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    Carte électorale

    Les absents (aux urnes) ont toujours tort

    © AFP 2018 SEBASTIEN BOZON
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    Oxana Bobrovitch
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    Le constat a été le même après le premier comme après le second tour d’élection départementales: l’immobilisme est la bête féroce, elle ne se fait pas se déloger facilement.

    L'absentéisme enregistre presque le même score qu'aux élections européennes (taux de participation, 42,43%): la moitié des français ne sont pas venus voter (taux de participation, 49,98%).

    Une des raisons probables de cette baisse d'activité politique des citoyens serait l'opacité du discours officiel en ce qui concerne la présentation de la reforme territoriale, en cours en France. Le reflet médiatique des débats à l'Assemblée nationale, au Senat, même au niveau de régions n'était que la « traduction », mais non la « popularisation » de la nécessité de reformer.

    « Il y'a deux raisons à cet abstentionnisme, — raisonne Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS au Centre de recherches sur l'action politique en Europe de Sciences-Po Rennes, — une raison traditionnelle qui consiste à ce que beaucoup de Français ne se retrouvent plus dans l'offre politique qui est donnée par les principaux partis politiques. La deuxième raison est celle que vous avancée, c'est-à-dire une réforme territoriale mal menée, extrêmement floue, qui fait qu'on a longtemps annoncé la suppression des départements avant d'y renoncer. Résultat: une réforme et une élection se déroulent dans un contexte où on ne sait rien sur l'avenir des départements. La réforme territoriale de ce point de vu, n'a pas du tout remobilisé l'électorat, n'a pas du tout ré-légitimé le département».

    En dépit des efforts déployés par le gouvernement actuel, on a l'impression que le citoyen moyen n'a toujours pas compris le sens profond de cette réforme. Ceci dit, le discours n'a pas était suffisamment clair, les medias ont posé le débat sur le niveau culturel, le niveau des pertes identitaires. Les régions ont répondu de la même manière, c'est sur ce registre que les opposants de la reforme ont joué, et certaines y ont laissé leurs plumes: l'Alsace se considère comme le plus grand perdant.

    On parle de la compétitivité des régions, mais on explique mal au public ce que cela représente, cela reste une notion assez floue, déconnecté de la vie quotidienne. Par conséquent, on a du mal à comprendre les sphères d'influence et de responsabilité des départements, des communes et d'intercommunalités. Pour ceux qui s'intéressent peu à la politique, ne pas voir de quelle manière elle intervienne dans leur vie, justifie une certaine inertie aux élections.

    « Le gouvernement nous a annoncé qu'un millefeuille territorial allait changer, — poursuit Romain Pasquier, — qu'on allait agrandir les régions, qu'on allait supprimer les départements, qu'on allait agrandir les intercommunalités. Mais en réalité le nombre d'échelons n'a pas été réduit. Les gens ne savent pas exactement où est la priorité politique. Il est urgent que les gouvernements qui suivront fassent un choix entre nos multiples lieux de décision de politique locale en France pour en garder que la moitié. Ainsi, les gens repèreront d'avantage où sont les responsabilités politiques nationales, où sont les responsabilités régionales ou locales. On aurait un paysage institutionnel et politique beaucoup plus clair. »

    Pourtant, les discussions autour de la reforme territoriale ressemblait de temps en temps à un roman policier à rebondissements. Par exemple, les départements qui allaient disparaitre sont restés. Certains médias ont clairement expliqué cette préservation des départements par l'influence du lobbying. « En France, le Sénat, la chambre haute, est le lieu où les intérêts départementalistes sont les plus influents, — Romain Pasquier n'est pas étonné, — Les sénateurs en France sont élus par 150 000 grands électeurs, qui sont pour l'essentiel, à 95%, des conseillers municipaux, des conseillers des petites communes. 75% de nos communes en France ont moins de 1000 habitants. Ces petites communes traditionnellement bénéficient de l'aide des départements.

    Ainsi, au Sénat on a les représentants des toutes petites communes et les représentants des départements qui font tout pour préserver la situation traditionnelle. Si bien que c'est la mobilisation d'intérêts départementalistes, notamment de l'association des départements de France, qui a permis en faisant pression sur le gouvernement, garder au département ses compétences.

    Néanmoins, d'une certaine manière, même s'ils ont gagné, c'est une victoire à la Pyrrhus, puisque dans les années qui viennent, il faudrait de nouveau se poser cette question. Je ne crois plus que la France ait les moyens d'entretenir autant d'échelons administratifs, il nous faut une administration beaucoup plus moderne, simplifiée afin que les électeurs puissent s'identifier plus fortement à leurs élus »

    Quelques années auparavant on a vu un vent de modernité souffler sur le Sénat. Pourtant, le Sénat continue à demeurer dans une situation conservatrice par rapport à tout ce qui est engagé par le gouvernement. Et, visiblement, cela ne change pas de l'histoire antérieure: le dernier qui a voulu supprimer le Sénat c'est le Général de Gaulle. « Il faut savoir que le Général de Gaulle est parti du pouvoir en 1969 sur un référendum qui portait sur la régionalisation et la réforme du Sénat, — nous rappelle Romain Pasquier, — Puisqu'il voulait transformer le Sénat en chambres sociaux-économiques, les élus locaux n'ont jamais pardonné au Général de Gaulle cette tentative et l'ont fait battre lors du référendum de 1969. Depuis, le Sénat a toujours défendu la France éternelle, la France des petites communes, des départements, sans prendre en compte cette exigence de modernité de l'administration que nous impose aujourd'hui la mondialisation économique et l'intégration européenne»

    Il ne faut surtout pas sous-estimer le poids du social et de l'économique, dans la réforme reforme. Elle n'était pas engagée juste pour enlever quelques places d'élus, mais surtout pour renforcer le poids des régions (ou créer des intercommunalités compétitives) vis-à-vis du monde extérieur, vis-à-vis de l'Europe. Une idée revenait souvent dans les débats préliminaires: c'est l'idée de l'Etat fédéral, sur un modèle de l'Allemagne.

    Pour Romain Pasquier, l'analyse de cette éventualité n'a pas été faite jusqu'au bout: « Je crois que la réforme n'a été qu'un remue-ménage sans grand projet. Pourquoi? Parce que si vous voulez faire des Länder à la française, si vous voulez créer des régions puissantes, il leur faut deux choses: une capacité politique forte en terme de compétences juridiques et en terme de compétences financières. Or, la réforme qui s'annonce ne touche presque pas aux compétences des régions. Les régions vont récupérer une petite compétence transport et rien sur l'innovation, rien sur les filières industrielles, rien sur la politique de l'emploi ou de l'enseignement supérieur — autant de compétences qui sont aujourd'hui essentielles pour la compétition économique internationale et sur les finances. Si les régions veulent être puissantes, il leur faut des moyens financiers pour accompagner les filières industrielles et les bassins économiques locaux pour qu'ils montent en puissance et puissent jouer un rôle sur la scène internationale »

    Si on considère le résultat de toute cette réorganisation administrative dans le cadre de la reforme territoriale, on observe que l'État est resté extrêmement prudent en voulant garder un maximum de compétences en la matière de filières décisives. Même si on accepte que l'idée de réformer par les régions soit bonne, redessiner une carte ne leur attribue pas de puissance politique. L'État jacobin et le gouvernement ont décidé de ne pas la leur donner.

    Avant qu'on voie éventuellement les résultats (c'est-à-dire les économies) se réaliser, il va falloir encore dépenser beaucoup d'argent. « Pour justifier leur existence, ces nouvelles régions qui fusionnent vont devoir faire des politiques de communication, de marketing pour se démarquer, — conclut Romain Pasquier, — Il va falloir aussi fusionner des services et dépenser pour assurer la paix sociale dans les administrations pour trouver des places à ceux qui n'en n'auront plus. Tout ça va couter de l'argent et rien apporter en terme de compétitivité »

    * * *
    Peut-on considérer que les élections départementales ont été une sorte de « répétition » grandeur nature d'élections régionales en décembre 2015?

    Oui et non.

    Oui, parce qu'ils ont montré le niveau réel de l'implication de la population dans la vie politique locale. (N'oublions pas, le nombre de votants au premier tour des régionales en 2004 constituait 60,84 %, et au second 65,66 %) Aujourd'hui, toutes les parties ont du souci à se faire, la concurrence risque de se jouer sur la corde raide.

    Non, parce qu'après 2014, quand le nombre de régions est réduit de 22 à 13 en métropole, les candidats doivent adapter leur discours à ce nouveau découpage territorial. Surtout, ils doivent être compris par les électeurs sur leurs priorités. Cela ne fait que rendre la tâche plus difficile.

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    Tags:
    élections, Assemblée nationale française, Romain Pasquier, France
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