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    Le Président français entendra-t-il les Bretons ?

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    La nouvelle vient tout juste d’être annoncée : l'Assemblée nationale refuse le référendum voulu par le Sénat. A une large majorité, 102 voix contre 27, les députés ont rejeté, mercredi 2 juillet, la motion adoptée en fin d'après-midi au Sénat, demandant l'organisation d'un référendum sur la réforme territoriale.

    Le Premier ministre Manuel Valls a réaffirmé que la nouvelle carte des régions, ramenant leur nombre de 22 à 14, devrait passer en première lecture au Sénat mais aussi à l'Assemblée nationale « avant la fin de la session extraordinaire de l'été ».

    Tout le monde ne voit pas cette réforme annoncée par le président de la République d’un bon œil. Les premiers à réagir, une fois de plus, étaient les Bretons. Parmi eux, la Présidente du mouvement politique « Breiz Europa », Madame Caroline Ollivro.

    La Voix de la Russie : En Bretagne, on a déjà une activité assez importante bretonne et bretonnante. Il y a beaucoup de mouvements, et les partis d’une manière ou d’une autre marquent ce point dans leurs programmes, à savoir la Bretagne à cinq ou la Bretagne indépendante. Vous dites dans votre communiqué que « la Breizh Europa entend œuvrer pour la création et la promotion d’une Bretagne autonome dans une Europe fédérale ». Qu’est-ce que cela veut dire exactement?

    Caroline Ollivro : Cela veut dire que nous souhaitons être une région comme des tas de régions qui s’appellent « Länder », par exemple, en Allemagne, autonome dans bien des domaines, en fait, nous souhaitons simplement que la France s’aligne sur le modèle majoritaire européen. On sait que 80% des Etats européens fonctionnent sur la base de l’autonomie des régions, ce qui pose un postulat de confiance d’un Etat envers les régions. Ce que nous en France n’avons pas puisque nous avons un Etat centralisateur jacobin.

    Breizh Europa est une formation politique, un mouvement politique qui veut revendiquer cette autonomie des régions. Nous avons un sentiment fort européen, une envie d’Europe donc nous prônons aussi un fédéralisme européen. C’est particulièrement difficile en France, du fait de son histoire, un Etat centralisateur qui s’est construit en défiance avec ses régions. Nous pensons qu’il est temps au XXIe siècle de cesser tout ça.

    La Voix de la Russie : Pouvons-nous nous y retrouver maintenant dans tous les mouvements ? Comment tous ces partis, tous ces enthousiastes de l’autonomie bretonne, s’entendent entre eux ? Vous avez Christian Troadec et son mouvement des Bonnets rouges, vous avez Marylise Lebranchu qui est ministre et qui de son côté œuvre pour ça… Est-ce qu’il n’y a pas le danger qu’on dilue un peu cette lutte pour l’autonomie ou pour une plus grande autonomie de la Bretagne ?

    Caroline Ollivro : Marylise Lebranchu a beau être Bretonne, elle n’œuvre absolument pas pour le régionalisme ou l’autonomie. Elle est ministre d’Etat et, comme beaucoup d’élus bretons qui nous ont promis tant de choses, une fois qu’ils sont à Paris, qu’ils accèdent à leurs tâches, à leurs fonctions, ils oublient finalement les raisons pour lesquelles ils ont été élus. Je l’exclus de la catégorie des personnes que vous venez de me citer, c’est à dire celles qui œuvrent pour une autonomie des régions et, dans tous les cas, une autonomie ne signifie absolument pas l’indépendance. C’est à dire que l’on reste dans un pays avec des prérogatives régionales. Tout ce que nous demandons c’est de pouvoir décider en matière d’environnement, de culture, avoir aussi une autonomie de gestion, en matière de fiscalité il y a des choses à faire, etc. Christian Troadec est l’un des porte-paroles des Bonnets rouges qui n’est pas un mouvement politique. C’est très bien que cela existe, parce que je pense que sans les Bonnets rouges, tout ce qui est en train d’être fait en Bretagne n’aurait pas eu cette portée médiatique. Mais Christian Troadec est aussi un homme politique, c’est un maire d’une ville du Finistère, Carhaix, c’est un Conseiller général et il a été également la tête de liste pour les dernières élections européennes de « Nous te ferons Europe ». Et quand vous parlez de dilution, c’est vrai qu’il y a beaucoup de partis se revendiquant bretons, et Breton veut dire « ouvert aux autres » mais dans tous les cas, j’exclus l’UDB qui n’a pas souhaité s’associer à notre démarche, j’exclus aussi les extrêmes, évidemment. Mais dans tous les cas, les mouvements bretons qui ont aussi leurs sensibilités, qui œuvrent dans le même objectif et qui sont capables pour des coûts électoraux de travailler ensemble. Et c’est ce qu’a fait Breizh Europa dont je suis la Présidente, nous avons obtenu un score qui est très encourageant, puisque nous avons dépassé les 3% sur des larges circonscriptions qui n'incluent pas seulement la Bretagne mais qui vont sur le Grand Ouest, que nous n’aimons pas tellement d'ailleurs. Sur la Bretagne on obtient 7%, c’est très encourageant.

    C’est vrai qu’il y a une diversité. Si nous voulons obtenir ce que nous voulons, la réunification de la Bretagne, la Bretagne à cinq départements, et une large autonomie des régions en France, il faut aussi une union des mouvements politiques. Ce que nous avons fait pour les élections européennes et ce qui serait bien de faire aussi pour les élections régionales de décembre 2015.

    La Voix de la Russie : J’entends très bien que vous restiez dans ce champ démocratique pour la France, que vous ayez des alliés dans cette lutte pour la réunification de la Bretagne. Mais j’ai l’impression que maintenant il y a une urgence, parce que la réforme proposée par François Hollande est arrivée brusquement, elle n’est pas approuvée par tout le monde. Qu’est-ce que l’on peut faire concrètement? Parce qu’il y a vraiment urgence : on le voit, la réforme arrive et il faut faire quelque chose parce que sinon la Bretagne va se retrouver amputée ou rattachée… Comment pensez-vous faire ?

    Caroline Ollivro : Il y a urgence effectivement, mais pas pour les raisons que vous avez exprimées. Je pense qu’il y a urgence aussi parce qu’il y a un ras-le-bol. Pour moi être Breton n’est pas être né en Bretagne, pour moi le Breton c’est quelqu’un qui vit en Bretagne et qui l’a au cœur.

    Il y a urgence parce que je ne souhaite pas que face à l’inertie du gouvernement actuel et à cette violence de ne pas être écouté, cette mauvaise foi, cette volonté délibérée de ne pas écouter, je crains fort qu’il y ait des gens qui se radicalisent. C’est là où je vois l’urgence. Je ne voudrais pas que l’on revienne en arrière - 30 ans en arrière, 40 ans en arrière - et que la Bretagne devienne une terre sulfureuse. On peut arriver à obtenir ce que nous souhaitons, et qui est légitime démocratiquement, puisque plus de 60% (voire 70%) des Bretons, y compris en Loire-Atlantique, expriment leur volonté d’être réunis.

    Il y a dans la Constitution française la possibilité d’avoir recours à des référendums. Pourquoi ne pas utiliser ce recours ? Les élus sont élus parce que le peuple a voté pour ces gens-là. Là, si je vois plus large, quand je vois la faillite du système français et de la politique française actuelle, c’est parce que le peuple a le sentiment de ne pas être entendu. Or, sur la question de la réforme territoriale, si le gouvernement faisait un geste, il pourrait renouer avec le cordon ombilical qui le lie au peuple.

    Dans la manifestation samedi dernier à laquelle nous participions, on avait ce sentiment d’injustice, de non-compréhension.

    Cette réforme territoriale lorsqu’elle a été annoncée, les Bretons l’ont applaudie à deux mains, parce que nous étions les seuls d’une région à manifester régulièrement pour cela. Tout le monde est servi ou mal servi, mais nous - on en reste au statu quo. On réunifie la Normandie, on n’a pas entendu les Normands manifester depuis des décennies…

    Pour les Bretons - un statu quo des quatre (départements), pas des cinq. Pourquoi ? C’est un problème interne au parti socialiste. Ce serait la droite au pouvoir, ce serait peut-être la même chose, mais dans tous les cas, chacun a voulu ménager son camp, ses amis etc. Parfois même, j’avais le sentiment que le nouveau découpage qui nous a été proposé, a été joué aux dés. Les prochaines élections de 2015, si nous ne sommes pas écoutés aujourd’hui, sont, peut-être, la solution parmi d’autres… je pense à d’autres choses également... une troisième voie est possible…

    C’est-à-dire, ce que nous avons fait pour les élections européennes avec les partis que j’ai cités tout à l’heure, si nous nous présentons ensemble, nous pouvons présenter aussi aux électeurs de Bretagne une nouvelle façon de penser la Bretagne et de faire de la politique tous ensemble.

    La Voix de la Russie : Vous avez mentionné un référendum, on sait très bien que les voisins suisses l’utilisent souvent : il y a les initiatives populaires, les référendums venus d’en haut, du gouvernement. Je sens que les Bretons sont prêts et le référendum breton est possible. Par contre, pensez-vous que toute la France soit prête à aller au référendum ? Vue surtout les résultats de l’abstentionnisme des deux dernières élections, européenne et municipale, et qu’ils iront aux urnes décider de leurs sort ? Il n’y a pas aussi une sorte de laisser-aller en plus d’un ras-le-bol des décisions venues d’en haut ?

    Caroline Ollivro : 15 000 personnes à Nantes qui manifestaient sous la pluie, après une cinquantaine de manifestations depuis les décennies, je trouve que c’est une belle mobilisation. Et ce n’est pas un laisser-aller, ce sont des gens qui viennent un week-end la veille de vacances battre le pavé pour faire entendre démocratiquement leur voix, parfois avec tristesse et désespérance.

    La Voix de la Russie : Pour les Bretons, je suis convaincue, mais je parle du reste, par exemple, du Midi ou du Limousin.

    Caroline Ollivro : Là, je ne sais pas. Mais dans les régions qui ont une identité forte - et c’est aussi pour ça que l’Etat français ne souhaite pas accorder cette réunification - ils ont peur. La Bretagne a été un duché indépendant longtemps et elle a conservé une identité. Les gouvernants craignent qu’en accordant la réunification, il y ait derrière une velléité d’autonomie, voir d’indépendance, comme on peut le voir ailleurs - en Ecosse, etc. En fait, pour des régions que vous évoquez, comme le Limousin ou le Midi, il n’y a pas cette histoire, cette culture. C’est la Bretagne qui a toujours été un modèle en matière de réformes, on est aussi un laboratoire d’idées, on a toujours œuvré dans le sens d’une modernité, d’une modernisation des institutions et d’une autonomie des régions.

    De Paris, on pourrait accorder cette réunification à une région comme la Normandie, mais pas à la Bretagne. Parce que la Bretagne représente des hommes et des femmes qui savent de quoi ils parlent, qui ont les pieds bien dans la terre pour mieux regarder vers le ciel, on est profondément attachés à une culture, un savoir-faire, une spécificité qui d'ailleurs nous permet d’être aussi accueillants, d’être ouverts à tout. Et pour les référendums des autres régions c’est à eux de prendre l’occasion de le faire. Un référendum d’une initiative populaire n’a pas de valeur en soi, mais si par exemple demain ce référendum d’initiative populaire disait que 40% des Bretons sont pour la réunification et 60% - non, j’arrêterais la politique. Je veux entendre la voix des Bretons et des Bretonnes, on ne nous le permet pas actuellement. Parce que, je pense, qu’on craint le résultat. /N

     

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