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    Libye

    Les attentes de la paix en Libye sont-elles vaines ?

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    Libye après la mort de Mouammar Kadhafi (165)
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    La semaine dernière, les parlements rivaux libyens se sont réunis pour une nouvelle session de négociations au Maroc.

    «Nous appelons les Libyens de tous bords à saisir cette occasion pour déposer les armes», a déclaré lors de la réunion des pays du G7 Bernardino Leon, l'émissaire de l'Onu en Libye.

    Il n'est pas le seul à tourner les yeux vers les décideurs, la rencontre est jugée «décisive» par l'Onu. De leur côté, les dirigeants du G7 ont réclamé des «décisions politiques audacieuses». Mais cet accord est surtout dans l'intérêt des Libyens eux-mêmes, c'est une occasion pour sortir de la guerre civile épuisante.

    «Pour comprendre la situation en 2015 de la Libye, il faut revenir à ce qui s'est passé en 2011 lors de la chute de Kadhafi. — nous explique Gregor Matias, politologue et scientifique au Centre Roland Mousnier de Paris. — Ayant une apparence d'un Etat moderne, avec une armée en état de fonctionner, la Libye de Kadhafi était un système d'alliances avec les principales tribus. Kadhafi a réussi à mettre en place une sorte d'équilibre entre une trentaine de tribus et 140 clans. En échange de leur fidélité, il leur distribuait l'argent du pétrole, leur donnait les postes dans l'administration ou dans l'armée. Quand la France et la Grande-Bretagne ont décidé de faire tomber Kadhafi, ils n'ont pas prévu de nouvel acte tribal. D'où vient l'erreur! A partir de la vient l'énorme chaos politique qui s'est soldé par la situation actuelle. La chute de Kadhafi a provoqué un chaos intérieur.

    Actuellement, les tribus de Cyrénaïque et de Tripolitaine s'affrontent pour le pouvoir et pour le contrôle des puits du pétrole. Il faut aussi savoir que Mouammar Kadhafi a réussi de faire une véritable barrière contre l'islamisme Libyen. On a tendance d'oublier qu'un certain nombre de Libyens a combattu en Afghanistan. Notamment le groupe GICL y a combattu contre les Soviétiques. Quand on a fait tomber Kadhafi, ces islamistes qui ont été arrêtés auparavant, ont participé aux milices en réussissant de prendre le pouvoir.

    Troisième point est que la chute de Kadhafi a provoqué la déstabilisation des frontières de tous les pays autour: Egypte, Niger, Algérie, Tunisie… N'oublions pas que les terroristes qui ont attaqué le Musée de Bordeaux ont été formés en Libye. Une partie d'islamistes qui étaient en Libye sont des Touarègues maliens recrutés en armée libyenne dans la région arabe où ils ont travaillé comme ouvriers. A la suite du chaos provoqué par la chute de Kadhafi, ils sont revenus au nord du Mali et c'est eux qui ont déstabilisé par la suite le nord de Mali en 2013».

    La situation en Libye a depuis longtemps dépassé les frontières du pays. Elle a même dépassé les frontières du continent africain. Ce n'est donc pas le hasard que les dirigeants politiques du G7 ont lourdement insisté sur l'urgence de cette réunion de crise.

    «Il a eu déjà trois plans de paix préparés par l'Onu qui étaient un échec. — M.Matias fait un retour dans l'histoire récente pour nous. — Actuellement, au Maroc, il semble que les forces sont en train de se réconcilier. Les deux gouvernements sont en train de se réconcilier. Cela se passe parce que en début de l'année a apparu un troisième acteur — l'Etat islamique. Il a réussi à s'imposer dans la région de Syrte et menacer les puits de pétrole. Ainsi, les deux gouvernements sont menacés actuellement — pour leurs finances — par l'émergence de ce troisième acteur. Ils sont prêts à se réconcilier, mais sur le dos de l'EI, ce qui fait penser que cela sera une alliance provisoire. Leur but serait de reprendre les puits de pétrole, de retrouver une capacité financière pour reprendre la rivalité politique».

    C'est la pression de l'extérieur, de l'EI a fait que les tribus trouvent leur intérêt dans l'alliance face à l'ennemi extérieur. On parle toujours du Nord, mais le Sud n'est pas pour autant moins important. Auparavant, les tribus du Sud risquaient de partir et scinder le pays en deux.

    Dans le Sud la situation est très complexe. — souligne Gregor Matias. — Il est habité par les tribus Touareg. Y sont présents également les tribus Toubous, qui vivent essentiellement au Niger, au Tchad et en Libye. Vous avez des tribus arabes. Ces trois groupes ethniques divisés en clans sont en trains de s'affronter. La raison est simple: ce qu'on imagine être un désert est traversé par une multitude de routes qui remontent d'Afrique centrale vers le Maghreb et la côte. Dans ces régions-là vous avez le commerce licite — du bétail, et illicite — de la drogue, des cigarettes de contrebande, du trafic d'armes. Ces trois tribus — Touaregs, Toubous et Arabes vivent de ce commerce: si vous contrôlez le point de passage, vous enrichissez votre tribu.

    Les deux gouvernements du Nord essayent d'instrumentaliser les rivalités de ces tribus pour sécuriser les puits de pétrole, notamment dans la région d'Awbari. Les islamistes s'appuient sur les Touaregs. Quant au gouvernement de Tobrouk, il s'appuient sur les Toubous. Mais même à l'intérieur des Touaregs et Toubous, on a des clans avec des enjeux et rivalités différentes. C'est pour cela que vous avez la situation du chaos où les tendances sont très fluctuantes entre les différents groupes».

    Une des questions principales qui inquiète l'Union Européenne et qui, en définitif, a poussé le G7 à accélérer les négociations entre les gouvernements libyens, c'est une nécessité de stopper le flot migratoire à travers le pays. Presque un demi-million de migrants, potentiels habitants de l'Europe sont en train d'attendre l'embarquement sur les plages méditerranéennes. Ces personnes venues de tout part, sont à la merci des passeurs qui ont déjà empoché leurs maigres économies.

    «Jusqu'à présent il a eu un désintérêt de la part de l'Europe face à la situation chaotique en Libye — confirme Gregor Matias, politologue et scientifique au Centre Roland Mousnier, — Brusquement, derrière cette négociation du Maroc apparaissent les pays du G7, l'Union Européenne, des membres du Conseil de sécurité de l'Onu. Pourquoi? A cause de cette déstabilisation, provoquée par l'afflux d'immigrés clandestins au sud de l'Italie, et plus au nord, jusqu'à Calais…

    Les pays européens ont pris conscience qu'il fallait trouver une solution de paix en Libye pour arrêter cet afflux des réfugiés qui déstabilise les pays du sud de l'Europe. Désormais, il y a une vraie volonté politique des acteurs européens pour trouver une solution à la crise en Libye».

    Trouver un consensus n'est pas une mince affaire. Un nouveau projet d'accord avec les dernières remarques des parties a été remis aux deux délégations des parlements libyens. Apres étude, on se retrouve au Maroc de nouveau. Tout le monde espère le résultat concret avant le début du Ramadan, le 17 juin.

    Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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    Conseil de sécurité de l'Onu, Union européenne (UE), G7, Gregor Matias, Mouammar Kadhafi, Europe, Maghreb, Afrique, Libye, Maroc
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