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    L'enfant de migrants kurdes devant une tente au camp de migrants Grande Synthe

    Grande-Synthe, premier camp humanitaire de France

    © AFP 2019 Denia Charlet
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    Gaëlle Nicolle
    Crise migratoire (785)
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    Une « décharge à ciel ouvert », un « camp de la honte ». Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire le camp de migrants de Grande-Synthe, près de Dunkerque.

    Mais d'ici un mois, un campement humanitaire aux normes humanitaires internationales doit ouvrir, aux frais de Médecins sans Frontière (MSF) et de la mairie, mise devant le code de la santé publique. Avec l'hiver et l'accroissement de la population (moins d'une centaine cet été et plusieurs milliers actuellement), les conditions de vie pour cette population majoritairement kurde sont épouvantables.

    Constatant que les autorités françaises n'avaient rien prévu pour préparer l'hiver, Samuel Hanryon, attaché de presse à MSF, explique que ce camp se veut un soulagement pour la population, mais ce n'est en aucun cas une résolution de la crise.

    "L'idée est de pouvoir proposer un nouveau camp avec 500 tentes de 5 places, des toilettes et des douches en nombres suffisants. Pour nous, la priorité c'est de mettre les personnes au sec et améliorer les conditions d'existence. Il s'agit d'alléger un moment les souffrances pour rendre les conditions de vie moins indignes. Cela ne résout en aucun cas le problème qui est que des milliers de personnes, fuyant des zones de guerre, souhaitent trouver refuge de l'autre côté de la manche."

    Bénévole depuis les premiers jours d'existence du camp, Claire Millot de l'association SALAM compare la situation actuelle à celle de septembre, lorsque nous l'avions interrogée pour la première fois:

    "Je dirai que c'est pire. C'est pire parce qu'il y a beaucoup, beaucoup plus de monde. On dit officiellement 2500, mais nous sommes persuadés que nous sommes près de 3000. On en voit arriver tous les jours. Ça passe en Angleterre au compte-goutte. Ça arrive, les tentes se multiplient. On avait des tentes sur un espace carré avec de l'herbe: maintenant tous les espaces boisés, tous les verts sont occupés par des tentes. C'est beaucoup de monde dans des petites tentes recouvertes de bâches pour essayer de limiter la perméabilité des lieux. Il n'y a plus d'herbe, c'est une gadoue infâme partout."  

    Selon MSF, les autorités ont mis trois semaines à émettre un avis sur la sécurisation du nouveau site, sans pour autant proposer de terrain alternatif. L'emplacement du nouveau camp se situera donc à 1.5 km du camp actuel, toujours dans la commune de Grande-Synthe. Jusqu'au lundi 11 janvier, date à laquelle la mairie a officiellement annoncé l'ouverture du camp, Claire Millot se demandait s'il ferait un jour surface et si l'état ne mettait pas de la mauvaise volonté à faire naître ce projet:

    "Je pense que la chose la plus importante, c'est la peur que cela pérennise l'existence de ce camp de migrants. Car plus il est confortable, plus il va attirer du monde. C'est une chose qui est un peu objective. Et le prétexte, qui est je pense le prétexte à majorité, c'est que c'est un endroit qui est plus dangereux que l'endroit actuel, parce qu'il se trouve entre l'autoroute et une voie ferrée. L'autoroute attire terriblement les migrants car c'est là que passent les camions. Ils avaient peur qu'ils essaient de ralentir les camions, qu'ils marchent le long de l'autoroute, qu'ils traversent pour aller en ville. Il y a un passage piéton en dessous de l'autoroute mais c'est tentant de traverser. Il peut y avoir un vrai souci de sécurité."

    Fin septembre, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve avait reçu les représentants de communes dunkerquoises, qui demandaient des moyens humains et financiers à hauteur des besoins réels des collectivités. Le terrain est loué par la mairie et Médecins Sans Frontière, qui s'occupe intégralement de sa construction, de son financement et de sa gestion.

    "Ce que voulait la ville et MSF, quand le projet a été lance depuis le mois de septembre, c'était que MSF construisait le camp, et après le confiait à l'Etat pour y mettre des salariés, un peu l'équivalent du centre d'accueil de jour Jules Ferry à Calais. Mais à Calais, ils ont des installations dures, là nous savions que nous n'aurions pas d'installations dures: mais l'Etat a refusé."

    Pérenniser le camp n'est effectivement pas l'objectif du gouvernement, à tel point que tous matériaux dits de « construction », tentes y compris, sont bannis du site. Bernard Cazeneuve avait promis un renforcement sécuritaire dans et autour du camp, c'est chose faite:

    "La présence policière est là actuellement, à l'entrée du camp, pour empêcher qu'il n'augmente beaucoup en surface. Mais il y a toujours un moyen de passer, c'est une vraie passoire. Mais il a un chemin d'accès, qui est barré par la police. On nous arrête et on nous demande une autorisation de la marie délivrée aux associations, aux véhicules et on surveille. Jeudi soir, ils ont complètement vidé ma voiture, j'avais ramené des couvertures. Proprement, gentiment, ils les ont mises sur le toit et pas par terre dans la boue, pour vérifier qu'il n'y ait pas de tente sous mes couvertures ou de matériel de construction. J'ai une petite voiture, je leur ai dit que je ne pourrai pas mettre de poutres. Ils ont répondu « Non Madame, mais vous pourriez avoir des outils ou des sacs de ciment ». Et c'est comme ça pour tout le monde. Ils vident les voitures pour voir si on ne rentre pas des tentes, ce qu'ils appellent « matériaux de construction ». Pour permettre à des gens de dormir plus au sec, ils appellent ça matériaux de construction."

    Le ministre avait réaffirmé sa volonté d'éloigner « avec la plus grande fermeté » les « migrants économiques », et de créer des cellules permanentes de l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) à Dunkerque pour les demandeurs d'asile. Pour l'instant, il y a un travail fait sur Grande-Synthe, mais ce n'est pas suffisant, estime Claude Nicolet, conseiller régional Nord Pas de Calais, qui avait rencontré Bernard Cazeneuve fin septembre:

    "L'Etat doit prendre ses responsabilités, et là où nous avons un problème, c'est que l'Etat doit assurer les questions de sécurité et les questions de mise en place de l'asile politique pour celles et ceux qui souhaitent s'intégrer dans cette filière de demande d'asile politique en France. Et sur le littoral dunkerquois, la police ou la gendarmerie n'a pas les moyens de faire face, dans de bonnes conditions à la situation sécuritaire. Quand je dis ça, je ne remets pas en cause le travail de la police de Dunkerque, ils font un travail absolument remarquable."

    Grande-Synthe va accueillir le premier camp humanitaire de France, Dunkerque son premier procès contre des passeurs. Mais selon des observateurs sur place, les passeurs sur Grande-Synthe n'auraient pas été inquiétés dans un premier temps, afin que la police puisse remonter plus haut dans la filière du trafic d'êtres humains. Claude Nicolet conteste: la police, qui pourrait être plus renforcée, fait bien son travail, et pour preuve: une filière de passeurs a été démantelée, soit une quinzaine de personnes arrêtées, et passe actuellement devant le tribunal à Dunkerque.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    migrants, réfugiés, Médecins sans frontières (MSF), Claude Nicolet, Claire Millot, Samuel Hanryon, Dunkerque, France
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