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    Les Rafale en Inde : un contrat qui gêne

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    Le premier ministre indien Narendra Modi, en visite officielle en France, a annoncé une commande de 36 chasseurs Rafales pour un montant total de quatre milliards d’euros.

    Les avions seront livrés « sur étagère », c'est-à-dire, fabriqués en France et livrés prêts à voler à la partie indienne dès 2015. Les négociations vont se poursuivre sur la vente de 90 autres Rafales prévus dans le cadre du contrat MMRCA en 2012.

    Malgré l'extase française autour de la deuxième référence internationale en deux mois, le contrat actuel un « cadeau » qui gêne. A-t-on réussi à surmonter les divergences qui depuis trois ans alimentaient le dilemme indien « acheter ou ne pas acheter »? Pourquoi le méga contrat sur l'acquisition par l'Inde de 126 Rafales reste-t-il en suspens?

    Frédéric Encel, géopolitologue français, professeur à la Business School et à Sciences Po Paris a aimablement consenti à de nous donner son analyse: « Evidemment, c'est une bonne nouvelle du point de vue de l'industrie aéronautique et militaire française, mais c'est une bonne nouvelle qu'il faut tempérer, parce qu'à l'origine, on avait parlé tout de même d'une centaine d'avions de combat, 126 plus précisément, ce qui constitue une flotte aérienne totale. Là, on était sur un rattrapage des différents ratés marocains, brésiliens, émiratis de ces dernières années. Une vingtaine d'appareils — c'est important, c'est bien, mais il faut être extrêmement prudent, parce qu'après la vingtaine d'appareils achetés par l'Egypte, si on devait en rester là, il faudrait tout de même sur le long terme en conclure à un échec commercial. L'Inde qui achète français ce n'est pas très étonnant pour une raison simple. L'Inde n'a jamais mis ses œufs dans le même panier. Lorsque l'Inde était partenaire de l'URSS pendant la guerre froide, elle achetait du matériel militaire ailleurs. Depuis au moins 2005, l'Inde est partenaire privilégié des Etats-Unis ce qui ne l'empêche pas d'acheter du matériel ailleurs aussi. »

    36 Rafale acquis par l'Inde est un nombre qui gêne. Pourquoi n'en a-t-elle pas acheté 63, comme le pronostiquait la partie française vendredi dernier? Pourquoi les modalités du contrat restent cachées? Il semble que les difficultés concernant le prix et la responsabilité sur les appareils n'ont pas été surmontées. Cette histoire rappelle celle des Mirages 2000 commandés par l'Inde en 1982. A l'époque, l'Inde insistait pour que les avions sortent de chaîne localement, mais il s'est trouvé que le prix en reviendrait plus cher. C'est un véritable flash-back qui, par ailleurs, ne justifie pas le doublement du coût des Rafales qui était passé de 12 à 20 milliards de dollars.

    « Il y a d'autres possibilités, nous a confié Frédéric Encel. La première hypothèse est technique et économique: voir comment ça se passe, si ça correspond bien aux théâtres d'opérations qui intéressent l'Inde, à commencer par un théâtre très montagneux, avec le Cashmere et le conflit qui prévaut depuis des décennies. Cela peut être une pression sur Dassault pour baisser les prix, dans le cadre de la négociation globale du contrat. Il peut s'agir du choix non seulement ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, mais de partialiser l'approvisionnement en avions de combat. Autrement dit, l'Inde disposerait d'une vingtaine ou d'une trentaine de Rafales, d'une trentaine de futurs nouveaux F-35, peut-être de Sukhoï russes. Cela l'étonnerait quand-même parce qu'en principe, on standardise son armée, on achète rarement des avions très différents en petite quantité à chaque fois. Dernier point: il s'agit, peut-être, d'attendre de voir dans quelle mesure l'Inde a la possibilité, à court terme, d'acheter des avions qui sont tout de même extrêmement chers. Vous n'êtes pas sans vous rappeler que la croissance indienne s'est un peu affaiblie par rapport à ces dernières années. »

    Que deviendront les autres avions envisagés? avons-nous demandé à Frédéric Encel. « Voilà déjà plusieurs années que certains observateurs enterraient le Rafale, considérant que c'était définitivement un échec commercial, qu'on en avait pas vendu un seul, ce qui était une première, répond notre expert. On proposait de passer à un autre avion de combat, voire même d'arrêter la production de Rafales qui reviennent extrêmement chers, si, évidemment, on ne peut pas les vendre. Si on compare aux Mirages, à l'époque, ils étaient vendus dans le monde entier. En ce qui concerne les Rafales, les 150-200 appareils commandés par l'Armée Française ne suffisent pas. Et puis, il y a quelques semaines, on a vu l'Egypte, de façon surprenante, en acheter sans coup férir et maintenant, — l'Inde.

    Je pense qu'aujourd'hui, les avions de combat sont devenus excessivement chers. Rarissimes sont les pays qui peuvent en acquérir dans des quantités sérieuses pour apparaître comme de véritables puissances aériennes. Le temps que le F-35 américain qui sera encore plus chers que le Rafale apparaisse réellement, je pense pouvoir affirmer que puisque nous sommes dans une évolution plutôt à la hausse dans l'achat de matériel militaire depuis maintenant 7 ou 8 ans, cette conjonction de facteurs peut être favorable à l'avion français.

    Les clients potentiels de Rafales sont très peu nombreux, on n'a pas affaire à une cinquantaine. Mais il ne faut pas désespérer, on n'est pas encore en bout de course pour ces appareils.»

    Coïncidence de calendrier: en 2007, quelques mois avant l'annonce du vainqueur de MMRCA, Dassault Aviation avait remis à l'Inde une proposition non sollicitée sur la vente de 40 Rafales de peur de ne pas remporter l'appel d'offres sur 126 avions. Dans ce contexte, le contrat actuel est un contrat qui gêne.

    Lundi, Manohar Parrikar a affirmé que tout achat supplémentaire de Rafale, au-delà des 36 commandés le 10 avril, se fera « exclusivement de gouvernement à gouvernement ». En d'autres termes, cette déclaration enterre les négociations sur le contrat MMRCA engagées depuis trois ans. De même qu'« une voiture ne peut pas voyager sur deux routes différentes », on ne peut pas mener deux acquisitions en parallèle (entre les gouvernements, d'une part, et entre Dassault et HAL, d'autre part), a tranché le premier ministre indien.

    L'éventuel abandon de négociations commerciales entre la France et l'Inde mettrait une croix sur le « plus gros contrat d'armement au monde » et redonnerait de l'espoir aux concurrents, notamment, à la Russie, premier exportateur d'armements vers l'Inde.

    Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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    Mirage 2000, Rafale, Manohar Parrikar, Narendra Modi, Frédéric Encel, États-Unis, URSS, Egypte, France, Inde
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