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    Alexis Tsipras

    Il est venu, il a vu, il fut vaincu

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    Jean-Michel DHIMOÏLA
    par Jean-Michel Dhimoïla
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    Wikileaks nous a révélé que, le 19 mars, le FMI préparait la faillite de la Grèce, en dépit de la capitulation d'Alexis Tsipras face à ses créanciers. L'avenir n'est pas écrit, mais il se construit sur les bases de nos actions passées. Actions sur lesquelles nous revenons ici.

    Lorsque monsieur Tsipras arriva au pouvoir, en Grèce, il avait un programme sur la base duquel il avait été élu. Ce programme, dit « de Thessalonique », prévoyait la fin de l'austérité dans son pays. Les « négociations » autour de la renégociation des mémorandums furent un dialogue de sourds. Monsieur Varoufakis, ministre des finances en charge des négociations, se heurtait à un mur de silence à chaque nouvelle proposition. Jacques Sapir relata par le détail, sur son blog, l'évolution de ces négociations.

    Yanis Varoufakis
    © AFP 2019
    Yanis Varoufakis

    François Hollande avait, lui aussi, promis la renégociation du pacte de stabilité avec l'Allemagne, pour être élu à la présidence de la République Française. Mais il avait oublié cet engagement envers les Français avant même sa prise de pouvoir officielle.

    Si monsieur Hollande avait montré la plus grande lâcheté dans le renoncement à ses engagements, monsieur Tsipras, lui, résista. Son ministre des finances avait les compétences techniques et le caractère qui lui aurait permis de mener à bien sa tâche.

    Parallèlement à cette négociation, monsieur Tsipras se tourna vers la Russie, afin de développer ses relations commerciales. Fut notamment concerné le projet de gazoduc Turkish Stream qui devait remplacer le South Stream en passant par la Turquie et le nord de la Grèce pour alimenter l'Europe.

    Le président russe Vladimir Poutineet le premier ministre grec Alexis Tsipras, avril 2015
    Le président russe Vladimir Poutineet le premier ministre grec Alexis Tsipras, avril 2015

    La Russie était vue comme une alternative à l'Europe, dans l'éventualité où les négociations sur la fin des mémorandums échoueraient. Indépendamment de cela, la Grèce développait des partenariats avec un pays ami, et le peuple grec en était reconnaissant à son leader.

    Le 8 avril 2015, lors de la conférence de presse qui suivit la signature d'accords étatiques entre la Grèce et la Russie, monsieur Tsipras revint sur le combat commun de leurs pays respectifs contre le nazisme, sur leur culture et leur foi commune (10'36'' et suivantes dans la vidéo ci-dessous).

    Lors de cette conférence de presse, monsieur Tsipras affirmait haut et fort que la Grèce est un pays souverain, capable de mener une politique étrangère indépendante, dans le respect premier des intérêts du peuple grec.

    Bien que n'étant pas lui-même membre de l’Église, monsieur Tsipras fit ainsi allusion à l'orthodoxie, qui pénètre une grande part de la vie sociale, tant en Russie qu'en Grèce. Il posait également les bases de la possibilité d'accords stratégiques dont il ne fixait comme seule limite que les intérêts de son peuple. Une phrase que l'Otan ne dut pas apprécier…

    Le 26 juin 2015, j'arrivais en Crète pour des vacances. Le soir même, monsieur Tsipras annonçait la tenue d'un référendum sur l'acceptation ou non d'un nouveau mémorandum d'austérité que la Troïka souhaitait imposer à la Grèce.

    Durant toute la semaine, au gré de mes déplacements, je pus constater à quel point monsieur Tsipras avait su toucher le cœur des Grecs, et leur redonner espoir. Tous évoquaient certains hauts faits de l'époque de la résistance, durant la seconde guerre mondiale, assimilant la situation qu'ils vivaient à ce qu'ils avaient vécu durant la guerre. Tous avaient conscience que le NON pouvait les sortir de la zone euro, mais tous étaient prêts à l'accepter.

    Résistant durant l'invasion de la Crète par les Allemands, en 1941. Carte offerte dans le monastère d'Arkadi.
    Résistant durant l'invasion de la Crète par les Allemands, en 1941. Carte offerte dans le monastère d'Arkadi.

    En une semaine, je ne vis pas une seule affiche appelant à voter pour le oui, ni une seule personne qui se revendiquât d'un soutien au texte imposé par l'Allemagne. Monsieur Tsipras avait uni derrière lui tout son peuple, au-delà des appartenances politiques. La Crète vota à 73% pour le NON, bien au-delà de la moyenne nationale.

    Pourtant, contre toute attente, dès le soir de la victoire écrasante du NON au référendum, monsieur Tsipras désavoua son ministre de l'économie, grand artisan de cette victoire, et capitula devant l'Allemagne, n'osant pas appliquer le plan prévu, pour la circonstance, par monsieur Varoufakis. Plan dont les meilleurs économistes français garantissaient qu'il fût crédible et applicable.

    La désillusion fut brutale, et le réveil semblable à un lendemain de cuite. J'ai vu des personnes qui avaient aidé le parti de monsieur Tsipras à accéder au pouvoir, totalement désabusées, incapables de comprendre les causes du revirement de leur leader.

    Il signa même un renoncement à sa souveraineté en garantissant à l'Allemagne que le parlement grec ne voterait plus aucune loi sans accord préalable de ses créanciers.

    Le reste ne fut que simulacre. Il était venu, il avait vu, il était vaincu.

    En même temps que ses discours d'héroïsme s'envola l'alliance stratégique qu'il avait commencé à nouer avec la Russie. Oubliée la culture commune. Oubliée la foi commune vantée quelques semaines plus tôt. Il avait été incapable de mettre le programme de Thessalonique en œuvre, mais faisait voter une loi autorisant l'union homosexuelle, à la demande de ses nouveaux maîtres.

    Comme tous les vaincus, il devait se soumettre. Il n'avait pas encore relevé la tête lorsqu'il voulut atterrir avec son avion sur l'ile de Rhodes, le 7 février dernier. La Turquie d'Erdogan ne le lui permit pas. Un mois plus tard, le 6 mars, la Turquie s'arrogea également le droit d'interdire à la ministre de la défense allemande d'atterrir sur l'ile grecque de Lesbos. Tsipras n'émit pas la moindre protestation.

    Les premiers ministres grec et turc, Tsipras et Davutoglu
    Les premiers ministres grec et turc, Tsipras et Davutoglu

    Pourquoi Erdogan aurait-il eu peur d'avoir une telle action hostile alors qu'il voyait que les pays européens ne pensaient, comme lui, qu'à se partager les pans de l'économie et de la souveraineté grecque? Pourquoi Tsipras aurait-il eu dessein de résister, alors que tous avaient vu qu'il n'était pas capable d'aller au bout d'un combat? Pourquoi l'Otan se serait-elle estimée tenue de défendre et soutenir, entre deux de ses membres, le parti du plus faible? Et qui donc, de toute façon, aurait volé à son secours quand il avait de lui-même repoussé les mains qui s'étaient tendues pour le soutenir?

    Ici réside l'une des pires conséquences de la trahison de Tsipras. Il mit fin aux accords stratégiques qu'il avait commencé à nouer avec la Russie. Il renonça à son histoire culturelle et cultuelle commune. Si bien qu'à son tour son peuple lui demanda: Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté que tu pouvais réussir à remplir tes promesses, et aller ainsi au bout de ton destin?

    Wikileaks nous a révélé que, le 19 mars, le FMI préparait la faillite de la Grèce, en dépit de la capitulation de Tsipras. S'il reste un peu de dignité à cet homme, j'espère qu'il saura utiliser le temps qui lui reste pour préparer son pays à cette crise qui l'attend. Mais Tsipras a du faire tant de renoncements que ce sera dur pour lui de relever la tête. L'avenir n'est pas écrit. Nous verrons ce qu'il nous réserve.

     

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Turkish Stream, South Stream, Recep Tayyip Erdogan, Yanis Varoufakis, Alexis Tsipras, Turquie, Grèce, Russie
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