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    Yvan Rioufol : « Les Français n’en peuvent plus de ce gouvernement qui ne gouverne plus »

    Yvan Rioufol : « Les Français n’en peuvent plus de ce gouvernement qui ne gouverne plus »

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    Le remaniement du gouvernement est parfois une chose inévitable… et parfois même nécessaire. Le changement de la composition du gouvernement français été surprenant dans l’absolu, mais sans surprise après les prises de parole par Arnaud Montebourg.

     

    Et encore moins surprenant de la part du président, à 17% de popularité. Les pouvoirs fort n’ont pas peur des critiques… ou, tout au moins, ils ne laissent pas éclater en plein jour les critiques non-constructives. Nous sommes infiniment loin des principes fondamentaux des samouraïs vis-à-vis de leurs seigneurs, où la fidélité supposait le devoir de dire la vérité en face. Ce serait étrange de chercher ces quelques principes « étrangers » dans le monde actuel, encore moins en Europe, ni a fortiori en France.

     

    Le Ministre de l’économie Emmanuel Macron a pris la parole avant même d’être officiellement introduit dans ses fonctions. Et il plonge, tête la première, dans le sujet de discussion qui dure depuis des années. Monsieur le Ministre propose d’instaurer des dérogations à la durée légale du temps de travail sur la base d’accords de branches négociés par les partenaires sociaux.

     

    On se souvient que cette réforme a été proposée par le gouvernement Jospin. Mais on sait aussi que le nombre de fonctionnaires, principalement avantagés par la réduction du temps de travail, plombe l’économie française, ce nombre étant démesuré par rapport à celui des autres travailleurs.

     

    Pour savoir si la déclaration d’Emmanuel Macron constitue un pas en arrière ou au contraire une proposition progressiste, nous avons invité à la discussion l’observateur du Figaro Yvan Rioufol.

     

    Yvan Rioufol : « C’est un pas en avant, naturellement. Mais cette proposition est faite par Emmanuel Macron, à l’heure où il n’est pas encore nommé ministre de l’économie. Il s’est empressé de le préciser, d’ailleurs. On voit qu’Emmanuel Macron du vendredi ne parle pas avec des mêmes mots qu’Emmanuel Macron du lundi. C’est à dire que le réformisme que Manuel Valls a tenté d’imposer au Parti Socialiste se heurte aux énormes réticences du Parti Socialiste lui-même.

    La Voix de la Russie : Le régime des 35 heures tel qu’il était proposé en 2000, n’a pas atteint ses objectifs. Et, surtout, cela a créé toute une génération de jeunes, la « génération 35 heures », qui en commençant la vie professionnelle, demandent beaucoup plus qu’ils ne donnent.

    Yvan Rioufol : Il faut avoir à l’esprit que la France est aujourd’hui en Europe le pays qui travaille le moins. Mise à part la Finlande, je crois. Non seulement notre économie française est désastreuse, mais, en plus, la France ne produit pas et ne travaille pas. Un enfant de cinq ans peut bien comprendre aujourd’hui que cette utopie qui est celle des 35 heures, qui avait été conçue par Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, soi-disant de grands économistes, cette utopie n’a pas créé d’emplois. Au contraire, elle a aggravé le chômage. Il faut sortir de ces grands concepts idéologiques. C’est vraisemblablement ce que tente de faire Emmanuel Valls avec Emmanuel Macron. Seulement, je mets en doute leur volonté d’aller au bout de ce réformisme, car les pesanteurs sont telles au cœur du Parti Socialiste, que je crois que le Premier Ministre n’a pas les moyens d’aller au-delà du discours et de l’effet d’annonce qui était de nommer l’ancien banquer de chez Rothschild a la place d’Arnaud Montebourg.

    Je crois qu’on va assister très vite à l’impuissance de la gauche française à pouvoir réformer aujourd’hui la France. Parce que ce n’est pas seulement les 35 heures, il faudrait aussi réformer le Code du Travail, les services sociaux, il faudrait baisser les charges des entreprises. Il faudrait faire une politique plus libérale.

    Mais vous remarquerez que Monsieur Jean-Christophe Cambadélis, chef du Parti Socialiste, s’est empressé de dire que le «social libéralisme n’était pas un mot qu’il voulait entendre.» Donc, on repart dans le socialisme, alors que le socialisme est incapable de résoudre tous les problèmes de la France. Je crains qu’on ne tourne en rond…

    Je ne veux pas faire un procès d’intentions. Peut-être que Valls a l’autorité et le courage d’aller au-delà des interdits du Parti Socialiste. Peut-être aura-t-il la possibilité de se libérer des boulets que représente le Parti Socialiste. Mais, personnellement, je n’en suis pas convaincu.

    LVdlR : Votre confrère Roger Cohen, éditorialiste du New-York Times et cité par Libé et Le Point, a écrit que curieusement, la France est cité périodiquement, au niveau international, en tête des pays où la qualité de vie est la plus élevée. En même temps, la croissance tarde depuis quinze ans. Quand la crise se ressentira-t-elle ?

    Yvan Rioufol : Il y a un paradoxe que vous soulignez, à juste titre : quand vous interrogez les Français, ils sont heureux « individuellement ». Mais quand ils se projettent dans l’avenir, ils sont terriblement inquiets. La France est un pays le plus pessimiste au monde. Je crois qu’il y a eu des enquêtes qui ont été faites et qui montrent que même les Irakiens son plus optimistes que les Français. Il y a cette sorte d’ambiguïté, mais cela dépend aussi de la question qui est posée. Et je pense qu’on ne s’en sortira pas tant qu’on n’aura pas résolu cette grave crise.

    Il y a plusieurs crises en France. Il y a cette grave crise économique que connaissent d’autres pays européens. Il y a aussi une grave crise identitaire qui est beaucoup plus compliquée à résoudre. Et sur ces deux crises à résoudre, crises qui minent le moral des Français, je le vois tous les jours en tant que journaliste, les réponses ne sont pas apportées pour la bonne et simple raison que le diagnostic n’est pas encore posé. Il n’est pas posé sur la crise économique, on est encore en train de débattre en France s’il faut plus de libéralisme ou plus de socialisme. De mon point de vue, il faut plus de libéralisme. La droite a aussi appliqué le socialisme, dans le fond. Ainsi, elle n’a servi à rien, et le socialisme n’a rien montré en 40 ans d’application...

    Et aussi, il faut résoudre la crise identitaire, due au multiculturalisme qui s’impose dans la société, et que la société française regrette dans sa majorité. Le grand malaise de la France se situe à ces deux niveaux et il n’est pas porté par le monde politique. Et à cela s’ajoute malheureusement la crise de la politique en elle-même.

    LVdlR : Il y a aussi dans le nouveau gouvernement une figure qui est Najat Vallaud-Belkacem, dont la personnalité suscite quelques controverses, surtout par rapport à son positionnement vis-à-vis du mariage pour tous… Pensez-vous que remanier ainsi le gouvernement ne bouscule-t-il pas son travail systématique, au quotidien ? Le Gouvernement Valls I n’a duré que très peu de temps, le plus court de la Vème République. Est-ce que ces nouvelles personnes vont constituer une équipe qui mènera à bon port le gouvernement, tel que le voulait le président ?

    Yvan Rioufol : Je ne peux pas répondre à cela. Je l’espère. Là, encore une fois, j’en doute, parce que la politique est construite comme un scénario de sitcom. C’est-à-dire qu’on fait des castings, on met des personnalités qui sont censées représenter pour une part la diversité, et pour une autre part les régions… c’est un équilibre subtil. Ainsi, les politiques pensent prioritairement à ce casting-là, en oubliant les compétences.

    Or, ce que veulent aujourd’hui les Français (les Russes aussi, j’imagine) se sont des résultats. Et les résultats ne viennent qu’avec des gens qui connaissent leurs dossiers. Je pense qu’au-delà de toute cette petite « comédie française » qu’on a vue cette semaine et qui est un peu dérisoire, d’ailleurs, par rapport aux énormes problèmes qui se posent ailleurs… notamment au Proche Orient. Au-delà de cela, il faut que les Français s’interrogent sur la nécessité d’aller vers des coalitions, des unions nationales, des unions de toutes les compétences, de dépasser les partis, de dépasser les querelles de chapelles qui ne mènent à rien, de dépasser les idéologies et de pouvoir répondre très concrètement aux problèmes des Français. Je suis de ceux qui pensent qu’une union nationale de tous les partis, de droite comme de gauche, pourrait être possible sur quelques sujets très essentiels tels que l’économie, la crise identitaire, etc. Ça doit être possible. Nous sommes un people aussi intelligent qu’un autre. Mais, je le répète, il faut sortir de cette politique politicienne qui s’intéresse moins aux compétences des gens qu’à leurs étiquettes. Je crois que l’ère des étiquettes est terminée.

    LVdlR : Sont-ils capables de dépasser ce côté individualiste et de se remettre au travail collectif ?

    Yvan Rioufol : C’est la grande question. Mais ce n’est pas eux qui décident. Ce sont les Français qui décident. Et les Français sont horripilés à un point qu’on imagine mal à l’étranger. L’irritation française se lit tous les jours. Elle se lit dans les sondages. Elle se lit même dans la rue, il suffit de parler un peu avec les gens pour se rendre compte qu’ils n’en peuvent plus de ce gouvernement qui ne gouverne plus. Et ce n’est pas seulement à cause de la gauche.

    Je ne fais pas le procès de la gauche. Je fais le procès de tous les gouvernements, à droite comme à gauche. C’était la même chose avant : 30 ans d’immobilisme politique. Il y a au cœur de la société française une grande révolte – la France sait faire des révolutions, et la révolution, c’est toujours violent… si on pouvait s’épargner une révolution violente, en faisant en sorte que les acteurs politiques se mettent tous autour d’une table, laissent tomber leurs egos et leurs ambitions, pour essayer de mettre ensemble leurs compétences et leurs expertises, la France se porterait beaucoup mieux.

    Vous avez raison: cela demande une humilité que ne partagent pas naturellement une femme ou un homme politique en France.

    LVdlR : Qui peut sauver la France ? 50% des Français font confiance à Juppé. D’autres citent Valls, Sarkozy… l’actuel président de la République arrive en bas de la liste. Y a-t-il un homme providentiel qui puisse tirer la France de l’embarras dans lequel elle semble se trouver actuellement ?

    Yvan Rioufol : Il n’y a pas d’homme providentiel, sinon ça se serait, on l’aurait vu. C’est pour ça que je dis qu’il faut changer le mode de vie politique. Personne n’a raison et personne n’a tort. L’homme providentiel n’existe pas, il n’y a pas de De Gaulle a l’horizon. Sarkozy ne sera pas l’homme providentiel, pas plus que Juppé, pas plus que Marine Le Pen ne sera la femme providentielle. Il faut que certains cessent de penser qu’ils pourraient l’être!

    Puis, il faut que chacun comprenne que les Français devraient se ressembler sur quelques idées fortes, et que plusieurs hommes arrivent à travailler ensemble dans un système politique qui serait à bouleverser également. Peut-être ce ne sera plus un régime présidentiel, mais un régime parlementaire, je ne sais pas… Mes compétences s’arrêtent à l’évaluation de la vie des gens.

    Mais je pense qu’il faut réfléchir très vite à la refondation de la vie politique, car on est en train de se ridiculiser aux yeux du monde avec cette cacophonie des ministres qui claquent la porte, qui se moquent du président de la République, etc. On est grotesque dans cette affaire française, posée par Montebourg. J’imagine que c’est comme ça qu’on doit le voir. C’est très désagréable pour les Français et il faut sortir de là. »

     

    LVdlR : Il est toujours plus facile de voir l’évolution historique en feuilletant des livres d’histoire. Il est beaucoup plus difficile d’écrire l’Histoire au quotidien.

    Il est toujours plus facile de critiquer une décision prise par un chef de ligne. Il est beaucoup plus difficile de prendre cette décision juste à temps.

    Mais rien n’est difficile si la décision est déterminée par l’honnêteté et le respect des intérêts de son pays.

    Parce qu’il ne faut pas oublier : ce sont les ministres qui gouvernent, mais ce sont les Français qui décident. /N

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