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    Grand châtiment britannique contre la Russie: pourquoi le monde est abasourdi

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    Victor Marakhovski
    Affaire Skripal (114)
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    La phrase «ce que nous attendions depuis si longtemps est arrivé» ne s'applique pas ici. Les événements au Royaume-Uni ont été poussés au galop. Seulement neuf jours se sont écoulés entre l'incident de Salisbury et la terrible vengeance internationale contre la Russie.

    Rappelons les étapes de ce scandale qui a éclaté à vitesse grand V.

    Dans la soirée du 4 mars, un homme âgé et une jeune femme ont été retrouvés inconscients devant une pizzeria au Royaume-Uni. Dans la matinée du 5 mars, tout le monde avait déjà appris qu'il s'agissait de Sergueï Skripal, ancien colonel de la GRU (renseignement militaire russe) et ancien espion du renseignement britannique, et de sa fille.

    Le surlendemain, le 7 mars, la police avait à peine établi que Skripal avait été empoisonné par une «substance neuro-paralytique» que le chef de la diplomatie britannique Boris Johnson déclarait déjà à la tribune: «Tout le monde se souvient de l'empoisonnement de Litvinenko. S'il s'avérait que la Russie a pu être impliquée, la réaction serait ferme».

    Quatre jours plus tard, le 12 mars, la première ministre britannique Theresa May a annoncé que des chercheurs britanniques avaient identifié le poison: il s'agirait du «Novitchok», fabriqué en URSS dans les années 1980. Personne ne posséderait la formule du poison à part la Russie. Theresa May a également fixé un ultimatum soudain à la Russie en exigeant de «fournir une explication exhaustive à l'empoisonnement de Skripal avant minuit le 13 mars». Alors, il serait décidé si elle est fautive ou si elle ne contrôle pas son arme chimique. Et si la réponse n'était pas assez convaincante, l'incident serait assimilé à un usage illégal de la force contre le Royaume-Uni avec toutes les conséquences que cela implique.

    Mais la Russie (probablement morte de peur) ne s'est pas empressée de se justifier. A une question de la BBC, Vladimir Poutine a suggéré «d'éclaircir l'affaire d'abord» avant d'importuner une puissance nucléaire. Le ministère russe des Affaires étrangères a poliment demandé, conformément à la Convention sur l'interdiction des armes chimiques (CIAC), d'accorder un accès aux dossiers de l'enquête, à l'échantillon de la substance et globalement à quelque chose de concret (bien évidemment Londres n'a pas réagi à cette exigence humiliante de respecter les normes internationales).

    Par ailleurs, le monde a appris que Theresa May était un peu menteuse. Que la Russie avait détruit depuis longtemps ses réserves d'armes chimiques (contrairement aux USA qui en possèdent encore). Que le concepteur du «novitchok» avait émigré aux USA il y a 20 ans, et qu'il y a 10 ans il avait publié un livre où il indiquait les formules des précurseurs de sa création. A présent tout le monde les connaît. Et ainsi de suite.

    Pendant ce temps, on a commencé à tendre la main au Foreign Office de tous les côtés: les premiers à se ranger inconditionnellement de son côté ont été les tigres baltes et la Pologne — son absence aurait été même étrange. Puis la France et l'Allemagne, même si c'est de manière moins inconditionnelle, ont également exprimé leur soutien. Le dernier à avoir résolument soutenu Londres fut le secrétaire d'État américain, qui a été toutefois démis de ses fonctions quelques heures plus tard.

    Entre temps, le Foreign Office a diffusé une vidéo de propagande annonçant que la «Russie cherchait à détériorer l'ordre mondial».

    Le 13 mars à minuit, faute de réponse des cosaques perfides, la première ministre a réuni le Conseil de sécurité nationale.

    Et mercredi, le monde a vu ce qu'il a vu.

    A présent, aucune autre version n'est acceptée. «Sergueï Skripal a été empoisonné par la Russie», a déclaré Theresa May. Nous lui avons laissé la possibilité de s'expliquer, elle ne l'a pas fait. Et d'ailleurs, cela fait longtemps que la Russie s'ingère partout avec ses hackers, ses troupes, sa propagande (les députés crient: «et le Boeing malaisien!»). Il est temps de réagir fermement et résolument. Nous expulserons 23 diplomates russes (cris: «Et expulsez l'ambassadeur, il s'ingère et influence aussi!»). Nous retirons également notre invitation à Sergueï Lavrov. Nous n'enverrons pas à la Coupe du monde de football notre famille royale et la délégation gouvernementale (cris des députés: «Et pourquoi ne pas prendre à la Russie tout le Mondial?!»). Non, nous ne pouvons pas. Nous évoquerons avec l'Europe notre indépendance énergétique commune (cris: «Si Berlin est notre allié, qu'il renonce au Nord Stream 2!»). Nous réunirons demain l'Otan pour évoquer cette question (cris: «Que la Russie craigne nos actions!»). Nous pourrions même saisir des actifs publics russes dans notre pays si nous jugions qu'ils sont utilisés pour des activités nous portant préjudice. L'économie russe est deux fois inférieure à la nôtre, qu'elle devienne encore pire (on se demande d'où Theresa May tient ça: de par le PIB nominal l'économie britannique devance la russe de seulement un tiers, mais de par la parité de pouvoir d'achat, elle est deux fois inférieure). Dans le même temps, avec le monde entier nous réfrénerons l'agression de la Russie (applaudissements, ovations, cries «Vous êtes la dame de fer!»)».

    C'est un résumé succinct, mais rien n'a été inventé.

    … Et voici le résultat intermédiaire.

    L'internet du monde entier — des utilisateurs ordinaires à Julian Assange — ricane sur Theresa May et souhaite savoir quelles sont vraiment ses preuves. L'internet russophone dessine des caricatures offensantes et écrit des poèmes outrageants. L'internet anglophone a inventé l'arme chimique «Brexitchok» et affirme qu'avec celle-ci May empoisonne le royaume. Certains demandent pour quelle raison la Russie voudrait empoisonner un traître qui a purgé plusieurs années dans une prison russe et échangeait depuis longtemps avec le Royaume-Uni. Et pourquoi le faire juste avant les élections. Toutefois une enquête est en cours. Et la réponse est évidemment toujours la même: «La Russie sape l'ordre mondial».

    Les dirigeants occidentaux racontent de manière hautaine qu'il n'est pas très correct d'utiliser l'arme chimique, que l'affaire nécessite une enquête minutieuse, et appellent la Russie à y prendre part.

    Le ministère russe des Affaires étrangères garde un visage impassible et suggère d'appeler un adulte qui a lu la CIAC et pourrait communiquer conformément au droit international.

    Gazprom annonce qu'il ferme son bureau à Londres et y cesse ses opérations.

    Les analystes s'interrogent: c'était quoi? Pourquoi ils se sont couverts de honte maintenant?.

    Dans tout cela il n'y a qu'un seul et même aspect, toute la stupéfaction mondiale s'explique par une seule raison: le monde est choqué par le contraste entre la manière dont le Royaume-Uni est habituellement présenté et l'immense clownerie à laquelle nous assistons en réalité. Si à la place du Royaume-Uni c'était l'Ukraine qui avait agi ainsi, personne n'aurait sourcillé.

    Mais le fait est que les stéréotypes ancrés en nous (et activement propagés par la culture de masse britannique) dessinent le tableau suivant: à Londres se trouvent des hommes et des femmes à première vue réservés mais extrêmement rusés qui se permettent des remarques incisives et qui dirigent le monde en silence, sans convulsions ni hystérie.

    En réalité, on assiste à un spectacle sur la bande originale de Benny Hill et selon un scénario des Monty Python. La dame de fer arrive en courant et crie: «Oh mon Dieu! Quelqu'un a empoisonné l'espion! Il faut fixer un ultimatum à la Russie de toute urgence.» Scène muette. «Oh mon Dieu! La Russie nous ignore! Que Berlin renonce au gazoduc et que l'Otan invente quelque chose!» Scène muette. Et ainsi de suite.

    C'est parfaitement normal. L'histoire a déjà vu de nombreuses fois la grande culture survivre à la grandeur du pays qui l'avait engendrée. Les Romains, qui s'inclinaient devant la culture grecque classique, étaient consternés par les Hellènes insignifiants qui étaient leurs contemporains. Mark Twain était choqué par le contraste entre l'Italie des opéras et des musées et l'Italie réelle qu'il avait vue.

    Au XXIe siècle coexistent pacifiquement le Royaume-Uni réel, où la première ministre est en pleine hystérie et avance une logique ridicule, et le Royaume-Uni virtuel où des surhommes avec des vestes en tweed boivent du thé et planifient des machinations rusées.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Dossier:
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    Tags:
    Sergueï Skripal, Theresa May, Royaume-Uni, Russie
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