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    L'euthanasie, une problématique humaniste ?
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    L'euthanasie, une problématique humaniste ?

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    La mort est le plus souvent un sujet tabou. On en parle peu. Le départ d'une personne, notamment si elle nous était chère, est normalement perçu comme une tragédie.

    Or, n'est-il pas dit dans les Evangiles qu'au regard du Seigneur, tous sont vivants (Luc, 20.38) ? Pourquoi alors s'affliger à tel point si l'on a la foi ? En réalité, trois choses restent terrifiantes pour chacun d'entre nous, à divers degrés: la douleur (physique et morale) qui précède le départ définitif, le refus de quitter ceux que nous aimions, l'inconnu (et après, que verrais-je si tant est que je vois quelque chose?). Si les deux dernières appréhensions sont dans la majeure partie des cas inéluctables, la première peut être évitée. Pourquoi souffrir inutilement, se demandent 95 % des Français (résultat annoncé très récemment par TF1) ? Cela fait belle lurette que les Suisses ont répondu à cette question lancinante, leur pays étant l'un des premiers a avoir légalisé ce que l'on appelle joliment "le suicide assisté".

    Le suicide assisté, pas l'euthanasie. Pour moi qui ait toujours cru que blanc bonnet équivalait à bonnet blanc, la découverte de cette distinction croustillante balançant entre un euphémisme de mauvais goût et un souci maladif des détails techniques m'a finalement très peu surprise. Il ne s'agit pas de dire que l'on "pique" une personne comme un animal domestique dangereux ou condamné mais qu'on l'aide à mourir dans la dignité. Rien de plus noble et de plus rationnel. La raison avant tout, voici l'aboutissement des Lumières.

    Car nous vivons à une époque curieusement raisonnable où les tabous n'ont plus du tout leur place. En un sens, ce n'est pas mauavais, mais dans l'autre ?

    Jouons un peu sur les termes. Euthanasier consiste à administrer au patient une dose de substance létale. Cette démarche peut être entreprise sur demande du "client" ou, en des cas assez exceptionnelles, si le malade est inconscient, suite à un accord mutuel entre les proches du mourant et le personnel soignant. On parle encore d'euthanasie active, le patient étant totalement passif face à la procédure. Le suicide assisté présuppose l'implication parfaitement consciente du patient dans la procédure d'injection. Voici un extrait du témoignage de Mme. Erika Preisig, médecin suisse rompu à ce genre de pratique. Si la teneur humaniste du texte est irréprochable, je n'ai pas pu me défaire d'un arrière-goût à la limite écoeurant. Jugez-en par vous même:

    « Tout se passe dans un appartement coloré, pas une chambre d'hôpital toute blanche parce que je pars du principe que mourir fait partie de la vie et qu'il faut donc rendre ce moment le plus agréable possible. La famille prend alors place autour du lieu de la personne, lui tient la main. C'est très émouvant comme moment. Je pose ensuite la perfusion qui contient la potion létale mais c'est la personne elle-même qui ouvre la molette. Et au bout d'une trentaine de secondes, elle s'endort comme suite à une anesthésie et le coeur s'arrête de battre en trois ou quatre minutes. C'est très doux ».

    On apprend donc, manifestement rassuré, que la personne ouvre elle-même la molette. Dès lors, on parle de suicide et non plus d'euthanasie. Les considérations de Mme. Erika consistent à affrimer que les produits apparentés par leur effet à la morphine sont loin d'abroger systématiquement la douleur. Soit, imaginons que nous en soyons convaincus. Quid à présent des conséquences juridiques et sociales de ce type de pratique si le suicide assisté vient à être légalisé sur le territoire français? Je fais sciemment abstraction de l'arsenal argumentatif religieux.

    Primo, on sera irrémédiablement confronté à un phénomène d'inégalité encore plus profond entre les riches et les pauvres, le coût des manipulations en question avoisinant les 8000-8500 euros. Les classes pauvres privilégieront par exemple la défenestration, alors que les plus riches auront l'indicible "plaisir" de se payer une madame Preisig. Socialement parlant, la méthode d'accompagnement chimique dans la mort (encore un bel euphémisme) est une pratique injuste qui ne sera jamais généralisée, les produits injectés étant très chers (il suffit de voir les ruptures de stock dans les prisons américaines pratiquant les exécutions par injection létale). La procédure décrite par Mme. Preisig est encore plus coûteuse car particulièrement douce[e].

    Secundo, les risques de dérives seront nombreux. Imaginons les pressions que subiront les vieilles personnes malades représentant un fardeau pour des familles parfois aussi cyniques que fortunées. Imaginons ces médecins intéressés et parfois aussi hélas insatiables sur le plan matériel qui n'hésiteront pas à fausser les dignostics, faisant croire au patient que son cas est intraitable. Je passe sous silence les affaires d'héritage qui auront tout à gagner avec cette loi en somme plus gênante que providentielle.

    Tertio, dans un monde où la démesure règne avec une constance affligeante, il n'est pas exclu que la légalisation du suicide assisté conduise à une dévaloristion conséquente de la vie. On frôle les théories eugéniques (amplement exploitées par l'idéologie nazie), aussi savantes qu'inhumaines, on frôle, mais d'une manière "émouvante", civilisée, les pratiques d'un village japonais du XIXème siècle décrites dans un vieux film intitulé "Légende de Narayama": toute personne ayant atteint l'âge de 70 ans et étant devenue donc inutile sur le plan social devait finir ses jours sur une montagne (Narayama) où elle finissait par mourir de faim et de soif. Le hic, c'est que ses propres enfants étaient censés l'y conduire. De quoi rester songeur ....

    Quelles que soient les métamorphoses de la loi Leonetti, il est à se demander si les préoccupations humanistes de la Conférence citoyenne ne sont pas ces mêmes bonnes intentions qui pavent traditionnellement les voies de l'enfer. Un enfer à la fois éthique, social et juridique.

     

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