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    La militarisation est néfaste pour l’environnement
    © Photo: AP/Mindaugas Kulbis (archive)

    La militarisation est néfaste pour l’environnement

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    Le monde presque entier est en guerre. Au XXIème siècle, « le plus paisible de l’histoire humaine », seuls 11 pays du monde ne prennent part à aucun conflit, intérieur ou extérieur, selon les statistiques de l’Institut de l’Economie et de la Paix. Même dans les pays relativement pacifiques les forces militaires, censées maintenir la sécurité, procèdent impunément à la dégradation de la richesse naturelle de notre planète.

    Pendant des conflits armés, l’environnement souffre beaucoup de négligence, d’exploitation, de folies humaines et d’abus délibéré. Dans les années 1960, l’armée américaine a défolié la jungle vietnamienne. Pendant la première guerre du Golfe, les mêmes Etats-Unis ont bombardé l’Irak avec 340 tonnes de missiles contenant d’uranium appauvri. Résultat : empoisonnement du sol et de l’eau devenus cancérogènes.

    En réalité, ce n’est qu’un aspect de la problématique : la militarisation est néfaste pour l’environnement. Ecoutons Monsieur Ben Cramer, professeur, auteur de nombreux livres dont « Guerre et paix… et écologie », membre du Groupe de recherches et d’informations sur la paix et la sécurité (GRIP).

    Ben Cramer. La première question qu’on peut se poser c’est « Comment se fait-il que dans notre monde il y a 1% de la superficie de la Terre qui ne sert à rien d’autre qu’à entraîner des armées ? » 1% de la superficie c’est l’équivalent de la France, c’est quand-même beaucoup. Et moi, je me suis tout simplement posé une question très simple : pourquoi les gens qui s’intéressent à l’écologie ne s’intéressent pas à la paix, et vice-versa : pourquoi les gens qui s’intéressent à la paix ne s’intéressent pas à l’écologie ?

    La Voix de la Russie. Comment la guerre peut-t-elle influencer l’environnement ? Quels sont les exemples « classiques » ?

    Ben Cramer. Il y a plusieurs étapes. La première c’est comment les environnements sont victimes des conflits. On aurait pu parler d’Hiroshima, de Nagasaki. On pourrait également parler des guerres récentes, que ce soit les guerres coloniales, que ce soit les guerres menées par les Soviétiques en Afghanistan, etc. Vient ensuite une autre variante : c’est le fait que l’environnement est lui aussi un déclencheur de conflits, et pas seulement une victime : les gens se battent pour les matières premières et demain, il y aura, peut-être, des guerres pour l’uranium, ce que les Français ont déjà commencé. Et puis, on se rend compte d’un autre aspect, et c’est, peut-être, celui-là qui est un peu nouveau. Il y a une partie de la destruction des environnements qui est faite même sans la guerre officielle, qui est tout simplement faite parce qu’on a des complexes militaires ou industriels, on a de l’entraînement militaire, on a des armées qui considèrent que c’est normal qu’ils traînent un peu partout dans le monde, surtout les armées occidentales. Et donc, on a même en temps de paix « officielle» une détérioration de l’environnement. Tout le monde s’en moque, parce que soit c’est classé « défense », soit tout simplement parce que les gens croient que ce n’est pas important. Et dans le cadre de la crise climatique, comment se fait-il qu’il n’y a personne qui ne pose le problème de l’implication des militaires dans les modifications climatiques ? Il y a une modification qui est active que les Américains ont commencée déjà avec la guerre au Vietnam pour modifier certaines situations météorologiques. Demain, il y aura, peut-être, d’autres tentatives avec la militarisation de l’espace. En plus, il y a une partie des activités militaires qui, au fond, si on calcule leur impact sur le CO2, peut avoir de lourdes conséquences. Le quotidien britannique The Guardian a, d’ailleurs, fait un article là-dessus hier en disant : pourquoi, quand on parle du climat et du protocole de Kyoto, on ne parle jamais des activités militaires. C’est carrément un blocage, un tabou qu’il faudrait soulever.

    LVdlR. Par ailleurs, tout pays a besoin d’une force militaire. Ces militaires ont besoin du terrain pour s’entraîner. Alors, est-il possible de trouver une solution ?

    Ben Cramer. Vous prenez un axiome qui est un peu facile parce que, d’une part, vous avez une grande partie de l’empreinte écologique qu’on peut diminuer. On peut également imaginer une décarbonisation des activités militaires. Ce n’est pas la priorité pour tout le monde, et je ne veux pas non plus faire du pacifisme simpliste. Mais je pense qu’il y a une autre façon de réfléchir aux rapports des militaires avec l’environnement. Les militaires eux-mêmes sont en train de se reposer la question. On ne peut pas vaincre sur un territoire qui est détruit, on ne peut rien y gagner. Il n’y a pas de victoire sur un théâtre d’opérations qui est, par exemple, complètement contaminé.

    Dans mon livre, je mentionne beaucoup de militaires qui considèrent eux-mêmes que ce que nous sommes en train de faire constitue un handicap même pour la défense. Le problème c’est la défense et la sécurité des citoyens. Le problème n’est pas de savoir s’ils peuvent s’entraîner dans les colonies, sur des bases ici ou là. C’est une partie de la réponse. La deuxième c’est que beaucoup de gens ont des méthodes d’entraînement différentes. Vous pouvez faire énormément de choses par simulation, vous n’avez pas besoin d’utiliser vos chars qui consomment 1.500 litres au 100 km. Une heure de vol d’un seul F-15 américain est l’équivalent de deux ans de consommation d’une voiture aux Etats-Unis.

    Toute la crise pétrolière dont on parle depuis 20 ans n’est pas le problème de consommation des citoyens, c’est le problème de consommation des militaires. Car les militaires considèrent qu’ils ne peuvent pas se passer de pétrole pour leurs activités. Et dans ces activités militaires, il y a notamment des guerres qui sont inutiles. C’est un vrai débat de l’énergie qui est un débat stratégique. Vous avez des pays qui dépensent énormément pour leurs armées, par exemple, l’Arabie Saoudite, Israël, où 9% du budget passe à l’armement. Mais le jour où il y a un incendie dans une forêt, ils n’ont pas de canadairs pour sécuriser les populations. Or, les canadairs coûtent beaucoup moins cher et ont beaucoup moins d’impact sur l’environnement que les trois sous-marins allemands ou que les bombardiers.

    LVdlR. Pensez-vous que la situation va changer ?

    Ben Cramer. C’est un débat géopolitique. Moi, je ne pense pas du tout que la situation va s’améliorer. Je pense même que tout ce qui est de l’ordre du pacifisme aujourd’hui est un discours qui ne passe pas, en tout cas, beaucoup moins que durant la guerre froide. En même temps, moi, je suis professeur et quand je demande à mes élèves ce qu’ils pensent de la situation mondiale, la majorité d’entre eux pensent qu’une guerre nucléaire est carrément exclue en ce moment. Par contre, il y a d’autres ennemis (est-ce que se sont de vrais ennemis ou ce sont des ennemis fantasmés qu’on a inventés pour faire marcher la machine industrielle ?) qui sont en train de se profiler à l’horizon et pour lesquelles on n’a pas encore trouvé de parade. Et c’est pour ça, sans doute, que la question de l’écologie est intéressante. Je pense qu’il y a un parallèle avec ce qu’avait fait Gorbatchev à partir de 1987-1988. Au fond, c’était la question écologique aussi qui a fait en sorte qu’il y a eu un désarmement en Union soviétique. Et les experts comme Chevardnadze et les autres qui parlaient de Vernadski, ils ont aussi utilisé le drapeau écologique pour dire : « Il faut qu’on arrête de se suicider avec le complexe militaro-industriel qui est trop puissant, qui va tuer l’empire ». Je pense que cette réflexion peut très bien venir en Occident aussi.

    Commentaire. La problématique guerre/environnement comporte un risque de cercle vicieux. La dégradation des écosystèmes par les militaires accentue la pauvreté, et donc l'instabilité politique, ce qui risque de provoquer un nouveau conflit armé. Il ne faut pas non plus négliger les effets des déplacements de population. Pour donner un ordre d’idée, 850.000 personnes ont quitté le Rwanda pour se réfugier près du parc national des Virunga en République Démocratique du Congo. En quelques années, ceci aurait conduit à la destruction de 300 km² de forêt, très riche en biodiversité. Sans parler du stationnement et des entraînements des militaires en temps de paix, évoqués par notre interlocuteur réputé. Il est grand temps d’élaborer une nouvelle stratégie afin de casser ce cercle vicieux et de réconcilier les écologistes et les militaires.

    Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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