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    Louis-Ferdinand Céline

    Louis-Ferdinand Céline et sa beauté soviétique

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    Nicolas Bonnal
    par Nicolas Bonnal
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    Début des années trente : Céline est populaire en U.R.S.S. Le Voyage est partout considéré comme un chef d'œuvre de la littérature de gauche, voire communiste.

    Alors il part comme beaucoup faire un tour dans la terre promise du socialisme et on le confie à une gentille petite agente-interprète. Il confie:

    « Nathalie, mon interprète, elle était tout à fait dévouée… parfaitement instruite, très régulière au boulot… Elle m'a montré tout ce qu'elle savait, tous les châteaux, tous les musées, les plus beaux sites… les plus renommés sanctuaires… les plus étonnantes perspectives… les anciens parcs… les Iles… Elle savait très bien toutes ses leçons… pour chaque circonstance… pour chaque moment… le petit laïus persuasif, la petite allusion politique… »

    Elle en a quand même bavé, tout automate polyglotte (six langues apprises seule) qu'elle soit la pauvre:

    « Elle était encore bien jeune, mais elle avait l'expérience des tourmentes révolutionnaires… des transbordements sociaux… des mondes en fusion… Elle avait appris toute petite… Elle venait d'avoir juste quatre ans, au moment de la guerre civile… Sa mère, c'était une bourgeoise, une actrice… Un soir de perquisition, y avait beaucoup de monde dans leur cour… sa mère lui avait dit comme ça, tout gentiment: "Nathalie, ma petite fille, attends-moi bien, ma petite chérie… Sois bien sage… Je vais descendre voir jusqu'en bas… ce qui se passe… Je remonterai tout de suite avec le charbon…". Jamais sa mère n'était remontée, jamais elle n'était revenue… »

    Malgré ces épreuves Nathalie est bien mignonne et un peu trop doctrinaire:

    « Nathalie, elle a essayé, c'était son devoir, de me faire revenir sur mes paroles, de m'endoctriner gentiment… et puis elle s'est mise en colère… quand elle a vu la résistance… Ça n'a rien changé du tout… Je l'ai répété à tout le monde, à Leningrad, autour de moi, à tous les Russes qui m'en parlaient, à tous les touristes que c'était un pays atroce, que ça ferait de la peine aux cochons de vivre dans une semblable fiente… Et puis comme ma Nathalie elle me faisait de l'opposition, qu'elle essayait de me convaincre… Alors je l'ai écrit à tout le monde sur des cartes postales… »

    Mais la forte personnalité de la petite étoile rouge lui plaît beaucoup et le fait rêver:

    « Elle était discrète, secrète, Nathalie, c'était un caractère de fer, je l'aimais bien, avec son petit nez astucieux, toute impertinente. Je ne lui ai jamais caché, une seule minute, tout ce que je pensais… Elle a dû faire de beaux rapports… Physiquement, elle était mignonne, une balte, solide, ferme, une blonde, des muscles comme son caractère, trempés. Je voulais l'emmener à Paris. Lui payer ce petit voyage. Le Soviet n'a pas voulu… »

    Ce qui plaît à Céline et là il comprend bien la femme soviétique c'est que sous le vernis idéologique elle est plus libre et fraternelle que la femme américaine genre Lola. La femme soviétique reste une réussite:

    « Elle était pas du tout en retard, elle était même bien affranchie, pas jalouse du tout, ni mesquine, elle comprenait n'importe quoi… »

    Hélas lui a besoin d'allumer sa beauté sur cette brûlante question alors à trente millions de morts:

    « Elle était butée qu'en un point, mais alors miraculeusement, sur la question du Communisme… Elle devenait franchement impossible, infernale, sur le Communisme… Elle m'aurait buté, céans, pour m'apprendre bien le fond des choses… et la manière de me tenir… la véritable contradiction!… Je me ratatinais. Il lui passait de ces éclairs à travers les "iris" pervenche… qu'étaient des couperets… »

    Vient la grosse bagarre sur le sujet du tzar et de sa famille, assassinés comme on sait un 17 juillet comme un certain avion malais d'ailleurs:

    « On s'est cogné qu'une seule fois, mais terrible, avec Nathalie… C'était en revenant de Tzarkoi, le dernier château du Tzar… Nous étions donc en auto… nous allions assez bonne allure… cette route-là n'est pas mauvaise… Quand je lui fais alors la remarque… à la réflexion… que je trouvais pas de très bon goût… cette visite… chez les victimes… cette exhibition de fantômes… agrémentée de commentaires, de mille facéties… Cette désinvolte, hargneuse [363] énumération… acharnée, des petits travers… mauvais goût… ridicules manies "Romanoff"… à propos de leurs amulettes, chapelets, pots de chambre… Elle admettait pas… Elle trouvait parfaitement juste, Nathalie. J'ai insisté. »

    Mais Nathalie déteste le tzar comme tout le monde ou presque alors:

    — Le Tzar, il était sans pitié!… lui!… pour le pauvre peuple!… Il a fait tuer!… fusiller!… déporter!… des milles et des milles d'innocents!.. Il faut que le peuple puisse apprendre!… s'instruire!… Qu'il puisse voir de ses propres yeux, comme les Tzars étaient stupides… bourgeois… bornés… sans goût… sans grandeur… Ce qu'ils faisaient de tout l'argent! les Romanoff! des millions des millions de roubles qu'ils extorquaient au pauvre peuple… Le sang du peuple!… des amulettes!… Avec tout le sang du peuple ils achetaient des amulettes! »

    L'écrivain est furieux, car en bon réac une femme ne doit pas lui résister surtout sur le plan des idées.

    « Elle était insultante, la garce!… Je me suis monté au pétard… Je suis buté comme trente-six buffles, quand une gonzesse me tient tête… Ah! mais elle rebiffait, terrible. Elle voulait pas du tout admettre… la petite arrogante saloperie… elle rebondissait dans la bagnole… Elle s'égosillait… »

    On se dispute mais tout s'arrange — Nathalie est une femme soviétique:

    « Et puis voilà, elle est revenue… C'était déjà oublié!… On était pas rancuneux… Ça m'a fait plaisir de la revoir. Je l'aimais bien la Nathalie. J'ai eu d'elle qu'une seule confidence, je parle une véritable confidence… quand je lui parlais de révolution… Je lui disais que bientôt, on l'aurait, nous aussi en France, le beau communisme… que ça mûrissait joliment… alors qu'elle viendrait à Paris… que ça serait permis alors… »

    Nathalie lui rappelle un fait important. Il n'y aura plus de révolution en France (Bakounine le disait déjà en 1871 après le drame de la Commune de Paris). La France ne crève pas de faim, la France n'est donc pas révolutionnaire — ni même pour un kopeck:

    — Oh! vous savez, Monsieur Céline… c'est pas comme ça la révolution… Pour faire une révolution, il faut deux choses bien essentielles… Il faut d'abord avant tout, que le peuple crève de faim… et puis il faut qu'il ait des armes… toutes les armes… Sans ça… rien à faire!… Il faudrait d'abord une guerre chez vous… une très longue guerre… et puis des désastres… que vous creviez tous de faim… après seulement… après la guerre civile… après la guerre étrangère… après les désastres… Il lui venait des doutes… »

    Céline rentre en France, pense à elle et reçoit une lettre.

    « Il m'est parvenu quelques lettres de Russie… de Nathalie… Je ne réponds jamais aux lettres… Un long silence… et puis un dernier petit message… »

    La lettre est belle, pleine de chaleur, d'esprit et de tristesse aussi.

    « Cher Monsieur Céline,
    Ne me croyez pas morte, ni disparue… J'étais bien malade seulement pendant ces mois et je ne pouvais pas vous écrire. C'est passé! Je suis guérie, seulement je ne suis pas si forte qu'autrefois… L'hiver est fini, c'est le printemps chez nous aussi, avec le soleil que j'attendais… avec tant d'impatience. Mais je me sens encore très faible et un peu triste. Vous n'écrivez plus… Est-ce que vous m'avez oubliée déjà?… Nous avons des visiteurs de chez vous maintenant à Leningrad et nous en attendons beaucoup pour les fêtes de juin. Allez-vous venir aussi un jour?… Ce sera ravissant. Je voudrais bien avoir des nouvelles de vous et je vous donne l'adresse de ma maison. »

    On se demande ce que devint la belle guide, et si la littérature eût été différente en cas d'alliance russe-célinienne…

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    Tags:
    littérature, URSS, France, Russie
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