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Le dollar ou la réponse de Poutine
Photo : RIA Novosti

Le dollar ou la réponse de Poutine

Analyse
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Jacques Sapir s’est choisi un cheval de bataille. Il s’agit de faire des pronostics dans le domaine de l’éventuel affaiblissement du dollar. Ce grand économiste français est passé maître dans les analyses de ce type et maîtrise à fond la problématique monétaire internationale. Il nous promet l’apparition d’autres devises des pays émergeants qui évinceront le dollar.

La Voix de la Russie. On parle de plus en plus du cycle ascendant de l’économie occidentale, avec toute l’économie mondiale qui suit bien sûr les leaders, le G7 ou G8, et donc je suis tombé sur un article qui me parait être très intéressant. On parle justement du pesant du Dollar en or, en avançant que le Dollar ne vaut pas son pesant en or. Est-ce que vous êtes d’accord avec cette hypothèse ? Si s’en est une.

Jacques Sapir. Alors si vous voulez c’est quelque chose qui est vrai mais qui n’a pas beaucoup de sens. Parce que depuis 1973, le Dollar n’a plus de correspondance en or, et en fait l’or a un prix, alors que ce prix s’exprime en Dollar, en Euro, en Rouble, en Yuan, cela n’a pas vraiment d’importance, comme tout autre matière première.

Ce qui est beaucoup plus intéressant c’est de savoir : est-ce que par rapport aux autres monnaies le Dollar se renforce ou s’affaiblit ? Et cela traduit à la fois, la force ou la faiblesse de l’économie américaine, mais cela traduit aussi des situations d’ordre géopolitique. Parce que on sait bien qu’une partie de la force du Dollar, je dis bien une partie, c’est la puissance militaire de l’Etat américain, et si vous voulez quand on achète des dollars, c’est bien pour se mettre d’une certaine manière sous la protection de la puissance militaire américaine.

La Voix de la Russie. Merci infiniment de votre réponse, la deuxième question qui me brûle les lèvres est la suivante : le pays peut-il arrêter d’imprimer du Dollar ? Parce qu’en fait les marchés financiers se comporteraient comme des toxicomanes de longue date. Tout rappelle le fait que quand le toxicomane ne peut ne pas recevoir sa nouvelle dose, cela le rend hystérique. Qu’en dites-vous ?

Jacques Sapir. Tout à fait. De ce point de vue là il y a deux choses : d’une part, quand l’économie continue de croître, il est normal que la masse monétaire croisse en même temps que l’économie. Parce que si vous voulez, il faut que se maintienne une certaine proportion entre la monnaie circulante et les richesses créées. Donc de ce point de vue là il est assez normal qu’on continue d’imprimer des dollars. Mais évidemment on peut rompre aussi cette proportion par une création beaucoup plus forte : c’est ce qu’a fait la Réserve Fédérale depuis la crise de 2007-2008, elle l’a fait d’abord pour sauver le système bancaire international d’une grave crise de liquidité. Elle le fait ensuite pour répondre aux besoins de l’économie américaine, pour répondre aux besoins de la finance américaine, et c’est là où peut se poser effectivement un problème. On voit bien d’ailleurs qu’aujourd’hui la réserve fédérale est en train de ralentir très fortement sa création des dollars, ou plus exactement son injection des dollars dans son économie et d’une certaine manière, cela va progressivement changer la situation générale. Maintenant il faut toujours se rappeler qu’il doit y avoir à la fois un lien entre la masse de monnaie créée et la richesse de l’économie américaine. Cette richesse pose problème aujourd’hui parce que on voit bien que l’économie américaine connaît une croissance beaucoup plus forte que ce l’on avait espéré. Mais que deuxièmement, parce que le Dollar est une monnaie internationale qu’on le veuille ou non, c’est aujourd’hui une monnaie qui est utilisée par beaucoup de gens qui ne sont pas des Américains et qui ne commercent pas avec le Etats-Unis… Mais il y a un besoin de fait de cette liquidité ! Le problème c’est de savoir jusqu’à quand le Dollar restera aussi une monnaie internationale.

La Voix de la Russie. Et justement en parlant de la Chine et des autres Etats émergeants, j’ai marqué une petite pause parce que je ne sais pas si la Chine est émergeante ou si elle est déjà montée aux créneaux financiers compte tenu de sa réussite plus que spectaculaire qui crève les yeux. La Russie essaie de s’arrimer à la Chine cela se comprend très bien, et la Chine créer une banque mondiale concurrente. On en parle beaucoup que ce soit sur les blogs de Marc Rousset ou bien comme celui de Charles Sannat... En même temps on se demande, pour revenir à nos moutons de Dollar, si l’Amérique ne serait pas attirée par un autre scénario ? Un scénario qui a été cité par un économiste qui s’appelle Aïvazov qui s’est produit sur un site français et qui écrit que « le plus probable est que les Etats-Unis feront défaut sur leurs dates, qui est énorme à cause du fardeau de leurs obligations financières ». Et « se renfermerons sur le NAFTA qui intégrerait la Grande-Bretagne et mettront en place une nouvelle devise » pour rejoindre justement votre discoure. Et bien selon Aïvasov, cette devise s’appellerait « l’Améro » sur lequel un accord a été fait avec le Canada et le Mexique dès 2007. Est-ce que c’est fantaisiste ou tout de même fondé sur quelques assises ?

Jacques Sapir. Alors ce n’est pas complètement fantaisiste. C’est vrai que l’on voit aux Etats-Unis qu’il y a une volonté d’aller dans ce sens, mais il y a aussi d’autres volontés aux Etats-Unis, et fondamentalement ils sont assez content de la situation telle qu’elle existait jusqu’à il y a 2 ans. Une situation où d’une certaine manière ils contrôlent le Dollar, et le Dollar est en même temps la monnaie internationale. Quant à faire défaut sur leur dette, si vous voulez les Etats-Unis n’en on pas besoin, dans la mesure où le monde a toujours besoin du Dollar, ils peuvent se contenter d’en imprimer autant qu’ils veulent. Maintenant, et si effectivement, et c’est bien cela qui est en train de changer depuis 6-7 mois, on ne s’en rend pas compte mais on est à un point de bascule, à la fois dans les relations économiques, dans les relations financières et dans les relations géopolitiques et géostratégiques dans le monde.

Si effectivement les pays émergeants arrivent à constituer à a fois un système financier avec justement cette banque de développement, qui ressemble à une espèce de mélange entre la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International, et qui aura son siège à Shanghai, mais qui n’est pas une banque chinoise, je rappelle que c’est une banque du BRICS. Donc c’est une banque collective d’un certain nombre de pays émergeants. Si en même temps ces pays arrivent à mettre sur pied une monnaie alternative au dollar, alors là oui ! On verra changer les choses dans cette situation. Une des possibilités, je dis bien UNE des possibilités serait un repli des Etats-Unis sur eux-mêmes, alors avec le Canada et le Mexique bien entendu, mais serait quand même un repli aux Etats-Unis. Ce qui correspondrait d’ailleurs à cette tradition d’isolationnisme américain, qui fut très forte au XIXe siècle, et malgré tout au début du XXe siècle. Maintenant ce n’est pas une hypothèse que je privilégie parce que je pense que les Etats-Unis ont pris gout à la domination mondiale, et c’est ça leur vrai drogue. Vous-avez parlez tout à l’heure de cette drogue que pouvais constituer la monnaie quand on pouvait injecter trop de monnaie, je pense que les Etats-Unis sont accros, si l’on veut, à la domination mondiale.

La Voix de la Russie. Merci Jacques Sapir. Alors finalement si on fait la part des choses, on doit dire que le monde serait scindé en période d’après crise en plusieurs régions, « méga régions », à l’instar un peu de l’UE. C'est-à-dire, il y aura à la fois des régions avec des devises différentes, leur propres institutions, leur devise de base, leurs lois, leurs règles en matière de relation interétatique. Est-ce que c’est un peu le monde vers lequel nous bougeons, d’après vous ? Ou on garderait l’unicité internationale ?

Jacques Sapir. Je ne pense pas. Je pense que vous avez tout à fait raison, je pense effectivement que l’on assiste aujourd’hui à une refragmentation du monde ou plus exactement que l’idée d’un monde global, l’idée d’un monde où toutes les aspérités avaient disparu était une illusion. Ce à quoi on assiste aujourd’hui c’est bien une refragmentation du monde, cette refragmentation est alors portée par les pays émergeants et aussi portée par les conséquences non intentionnelles de la politique américaine. Je pense que les Etats-Unis se sont tirés une balle dans le pied dans toute une série de dossier, en particulier dans le dossier de la plainte contre la Banque française, BNP PARIBAS, et on compte d’autres banques, qui ont très fortement inquiété les opérateurs. Après, la question est de savoir si ces différents blocs mondiaux auront le même poids, ou certain resteront à l’état d’embryon, et d’autres se développeront réellement, c’est une autre question.

On voit bien aujourd’hui qu’il n’y a pas réellement d’unité européenne, que l’Union européenne traverse une crise extrêmement grave. On a depuis 2-3 semaines, un renouveau de la crise financière avec une crise bancaire très grave au Portugal, qui va nécessairement avoir des échos dans l’Union européenne et dans la zone euro d’ici quelques semaines. Autant je vois une puissance américaine, je vois des puissances dans les pays émergeants, ce que, en tant que Français, en tant qu’Européen, ce qui m’inquiète aussi c’est bien le disfonctionnement de l’Union Européenne. Et je pense que nos différents pays feraient bien mieux de s’allier avec les pays émergeants et avec la Russie, plutôt que de chercher à les combattre sous de mauvais prétextes.

La Voix de la Russie. Merci Jacques Sapir, merci énormément de nous avoir accordé un peu de votre temps le jour même où vous remettez le pied à l’étrier, on vous souhaite une bonne rentrée.

Commentaire de l’Auteur. Le monde dans lequel on vit notre quotidien est plus qu’éphémère. Il se maintient à flot avec l’apport financier de papier qui ne vaut même pas ces frais d’imprimerie ; cet équilibre précaire de l’usure serait en train de s’effondrer et l’avenir déchante déjà cruellement. Le monde se libère mais les vieilles puissances occidentales qui l’ont endormi avec des sérénades sur les droits de l’homme, ne veulent pas lâcher pied.Et comme ils sont allés affermir leur pouvoir en Ukraine, en Syrie, en Libye, en Afghanistan, en Serbie, en Irak, en Somalie et en Palestine, Vladimir Poutine leur oppose une résistance asymétrique avec l’idée du développement des monnaies locales. Autrement dit, plus de dollars - plus de mercenaires, armes ou munitions ! La guerre s’éteindra toute seule faute de carburant !

 

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