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Le gouverneur de Dniepropetrovsk et l'oligarque israélo-ukrainien Igor Kolomoïski, dit "Benia" pour les intimes, file vraiment du mauvais coton.

Piotr Potochenko et combattants de la garde nationale (archives)
Service de presse du président ukrainien
Personnage à la fois charismatique et sanglant, brillant et démesuré, on le soupçonne — en certains cas avec raison — d'être trempé dans l'histoire sordide du MH17 malaysien, dans l'immolation survenue le 2 mai à Odessa et dans un grand nombre d'assassinats d'oppositionaires via son bras droit, le multimillionnaire Gennadiy Korban. Cette fois, ce seigneur imbu de ses fortunes auquel appartiendrait, dit-on par extension, une bonne moitié de l'Ukraine, s'en est pris au gouvernement semi-légitime de Kiev en envoyant ses hommes à lui — et oui, comme au Moyen-Age ou dans la Russie eltsienienne — prendre d'assaut les locaux d'UkrTransNafta à Kiev en prétendant que ceux-ci auraient été occupés par des "diversionnistes" russes.

La réalité des faits est à replacer dans son véritable contexte. Ce qu'il ne faut surtout pas oublier, c'est que le Maïdan, initialement perçu par une certaine catégorie de participants comme une sorte de mini-révolution éclair destinée à chasser les oligarques du pouvoir — véritables parasites se partageant voracement les Biens de tout un chacun — a dégénéré en une révolution sanglante digne des pires printemps arabes et dont les principaux bénéficiaires furent précisément les mêmes oligarques mais en version "hard".

Lorsqu'on demanda à Ianoukovitch, bien des mois après la déroute de février, pourquoi est-ce qu'il ne fit pas réprimer les exactions abjectes des ultra-nationalistes dans le sang, il répondit ceci: "Je ne pouvais pas demander au Berkout de tirer sur la foule, c'est inhumain". C'est vrai, ça aurait été inhumain dans l'absolu. Mais en pratique? C'est ce que font régulièrement dans le Sud-Est d'un pays pillé, anémié et anomique ceux qui ont remplacé le "tyran" Ianoukovitch, avec l'aval plus ou moins affirmé des donneurs de leçon occidentaux. Une fois cette charmante révolution opérée selon un scénario décrit par Brzezinski au milieu des années 90, certains oligarques jusque-là très occupés à contrôler leurs fiefs ont redressé la tête et ont commencé à se livrer bataille histoire de croquer le plus gros morceau.

Benia faisait toujours un peu exception vu son implication dans les affaires politiques des ex-Présidents en sa qualité d'éminence grise qui lui va tant. Mais cette fois, assoiffé de pouvoir, Benia s'est décidé à défier le chocolatier. Il sentait comme de l'ingratitude de la part de Kiev qui n'appréciait pas à sa juste valeur ses immenses investissements dans la campage du Donbass. En effet, les deux bataillons répressifs qu'il a crée — connus sous le nom de Dniepr-1 et Dniepr-2 — lui coûtent environ cinq millions de dollars par mois! Quel beau geste patriotique, dirait-on. Qui plus est, si Dniepropetrovsk ne se soulève pas à l'instar de la Novorossia historique, c'est bien que la poigne de fer de Kolomoïski et de son entourage préservent efficacement l'unité du pays.

Mais est arrivé ce qui est arrivé. Le dernier "exploit" de Benia lui a valu d'être limogé. Les malheurs de Porochenko, prendront-ils fin pour autant? Ce qui pour l'heure est très clair, c'est qu'il s'agit pour lui d'une victoire à la Pyrrhus puisque, primo, son concurrent n'est pas porté à pardonner les offenses. La preuve, un mini-Maïdan en son soutien et contre Kiev se prépare dans la région. Il devrait se tenir mercredi prochain.

Secundo, Kolomoïski a immédiatement fait une déclaration laissant entendre que les leaders des Républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk seraient sans doute réélus en cas d'élections improvisées, hypothèse qui sous-tend la reconnaissance de leur légitimité au sens purement démocratique du terme. Cette ouverture à Zakharchenko et Plotnitski, n'est-elle pas à mettre en relation avec la demande de décentralisation (en tout cas économique) que le gouverneur adressa à Kiev? 10 % du PIB ukrainien et 20 % de la production industrielle du pays provient de Dniepropetrovsk qui, par ailleurs, attire la majeure partie des investissements étrangers. Jusqu'où est-ce que Kolomoïski poussera son espèce de semi-séparatisme vindicatif?

Igor Kolomoїski
© REUTERS / Valentyn Ogirenko/Files
Si l'heure pour Porochenko est grave, elle ne l'est pas moins pour Benia lui-même. Il n'est pas certain que la CIA, occupée depuis le début à téléguider chaque geste de son protégé, laisse faire un oligarque sans conteste influent qui passe le plus clair de son temps à décrédibiliser la politique de Kiev. Il n'est pas certain non plus qu'elle laisse s'emballer un conflit inter-oligarchique qu'on peinerait à prendre à la légère vu l'instabilité grandissante du pays. Ce n'est plus une querelle de clocher! Les States sont pressés d'en finir avec le Donbass, or les heurts entre oligarques pourraient geler un conflit qui coûtre très cher. Enfin, ne se pourrait-il pas que Dniepropetrovsk profite du limogeage de leur seigneur pour rallier ses bannières à celles de la Novorossia? Si c'est le cas, Kolomoïski et Porochenko fileront ensemble. Dans les deux sens du terme.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
oligarques, Igor Kolomoïski, Petro Porochenko, Dniepropetrovsk, Ukraine
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