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    Légitimite historique du séparatisme des russophones du sud-est
    © Collage: Voix de la Russie

    Légitimite historique du séparatisme des russophones du sud-est

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    Malgré les efforts diplomatiques, le Donbass ne connaît pas de trêve, suspendu entre l’agressivité du gouvernement central et le désir d’autonomie de la population. L’histoire politique et ethnoculturelle de la région est le seul repère pour comprendre le passé et le possible futur de cette région

    La connaissance historique de la civilisation slave-orientale est un enjeu fondamental pour comprendre la crise politique dans l’Est de l’Ukraine, son rapport avec la Russie et ses chances de pacification. La perspective la plus critiquable qu’on peut observer chez pas mal d’analystes occidentaux, c’est celle d’envisager la question en termes pour ainsi dire « légalistes ». Dans la plupart des journaux et des médias qui critiquent farouchement le séparatisme des citoyens ukrainiens russophones, tout comme le soutien direct ou indirect que leur fournit Moscou, le problème se réduit en fait à la constatation que chaque État constitue une entité souveraine et la remise en cause de son intégrité territoriale serait en soi un attentat aux principes de la communauté internationale. Ce raisonnement a été appliqué au référendum permettant le rattachement de la Crimée à Moscou tout comme à là révolte des populations du Donbass, qui réclament soit un statut particulier leur garantissant une très forte autonomie, soit l’union directe avec la Fédération Russe. De cette façon, un millénaire d’histoire est complètement oublié afin de donner l’image d’une Russie autoritaire et agressive, qui utiliserait des minorités linguistiques pour ses buts impérialistes et à qui serait presque toute la faute de la guerre civile.

    Mais qu’est-ce que l’Ukraine et, plus particulièrement, sa partie orientale? Répondre à cette question est autant difficile que nécessaire. Au Moyen Âge, le territoire centrale de l’actuelle Ukraine et ses alentours ont été le berceau de la civilisation couramment appelée « slavo-orientale » qui s’est formée entre Xe et XIIIe siècle, c’est-à-dire avant la conquête mongole, et qui a donné naissance aux nationalités russe, ukrainienne et biélorusse (ou bien, selon l’ancienne terminologie, « grand-russe », « petite-russe » et « russe-blanche »). Il existe un débat décapant sur la paternité de l’ancienne Rus’ de Kiev, normalement jugée aïeule de la Russie moderne, mais dont un certain nationalisme ukrainien réclame d’une façon unilatérale l’héritage littéraire et culturel.

    Quoi qu’il en soit, l’invasion mongole du XII/XIIIe siècle fut le décapage de l’histoire slavo-orientale entre un « avant » et un « après ». Moitié XIVe siècle, pendant que les régions orientales peu peuplées de l’actuelle Ukraine étaient encore sous l’influence des Mongoles, le centre et l’Ouest tombent sous l’influence polonaise, notamment après l’Union de la Pologne avec le Grand-duché de Lituanie, permettant aussi la domination directe sur la ville de Kiev et sur une partie de l’actuelle Biélorussie. La zone la plus occidentale connaît aussi une forte incidence du catholicisme, avec l’Union de Brest en 1596 qui donne naissance aux « Uniates », c’est-à-dire les orthodoxes qui passent avec le Pape tout en gardant la liturgie byzantine. La ville de Léopol devient bientôt la plus polonisée. Dans les terres russes, au contraire, c’est à la puissance de la principauté de Moscou à permettre le renversement de la Horde d’Or dans les steppes eurasiatiques : après la héroïque victoire du prince moscovite Dmitri dans la bataille de Koulikovo en 1380, Moscou va s’emparer des anciennes possessions tatares tel que Kazan’ (1552) et Astrakhan (1556), en jetant les bases de son futur Empire continental.

    Qu’est-ce qu’il se passait à cette époque dans le territoire couvert par l’État Ukraine ? C’était seulement au sud de Kiev, et notamment dans la région de Zaporojié, que peu à peu va se former un sentiment d’unité grâce au phénomène des Cosaques, communauté ethno-politique réunie autour de la figure de l’ataman, le commandant militaire. Le XIVe siècle voit la naissance de la soi-disant « Zaporojskaïa Sitch », la formation politique des Cosaques de Zaporojié gardant une relative autonomie au sein de la Pologne-Lituanie. Dès lors, le destin de l’Ukraine coïncide en fait avec les événements de ces Cosaques de Zaporojié, qui seront d’ailleurs un élément de premier plan dans la formation de la conscience identitaire ukrainienne, comme le témoigne leur présence dans l’œuvre de l’intelligentsia patriotique ukrainienne du XIXe siècle, par exemple dans les écrits du poète Taras Chevtchenko et de l’historien Mykhaïlo Hrouchevsky.

    La condition de difficulté de la culture ukrainienne d’époque moderne est bien démontrée justement par l’oscillation de la communauté cosaque entre Polonais et Russes. En 1654, l’ataman cosaque Bogdan Khmelnitsky signe le célèbre traité de Pereïaslav avec le tsar Alexis Ier au cours de sa rébellion contre la présence polonaise. C’est à cette date qu’on peut dater le commencement de l’influence de la Russie moderne sur Kiev, parce que en fait les Cosaques passaient alors sous l’autorité de Moscou. Quelques décennies plus tard, un autre ataman cosaque, Ivan Mazepa, décide de faire le contraire : pendant la guerre du Nord entre la Suède et l’Empire russe au début du XVIIIe siècle, il choisit de changer le champs et de s’allier avec les Suédois. La victoire russe détermine le complet assujettissement de la terre habitée par les populations contadines et les Cosaques de Zaporojié que dans les sources de cette époque est parfois déjà appelée « Ukraine » et non plus seulement « Rus’ ».

    Il est certes légitime de débattre sur la politique de russification qui a suivi au XIXe siècle, lorsque l’Empire russe décide de limiter l’usage des langues locales (y compris le « petit-russe » ou ukrainien) qui constitue un objet constant de polémique. Mais dans toute cette histoire il y a un point central qu’on ne peut pas oublier : comme on le vient d’exposer, le noyau ethnoculturel de l’Ukraine contemporaine n’était que sa partie centrale et occidentale, suspendue entre l’influence catholique et polonisante et la recherche d’une autonomie sur la base des coutumes et la culture des Cosaques. La région du Donbass et la Crimée elle-même, qui ont été au centre de la crise de 2014, sont en grand partie exclues du complexe rapport historique entre Russes et Ukrainiens tout simplement parce qu’elles avaient très peu à faire avec les Cosaques/Ukrainiens. C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que l’Empire russe va annexer ces régions : la Crimée est prise aux Ottomans et l’actuelle Ukraine de l’Est reçoit le nom de Novorossia, c’est-à-dire « Nouvelle Russie ». Et il faut dire que dès le début il s’agit de deux régions presque totalement russes, non pas « russifiées » sur un précédente base ukrainienne. Par exemple, la ville d’Odessa, symbole de la Mer Noire, a été bâtie par les Russes sous Catherine II en devenant bientôt la patrie de grandes personnalités culturelles; de même que Sébastopol, construite sur les ruines de l’ancienne colonie grecque de Kherson. Au Donbass, Slaviansk a été dès le début un ville industrielle totalement russe : son nom signifie à l’origine « ville du sel », à cause des gisements de ce minéral.

    En général, il est opportun de souligner que l’Empire russe a été une expérience historique très importante, qui a marqué profondément l’histoire de tout le continent euro-asien. C’est aux historiens et aux spécialistes d’éclaircir soigneusement les aspects positifs et négatifs que cet héritage a laissé dans les relations de la Russie avec les populations jadis soumises, un héritage qui n’est pas partagé partout d’une façon uniforme. Il y a une différence profonde, par exemple, entre l’envergure du débat sur le rôle de la Russie en Asie centrale et au Caucase et celui en Pologne et aux Pays Baltes (toutes ces régions ont été conquises par l’Empire de tsars entre XVIIIe et XIXe siècles). Mais dans cette complexe histoire il y des points que personne ne saurait mettre sérieusement en cause : jusqu’à l’époque soviétique il n’a jamais existé un État ukrainien tel que nous le voyons aujourd’hui, ni un sentiment d’identité nationale unitaire et répandu de Léopol à Slavïansk. C’est après la Révolution d’octobre et la naissance des différentes républiques que l’Ukraine connaît son « élargissement » artificiel vers l’Orient, aggravé par le choix de Nikita Khrouchtchev d’y ajouter la Crimée en 1954.

    Le bref raccourci historique qu’on vient d’exposer peut être considéré comme le point de départ pour une compréhension dépassionnée da la crise ukrainienne d’aujourd’hui. Si l’on tient compte de tous ces éléments du passé, il est évident que chaque solution envisagée pour mettre fin à la guerre civile doit se baser sur l’acceptation de l’appartenance des régions orientales de l’Ukraine non pas à une équivoque « sphère d’influence » russe ayant une signification seulement géopolitique, mais bien à l’histoire et à la culture russe en soi. Après la rupture d’un équilibre ethnique déjà précaire suite aux évènements de Maïdan, la reconnaissance d’un statut particulier des ces régions par rapport à Kiev est en ce sens le choix le plus raisonnable, que ce soit à travers une nouvelle structure fédéraliste ou bien avec le retour à la Russie. Il ne s’agit pas d’idéologie ni de fantaisies impérialistes, mais bien de pragmatisme et conscience historique du passé, comme il arrive dans d’autres régions du monde. Les Russophones du Sud-Est, dans leur écrasante majorité, ne pourraient jamais se passer de leur lien avec Moscou, tout comme le Québec ne saurait jamais couper ses racines françaises dans son rapport avec le Canada, ou bien l’Irlande du Nord qui demeure convaincue à affirmer à son appartenance culturelle au reste de l’île irlandaise, ou encore le Tyrol du Sud, faisant partie juridiquement de l’Italie mais qui reste historiquement et linguistiquement une composante de l’Autriche germanophone.

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