milieu marseillais et le soleil du Midi qui est très souvent menteur, surtout quand on est dans le secteur maritime ou les chantiers. Cela reste toujours le contexte historique français. La Russie conserverait-elle longtemps ses bonnes relations avec la France si elle s’amusait à ce petit jeu ? J’en doute fort ! Pourquoi alors Moscou devrait apprécier les manœuvres des technocrates bruxellois aux petits soins des séparatistes d’une zone étrangère et somme toute géographiquement sur les marches de l’Europe ? Le plus drôle serait de voir les Européens endossant la facture de leur bêtise en accueillant des millions d’Ukrainiens partis à la conquête de la vieille Europe dont ils se réclament à cors et à cris. T


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