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    Attendons le mois de septembre
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    Attendons le mois de septembre

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    C’est déjà connu. Leviathan d’Andreï Zviaguintsev, qui a obtenu le prix du meilleur scénario au récent festival de Cannes, sortira en France le 24 septembre.

    Une nouvelle et rare distribution d’un film russe dans les salles françaises. D’habitude, tous les ans ces films se comptent sur les doigts d’une main. Pourtant on espère que cet état des choses n’est pas pour toujours et que le cinéma russe sera mieux connu à l’avenir par le public français. De quoi cela dépend ? Pour trouver une réponse à cette question, écoutez Joël Chapron, expert en cinéma russe, chargé des études et marché à Unifrance qui connaît très bien la situation.

    Joel Chapron. J’ai des statistiques que je tiens depuis très longtemps. Voyez dans ces statistiques, 298 films issus de l’ancien bloc communiste ont été sortis commercialement dans les salles françaises depuis 1990, avec une écrasante majorité des films russes et quelques films d’autres républiques. Je vais d’abord revenir sur le fait que les statistiques que je tiens ne concernent que les films de l’ex Union Soviétique qui ont été tournés dans une des langues de l’ex Union Soviétique. C'est-à-dire que je ne prends pas en considération les films russes ou d’autres républiques qui ont été tournés en anglais ou dans d’autres langues. C’est pour ça que vous ne voyez pas ni Le Barbier de Sibérie, ni Faust dans ces statistiques. Si j’ai écarté les films tournés dans les langues issues d’autres pays de l’Union Soviétique c’est parce que j’ai toujours estimé que la perception des films était intimement liée à la langue dans laquelle ils étaient parlés.

    LVdlR. Alors quels sont les cinq films russes qui ont recueilli le plus de spectateurs dans les salles obscures depuis la fin de l’URSS?

    J.C. Donc le numéro un c’est Urga, numéro deux c’est Le Soleil trompeur. Ces deux films ont été faits par Nikita Mikhalkov. Taxi-blues en troisième position qui a atteint quasiment 400 mille spectateurs. Ensuite Mongol, le film de Serguei Bodrov, presque 300 mille spectateurs et, enfin, Le Retour qui en 5e position avec 184,8 mille spectateurs. Ce qui est intéressant c’est que quasi simultanément, à un an près, un film comme Night watch, film russe réalisé par Timur Bekmambetov et sorti sur les écrans français par une grande société américaine… Bien que ce soit un blockbuster et réalisé comme tel, le film est sorti sur deux fois plus de copies que Le Retour et avait fait au final moins de spectateurs, ce qui est aussi une manière de positionner le cinéma russe.

    LVdlR. On constate pourtant que depuis ces années dernières le cinéma russe se positionne de plus en plus comme un cinéma pour les cinéphiles. Les films à succès grand public comme Urga ou Le Soleil trompeurn’ont pas été distribués depuis bien longtemps. Et le nombre des sorties reste très modeste.

    J.C. Donc en 2009, on a quatre films; 2010 – douze films (cinq coproductions et sept non coproduits, quasiment un record). 2011 on retombe à quatre films et une seule coproduction. 2012, quatre films aussi. Le portrait au crépuscule, Water, le pouvoir secret de l’eau (un documentaire qui est sorti dans les salles en France), Elena et La Mouette qui est un film de Youri Karassik, un film très ancien de la fin des années 60, et qui n’était jamais sorti commercialement dans les salles françaises. C’est intéressant de voir que même un vieux film peut sortir aujourd’hui dans les salles françaises. Je peux vous dire que ce qui concerne le cinéma russe, la plupart des films que vous ai montrés, même les personnes qui s’intéressent de près au cinéma russe, il y en a, je suis sûr, parmi les films que je vous ai montrés dont ils n’ont jamais entendu parler.

    LVdlR.C’était aussi la situation l’année dernière où seul le film The Major a fait parler de lui. La question qui se pose : Que faut-il pour que les films russes envahissent les écrans français ? Est-ce qu’il faut de l’argent pour investir dans une campagne promotionnelle importante? Est-ce qu’il faut une reconnaissance par un festival international avec un grand prix international ? Doubler les films en français ? Voici quelques réflexions données par les distributeurs parisiens lors d’une table ronde sur le cinéma russe en France.

    Michèle Halberstadt d’ARP Selection.

    Michèle Halberstadt : C’est un domino, à mon avis. Je pense qu’il faut un prix dans un festival, un succès public et derrière, s’il y a les films, si la filmographie est vivante et riche, à ce moment là vous pouvez les sortir. S’il n’a pas la filmographie, cela s’arrêtera au film qui a fait un succès. Mais je pense que si aujourd’hui il y avait un film russe qui gagnait la palme d’or, tous les gens qui aiment le cinéma russe et qui aiment en acheter et peuvent le distribuer, sortiraient une espèce de florilège de ce qui se fait de mieux, ça pourrait créer un mouvement. Cela a été vrai pour le cinéma asiatique, il n’y a pas de raison que ce ne soit pas vrai pour le cinéma russe. Mais il faut qu’il y ait un porteur de torche qui ait la suite derrière.

    LVdlR. Pour Pierre Denoits de la société Potemkine, l’état du cinéma russe actuel est le problème majeur de sa faible distribution.

    Pierre Denoits. J’avoue qu’il y a eu plusieurs âges d’or et qu’aujourd’hui on n’est pas dans un âge d’or. Il y a eu de très grands cinéastes qui ont été les locomotives à différentes périodes de l’histoire et qu’aujourd’hui on n’a pas cette locomotive.

    LVdlR. Joël Chapron apporte une nuance à cette réflexion.

    J.C. C’est tout d’abord à mon sens le fait que les âges d’or et vous avez entièrement raison, ils ont existé mais Kalatozov, Mikhalkov, cela peut être Bondartchouk, cela peut d’autres, faisaient aussi des films plus grand public. Ceux qui portent la torche, aujourd’hui il y en a deux vivants, c’est Zviaguintsev et Sokourov. Et bien évidemment, quel que soit le talent, on reste dans un type de films qui n’est pas celui des porteurs de torche de l’époque.

    LVdlR. Pour Laurent Daniélou de Rézofilm, le problème le plus important c’est un décalage dans la communication entre les cinéastes russes et le public occidental.

    Laurent Daniélou. Je ne crois pas qu’on puisse attendre tous les cinq ans un réalisateur particulièrement brillant qui fait le succès d’un film, mais je pense que ce n’est pas ça le problème du cinéma russe, c’est que les films d’aujourd’hui sont très difficiles pour des raisons que les sujets abordés ne sont pas forcément ceux qui intéressent les gens. Je prends un exemple d’une cinématographie qui se porte bien sans avoir aucun grand réalisateur aujourd’hui. C’est le cinéma allemand. Le cinéma allemand ce n’est pas Wenders fait que les gens le voient, c’est que les sujets que traite le cinéma allemand viennent de leur tragique mais passionnante histoire. Je pense quand je vois le film The Major qui est un film formidable, c’est tellement difficile, tellement dépressif. Même si c’est un reflet pertinent de la situation aujourd’hui en Russie, cela ne peut pas drainer un large public.

    P. D. Moi, je voudrais dissocier deux choses. Il y a le succès public, le succès économique. Il y a aussi la qualité intrinsèque du film, comment ils vieillissent. Je pense que, certes, les films allemands font les entrées aujourd’hui, mais je pense qu’il y a très peu de films importants qui sont aujourd’hui en Allemagne et depuis longtemps d’ailleurs. Il y a des grands réalisateurs allemands comme Wenders, comme Herzog, ils ne font pas de films en Allemagne, ils font des films ailleurs. Ok, cela fait des succès mais je ne pense pas que ce soit des films qui vieilliront bien et qui resteront des films importants. En revanche, les films russes d’aujourd’hui, les films de Sokourov, les films de Zviaguintsev, ce sont des films qui resteront même si ça a été parfois des échecs.

    J.C. Je pense qu’il faut différencier les films et les cinématographies. Vous avez raison sur les films, Zviaguintsev, Sokourov etc. Néanmoins je pense qu’il y a quand même un moment où le cinéma est un vecteur d’images d’un pays, d’une histoire, d’une civilisation et que si on a envie effectivement de voir plus de films russes, c’est pas avec quelques films d’auteur de qualité mais que personne ne voit ou presque qu’on va pouvoir faire en sorte que les distributeurs français sortent plus de films russes.

    LVdlR.Le cinéma ne doit donc pas rester élitiste. « Plans-séquences d'une extraordinaire fluidité, cadrages somptueux, images magnifiques du Grand Nord russe, d'un point de vue formel, c'est du grand cinéma ». C’est ainsi que la critique décrit Léviathan, le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev qui vient d’être primé à Cannes. En même temps elle dit que c’est le film le plus accessible du réalisateur. Comment sera l’avis du public ? On le saura en septembre.

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