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    Dostoïevski

    Dostoïevski face au libéralisme et aux USA

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    Nicolas Bonnal
    par Nicolas Bonnal
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    Rédigées au XIXe siècle, les œuvres de Dostoïevski restent toujours actuelles. Voyons ce qu’écrivait le maître sur le sujet du libéralisme et des Etats-Unis.

    Dans les Possédés, Dostoïevski fait le procès de la modernité présente et à venir (elle ne fait que s'étendre, voyez Nietzsche: « le désert croît »). Il voit à l'œuvre une subversion mondiale, et il situe cette subversion non pas dans le communisme mais dans le libéralisme. Cette subversion a un foyer (avec sans doute la France et l'Angleterre), les Etats-Unis d'Amérique.

    Il est difficile de définir un mot aussi fourre-tout que libéralisme: on dira ici que le libéralisme c'est l'adoration de tout ce qui contre-traditionnel et américain. Guy Sorman est libéral; Bhl est libéral; Barroso est libéral; Hillary Clinton est libérale.

    Nous donnons la traduction Derély, qui est disponible sur ebooksgratuits.com.
    Citons notre auteur et reconnaissons notre Europe actuelle:

    « Les nôtres ne sont pas seulement ceux qui égorgent, qui incendient, qui font des coups classiques ou qui mordent. Ceux-là ne sont qu'un embarras. Je ne comprends rien sans discipline. Moi, je suis un coquin et non un socialiste, ha, ha! Écoutez, je les ai tous comptés. Le précepteur qui se moque avec les enfants de leur dieu et de leur berceau, est des nôtres. L'avocat qui défend un assassin bien élevé en prouvant qu'il était plus instruit que ses victimes et que, pour se procurer de l'argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est des nôtres (p.545). »

    Le libéral devient celui qui n'en fait pas assez:

    « Les écoliers qui, pour éprouver une sensation, tuent un paysan, sont des nôtres. Les jurés qui acquittent systématiquement tous les criminels sont des nôtres. Le procureur qui, au tribunal, tremble de ne pas se montrer assez libéral, est des nôtres. (p.545)»

    Puis Dostoïevski décrit la comique justice moderne:

    « Savez-vous combien nous devrons rien qu'aux théories en vogue? Quand j'ai quitté la Russie, la thèse de Littré qui assimile le crime à une folie faisait fureur; je reviens, et déjà le crime n'est plus une folie, c'est le bon sens même, presque un devoir, à tout le moins une noble protestation (ebooksgratuits, p.545). »

    Et continuons: le libéral est celui qui veut détruire son pays.

    « Le libéral russe est avant tout un laquais, il ne pense qu'à cirer les bottes de quelqu'un (p.158).»

    Avec son humour habituel (lisez mon étude PDF sur le Crocodile), Dostoïevski précise ensuite qu'on n'est jamais assez libéral:

    « Mais, hélas! Le libéral de 1840 n'était plus dans le mouvement. En vain, pour complaire à la jeune génération, reconnut- il que la religion était un mal et l'idée de patrie une absurdité ridicule, ces concessions ne le préservèrent pas d'un fiasco lamentable. Le malheureux conférencier ayant eu l'audace de déclarer qu'il préférait de beaucoup Pouchkine à une paire de bottes, il n'en fallut pas plus pour déchaîner contre lui une véritable tempête de sifflets et de clameurs injurieuses. Bref, on le conspua comme le plus vil des rétrogrades (p.18). »

    Ce libéralisme occidental repose toujours sur la haine de la Russie, déjà sensible dans les Lettres de Custine (le marquis avait d'ailleurs dû partir là-bas suite à une affaire de moeurs):

    « Il n'y a là qu'une haine bestiale, immense, pour la Russie, une haine qui s'est infiltrée dans l'organisme… Et c'est une sottise de chercher, sous le rire visible, des larmes invisibles au monde! La phrase concernant ces prétendues larmes invisibles est la plus mensongère qui ait encore été dite chez nous! Vociféra-t-il avec une sorte de fureur. Allons, vous voilà parti! fis-je en riant. »

    On reconnaît la subtile tendance de Dostoïevski de se moquer légèrement de celui qui dit la (sa) vérité. Il agit de même dans l'Idiot avec le prince Muichkine (figure parousistique du Christ orthodoxe) et bien sûr Lebedev (la splendide polémique sur la pollution du monde par les réseaux, le Tchernobyl)

    Dostoïevski remarque que l'esprit dégénère avec cet alcoolisme que n'a cessé de dénoncer Céline:

    « Évidemment le capitaine Lébiadkine, quoiqu'il eût cessé de s'enivrer, était loin d'avoir recouvré la plénitude de ses facultés mentales. Les gens qui se sont adonnés à la boisson durant de longues années conservent toujours quelque chose d'incohérent, de trouble et de détraqué; du reste, cette sorte de folie ne les empêche pas de se montrer rusés au besoin et de tromper leur monde presque aussi bien que les autres (p.335). »

    Les démons de Dostoïevski adorent l'Amérique. L'auteur de Crime et châtiment donne cet exemple grotesque d'un Américain comme il faut:

    « Nicolas Vsévolodovitch, j'ai lu dans les journaux la biographie d'un Américain. Il a légué toute son immense fortune aux fabriques et aux sciences positives, son squelette à l'académie de la ville où il résidait, et sa peau pour faire un tambour, à condition que nuit et jour on exécuterait sur ce tambour l'hymne national de l'Amérique. Hélas! nous sommes des pygmées comparativement aux citoyens des États-unis; la Russie est un jeu de la nature et non de l'esprit (p.336). »

    Puis il décrit l'horreur ordinaire d'un voyage désargenté en Amérique, ou d'une immigration fauchée (le rêve américain fut parfois un cauchemar — revoyez les Portes du paradis du regretté Cimino qui date de 1980, le dernier classique US en fait):

    « Que vous dirai-je? quand, pour un objet d'un kopek, on nous demandait un dollar, nous payions non seulement avec plaisir, mais même avec enthousiasme. Nous admirions tout: le spiritisme, la loi de Lynch, les revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon peigne et commença à se peigner avec. Nous nous contentâmes, Kiriloff et moi, d'échanger un coup d'oeil, et nous décidâmes que cette façon d'agir était la bonne (p.160). »

    Le spiritisme faisait alors partie de la panoplie américaine et passionnait vingt millions de pratiquants (voyez Guénon). Le charisme US repose sur la vitesse (voyez Virilio) et la facilité. Tout est facile ici, l'argent, la « libération », le contact avec Dieu. On comprend pourquoi cela plaît tant.


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    Tags:
    Fiodor Dostoïevski, Europe, États-Unis, Russie
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