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    Quand les perroquets parlent de Poutine
    Photo : RIA Novosti

    Quand les perroquets parlent de Poutine

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    Il y a très longtemps, du temps de mes humanités au lycée français de Moscou, je me souviens avoir eu un très étrange débat avec une fille de ma classe qui avait acheté un effaceur de piètre qualité à la papeterie du coin. Furieuse, elle expliqua aussitôt son mauvais achat par le fait … que l’effaceur avait été produit en Russie. Je lui fis remarquer que ce n’était pas le cas, puisqu’il y avait écrit China sur l’emballage. Elle me regarda alors avec beaucoup d’étonnement en disant ceci : « Si tu défends ce qui est russe, c’est que tu as sans doute des racines russes ». J’avoue avoir été déconcertée par cette réaction aussi révélatrice … qu’insensée.

    Si je me rappelle cette histoire au bout d’une bonne quinzaine d’années, c’est bien que les propos d’Amélie m’avaient alors semblé inexplicables. J’avoue ne pas avoir capté à l’époque le lien de cause à effet. Depuis, l’anecdote de l’effaceur a pris une dimension géopolitique expliquant tout à fait le dérapage verbal de l’adolescente. Il convient en fait de replacer cette hostilité phobique à l’égard d’un pays qui pourtant n’a jamais cherché noise à la France dans un contexte qui dépasse totalement cette dernière.

    Premièrement, l’effondrement en 1991 du monde bipolaire a renforcé le complexe thalassocratique débordant et usurpateur des USA à travers le couple contreproductif – j’entends pour les états-nations européens – UE/OTAN. L’affaiblissement militaire et économique, à ses débuts très progressif, quasi-indolore, des pays membres de l’UE, s’est bien entendu doublé de leur subordination idéologique à l’Oncle Sam. Peut-on s’imaginer que cette démocratie autoproclamée incarnée par les va-t-en- guerre de Washington puisse souffrir qu’un monde multipolaire se construise avec pour carcasse l’axe sino-russe ? Le malheur voulant que l’univers confucianiste soit moins à la portée du bloc pro-atlantiste que la Russie, puissance eurasiatique aux racines primordialement chrétiennes, il est bien plus impératif d’orienter l’opinion occidentale contre elle en diabolisant tout ce qui pourrait constituer sa force, d’un président fort aux JO dont auraient rêvé n’importe quel pays mais qui finissent par être eux aussi instrumentalisés d’une manière hallucinante. Inutile de répéter que la désinformation est un merveilleux outil de déstabilisation.

    Deuxièmement, Poutine n’a rien de ce Boris Eltsine que l’Occident adorait à sa façon tout en ne ratant aucune occasion de le faire royalement passer sous les fourches caudines. Pour ce qui est de Poutine, il faudrait considérer sa personnalité au-delà des défauts qu’elle présente. On ne saurait soupçonner le journal Forbes,qui est un magazine économique américain, de poutinophilie aiguë. Pourtant, il n’a pas hésité à déclarer le président russe plus « puissant » qu’Obama dans un classement se voulant essentiellement objectif. La victoire diplomatique de la Russie dans la crise syrienne a bien sûr joué un rôle déterminant. Mais il y a autre chose. Après une décennie de chaos, de stagnation économique, de privatisation sauvage et mafieuse, Poutine a su réancrer le pays dans un climat de croissance certes changeant et cependant plus ou moins stable avec une dette publique minimale. La relance économique fait pendant à l’émergence d’un modèle spirituel qui, sur le plan sociétal, n’est pas sans ramener à celui de la vieille France d’avant 68, sur le plan architectonique, à celui du temps des cathédrales. Cette alternative purement européenne, séduisante pour un bon nombre d’Occidentaux nostalgiques d’un héritage chrétien dont on essaye de les dépouiller, vient contrer le schéma de déconstruction culturelle importée d’Outre-Atlantique. Cette réalité explique l’usage d’une novlangue typiquement socialiste, opportuniste et abstraite dans les analyses pro-américaines qui sont faites de la politique russe. Le terme

    « dictateur » si souvent appliqué à Vladimir Poutine illustre bien cette pensée.

    De même en va-t-il de la polémique qui a eu lieu le 3 février sur les ondes de la RTS. Elle a réuni dans le cadre d’une table ronde assez musclée Hélène Richard-Favre, écrivaine suisse dont les trois recueils de nouvelles ont été traduits en russe, Manon Schik, présidente de la section suisse d’Amnesty International et Gaëtan Vannay, chef de la rubrique internationale de la RTS radio. Voici le titre de l’émission : « Poutine, est-il un dictateur » ? Avant de donner la parole à Mme Richard-Favre dont le travail de réinformation systématique est digne du plus grand intérêt, j’aimerais élucider trois points cruciaux. Voici les principaux griefs retenus par Mme Schik contre le

    « dictateur » russe : loi sur les ONG, arrestation massive de Caucasiens (non mentionné dans l’émission mais repris ailleurs), homophobie d’état. De trois choses l’une :

    - La loi sur les ONG n’est qu’une reprise de la loi américaine FARA. Alors où est le problème ? Mme Schik ne voudrait pas soumettre Obama aux vertus de sa critique ?

    - Pour ce qui est des répressions anti-caucasiennes, il est vrai que huit Techerkesses interpellés, c’est vraiment massif comme répression. Et il est vrai que l’hypothèse de leur accointance avec le mouvement salafiste Emirat du Caucase ne suffit pas à motiver leur interpellation.

    - La loi contre la propagande homo qui a fait couler des litres d’encre n’est que fort peu originale étant analogique à l’article 227-24 du code pénal français visant en gros à protéger les enfants des réseaux pédocriminels et de toute atteinte à la pudeur, tant sur le plan physique que moral. Que certaines gay prides ressemblent hélas plus à des défilés de bordel qu’à des manifestations classiques relève du secret de Polichinelle.

    Pourquoi est-ce que Mme Schik néglige des faits pourtant connus au profit d’une interprétation plus qu’hasardeuse ?

    Voici maintenant la quintessence du témoignage de Mme Richard-Favre que j’ai eu le plaisir d’accueillir aujourd’hui à La Voix de la Russie.

    La Voix de la Russie. Peut-on dire de l’émission à laquelle vous avez participé, « Poutine est-il un dictateur », que c’était une espèce de débat ?

    Hélène Richard-Favre. « Je relève déjà que vous recourez à l’expression « espèce de débat ». En effet, on a beaucoup insisté sur ce terme de débat. Pourtant, vu le titre retenu, même sous forme de question, on pourrait se demander s’il ne s’agirait pas plutôt d’un titre d’accusation tant la formulation est sévère. Pourquoi dictateur, alors ? Parce que ce titre aurait été accordé à Poutine par G. Kasparov. On a donc brodé autour (…). Je tiens à souligner cependant le fait qu’autant Manon Schik que Gaëtan Vannay ont rejeté ce terme qui a été ramené en permanence au cours de l’émission. Une des intervenantes de mon blog a même compté le nombre de fois que ce mot est revenu. J’avais pourtant bien dit au début de l’intervention que la langue véhicule d’autres messages que celui que l’on transmet. Les dérives qu’on se permet sont donc bien graves (…). Si donc on arrive à s’opposer à cette pensée unique qui déverse son fiel surtout maintenant, avant les JO de Sotchi, on est automatiquement suppôt d’un régime, certes, autoritaire, mais qui s’impose comme tel dans un pays aussi immense et pluridimensionnel qu’est la Russie.

    LVdlR. Pourquoi est-ce que selon vous les JO de Sotchi suscitent tant de réactions négatives, voire hystériques ? Quel lien avec l’homophobie (encore faut-il savoir ce qu’elle sous-entend), les 30 (chiffre étrange) détenus de Bolotnaya ou les Pussy Riot à qui le titre de prisonnières politiques ferait trop d’honneur ?

    Hélène Richard Favre. « C’est une occasion dont les médias s’emparent pour éructer leur jalousie. C’est de la jalousie pure et simple. Je l’ai dit aussi en cours d’émission qu’on voyait mal le retour de la Russie sur la scène internationale. La preuve, Poutine a été élu l’homme le plus influent de l’année 2013 par le magazine américain Forbes (…). »

    LVdlR. Est-ce que les émissions qui remettent en cause le « dictateur » Poutine sont devenues plus fréquentes ?

    Hélène Richard-Favre. « Il faut être objectif. Je parle pour mon pays, la Suisse. Certains reportages sont très objectifs. J’en ai vu un encore hier sur Sotchi qui montrait une boîte gay. Les homos qui y étaient disaient n’avoir aucune crainte, que personne ne venait les ennuyer, ce qui contredit empiriquement tout ce qu’on peut lire sur les minorités persécutées. Par contre, un autre reportage sera diffusé ce soir sur la corruption qui accompagne les préparatifs des JO. C’est donc complètement orienté parce que la corruption, ça existe partout. Pourquoi alors cette sélection d’informations négatives ? Ce n’est pas de l’information, c’est du parasitage. C’est ainsi qu’on veut, en l’occurrence, parasiter ce qui a vocation à être une fête ».

    Commentaire de l’auteur. Il est bien regrettable que le grand journalisme – ou ce qui prétend l’être – se livre à des exercices de style dignes du baratin d’un groupe de perroquets. Toute désinformation a en effet des limites, toute vulgarisation de la réalité a fortiori. Espérons que les médias du mainstream en prendront un jour pleine conscience en arrêtant de diffuser des programmes droit sortis des plus glaciales années de la guerre froide. Franchement, les relents de naphtaline n’ennoblissent guère l’information. T

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