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Elus “à vie” : un drame pour la vie politique française… hélas, largement causé par les français eux mêmes ! Le rejet global de la classe politique par les français va en s’amplifiant, même si il ne date pas d’hier. L’une des causes principales est le sentiment, plus ou moins clairement ressenti, d’avoir affaire à une caste inamovible.

Classe qui se maintient d’élection en élection, d’une manière ou d’une autre, et quel que soit le résultat : élu de la majorité un jour, élu de l’opposition le lendemain, mais élu toujours. Une caste de professionnels de la politique donc, coupés de la réalité quotidienne, souvent difficile, des français. Ce qui est largement exact.

Problème, ce sont les français eux-mêmes qui sont ici largement la cause de leur propre malheur. Avec une constance désespérante, ils tendent, surtout au plan local, à reconduire toujours les mêmes au poste d’élu, élection après élection, voire même des membres des mêmes familles de génération en génération ! on a en quelque sorte, recréé la fonction héréditaire, comme sous l’ancien régime !  Et comme les élus locaux finissent, tout au moins pour certains, par devenir des élus nationaux… nous essaierons d’en analyser les causes.

Carte des régions naturelles de France
© Wikipedia / Raymond Tarrit
Carte des régions naturelles de France

Petit panorama rapide, mais édifiant d’une société française qui sur le plan des mentalités, en reste encore largement à l’ancien régime : dans nos villes comme dans nos campagnes, c’est toujours un peu “Oui not’ Monsieur, oui not’ bon maître”, quand on croise un élu, comme le disait Jacques Brel dans l’une de des chansons…

Quelques indéboulonnables…

A tout seigneur, tout honneur. Quand Mr Hollande aura quitté l’Elysée, il aura été élu depuis… 29 ans, en passant par tous les postes possibles : maire, député, conseiller régional, président du conseil régional, député européen, président de communauté de communes…   

Jacques Chaban Delmas, ancien premier ministre de 1969 à 1972, tout auréolé de son passé de résistant, fût maire de la ville de Bordeaux durant 48 ans, et député durant… 51 ans (1946 – 1997) soit 3 ans avant sa mort! Mr Alain Juppé, semble t-il définitivement écarté de tout destin politique national après sa défaite à la  “primaire” de droite semble marcher sur ses traces. Il y a fort à parier que, tant que dieu lui prêtera vie et santé, Mr Juppé fera un nouveau maire inamovible pour la ville de Bordeaux.

Un peu plus loin dans le passé,

Gaston Deferre a été maire de Marseille de 1953 jusqu’à … sa mort en 1986, soit 33 ans.

Des Mairies qui deviennent des monarchies héréditaires : morceaux choisis

La ville de Nice pratiqua longtemps le “Médecinisme” (un peu comme le “Duvaliérisme”, la dictature héréditaire des Duvallier en Haïti) jusqu’à ce que Jacques Médecin, convaincu par la justice de tout un tas de chose très vilaines, comme la prise illégale d’intérêts, aille en catastrophe se réfugier dans la pampa en Uruguay en 1990. Auparavant, son propre père, Jean Médecin, avait été maire de 1928 à 1943, puis de 1947 à 1965 jusqu’à ce que… le fiston en prenne la relève. Soit, environ, 62 ans de règne de la même famille sur la 5ème ville de France !  Au passage ils étaient chacun passés par à peu près tous les mandats locaux possibles et imaginables : Député, sénateur, conseiller général, président du conseil régional, etc, etc… avec naturellement tous les traitements et indemnités qui y sont rattachés.

De nos jours,

La famille Poniatowsky, quant à elle, règne tranquillement sur la ville de l’Isle Adam (12.000 habitants) de père en fils depuis… 1971 ! nous avons eu d’abord le père, Michel, (ministre sous Giscard d’Estaing) de 1971 à 1999 soit la bagatelle de 28 ans quand même, puis le fils, Axel, depuis 1999. Si ce brave homme va à la fin de son mandat, soit 2020, la famille règnera sur la commune depuis 49 ans ! record qu’il battra aisément si il souhaite se représenter… à moins que d’ici là, il ne décide à introniser une 3ème génération, à la tête de la mairie familiale, qui sait…

Dans la commune de Puteaux (44.500 habitants) même chose : avec la famille Ceccaldi-Reynaud. Charles Ceccaldi a été élu en 1971, aujourd’hui, 46 ans plus tard, c’est Joëlle Franchi-Ceccaldi, (divorcée du précédent) et au conseil municipal, devinez qui est le premier adjoint ? son fils, Vincent Franchi ! avec un peu de “chance” (?), pour les prochaines élections, les braves citoyens de Puteaux porteront au poste de 1er magistrat de la ville le 3ème membre de la même famille ! Il paraît qu’en 1789, la révolution a aboli les privilèges…  

Il est clair que cette “consanguinité” à la tête d’une mairie ne peut pas être une bonne chose pour la démocratie. La ville de Nice en fût l’exemple emblématique, avec les pires turpitudes de son maire, qui avait fini par considérer la mairie de Nice et son mandat comme une propriété privée. Longtemps intouchable grâce à des amitiés indéfectibles, confinant au clanisme mafieux, il fallut une justice persévérante (si ça existe…) pour découvrir le pot aux roses et en finir avec cet individu.

Dans ma bonne région du sud de l’Oise, à Chantilly, Mr Woerth,  également ancien ministre, a  allègrement dépassé les 20 années de mandat de maire, auquel s’ajoute fort judicieusement un mandat de député. Il est bien parti pour battre également des records de longévité dans une ville à l’électorat très stable (à droite en l’occurrence). Quant à son collègue d’une petite ville voisine de pratiquement 10.000 habitants, Gouvieux, lorsque cette mandature s’achèvera, il aura été maire depuis… 37 ans (1983-2020) ! Pensera t-il enfin à la retraite à ce moment là ? allez savoir …  

Record à battre : maire depuis… 1947…

Notons encore que beaucoup de ces élus “à vie” voire héréditaires, ne figurent pas forcément dans le Livre des records. Car ils ont occupés différents mandats, mais de manière discontinue : je démissionne de tel poste, maire ou président de l’intercommunalité, car un autre me tend les bras… député, sénateur, élu de telle ou telle assemblée régionale. Plus discret, mais également efficace… Notons que lorsque vous êtes député, il y a le système des suppléants. Génial ça, le suppléant. L’intéressé peut voler sans angoisse vers de nouvelles aventures : ministre, secrétaire d’état. Il retrouvera son siège si il quitte le gouvernement.

Bâton de maréchal pour tout carriériste politique : le mandat de sénateur.

Là c’est carrément le top. Car, non seulement le mandat dure 9 ans, mais en plus la chambre haute, contrairement à l’assemblée nationale, ne peut être dissoute. Donc vous êtes partis pour 9 ans minimum, quoiqu’il advienne, à moins que dieu ne vous rappelle auprès de lui, ce qu’il fait, parfois. 

Rajoutons à cela un mode d’élection indirect (grands électeurs, qui sont élus locaux) qui simplifie bien les choses. Un brin de relationnel et de clientélisme, et vous serez réélu : 9 + 9 = 18 ans à exercer un  mandat à 7.185,60 € brut (5.405,04 € net) [1], auquel s’ajoutent divers avantages en nature, pour couronner sa carrière !

Dans la plupart des cas, on ne peut pourtant pas dire que leur bilan a la tête de leur collectivité territoriale respective ait été si fabuleux et si extraordinaire, qu’il ait pu justifier à chaque élection un plébiscite en leur faveur. De même, si il existe des cas particuliers dans de très petites comptant moins de 200 habitants, ou la pénurie de personnes qualifiées peut conduire à des situations inédites, ce n’est certainement pas le cas dans des communes de plusieurs milliers d’habitants telles que celles que nous avons cité. La raison est donc ailleurs. Mystérieux atavisme, réflexe archaïque, qui pourrait justifier une véritable étude ethnologique et sociologique du comportement de l’électeur de base. J’en toucherai deux mots un peu plus loin. Il est étonnant de constater que chez nos voisins britanniques, à qui l’on aime faire porter une étiquette de conservatisme, le renouvellement du personnel politique va bon train.

L’Exemple Britannique, dont les français feraient bien de s’inspirer…

John Major, Gordon Brown, Tony Blair, David Cameron: combien d’ex premiers ministres de sa gracieuse majesté dans un passé récent, qui soient encore ministres, ou occupent des fonctions politiques d’importance aujourd’hui? réponse : aucun ! Après la fin de leur fonction de premier ministre ils ont démissionné de leur poste de député (David Cameron, Gordon Brown, John Major). Ils ne siègent pas non plus à la chambre des lords auquel ils ont pourtant droit en tant qu’ancien premier ministre (pas de pouvoir réel, mais prestige et avantages…). Ils ont également démissionné de leur poste de chef de leur parti politique respectif (travailliste ou conservateur). Pour les britanniques, la fonction est une charge au sens propre du terme, nécessairement provisoire, et non un bâton de Maréchal ! Phase temporaire, il y a une vie après la vie politique chez nos voisins britanniques, généralement dans le secteur privé. Et l’on ne s’accroche pas coûte que coûte à son mandat comme une moule à son rocher, jusqu’à ce que votre santé ne vous laisse plus le choix… Une fois encore, les français auraient beaucoup à apprendre du fonctionnement de la démocratie britannique. Il est bien dommage qu’ils ne s’en inspirent pas davantage, croyant à tort qu’étant en république, ils seraient supérieurs à une monarchie, forcément ringarde…

Palais de Westminster
© Wikipedia / Adrian Pingstone
Palais de Westminster

Archaïsme des mentalités et Infantilisation des électeurs, les deux mamelles de l’emprise de quelques uns sur la vie politique française.

L’Archaïsme entretenu des mentalités.

Malgré les révolutions qui ont parsemé la France depuis 1789, La révolution des mentalités reste à faire. Beaucoup de citoyens ont envers leurs élus une attitude d’idolâtrie quasi religieuse, oubliant qu’ils sont des hommes ou des femmes comme les autres et surtout qu’ils sont à leur service. Les élus accompliraient une tâche incroyablement difficile, complexe, nécessitant des capacités intellectuelles hors pair, qui ne peuvent qu’appartenir à une élite sorties des meilleures écoles… Ah bon, vraiment ?  

L’infantilisation : Non, contrairement à ce que l’on veut vous faire croire, gérer une commune, un département ou une région, ce n’est pas particulièrement difficile !

Ayant été moi même, modestement, élu municipal durant 6 ans dans une commune frisant les 10.000 habitants, j’ai pu approcher concrètement les finances publiques que j’avais étudié en mon temps à Sciences Po de manière théorique. Rien de bien extraordinaire en vérité. Il y a des dépenses et des recettes, des débits et des crédits, exactement comme dans une entreprise, petite ou grande.

Avec cependant une sacrée différence : les ressources, ou crédits, arrivent de toute manière ! Artisans, commerçants ou entrepreneurs, comme la vie serait belle si vos flux financiers étaient semblables à des robinets, dont ils suffirait de réguler le débit en fonction de vos besoins, sans mettre nullement votre existence en péril à aucun moment. C’est bien la situation des collectivités territoriales et de l’état. La “faillite” dont on vous parle parfois est en vérité bien virtuelle pour toutes ces entités. Monsieur Hollande, sous les plafonds dorés du Palais de l’Elysée, vit à chaque seconde à crédit illimité, tout comme toutes les collectivités territoriales. A part pour quelques élus profondément respectueux des deniers publics, (j’ai eu la chance d’en connaître), qu’un besoin de financement imprévu survienne : pas de souci, il suffit d’augmenter telle taxe de quelques % et le tour est joué :  pas question de toucher au train de vie, vous n’y pensez pas !

Sachant que de toute manière, les impôts locaux finançant les collectivités territoriales augmentent automatiquement de 2% par an, sans nécessiter le moindre vote…

Voilà pourquoi en général lorsque les élus du public ou de hauts fonctionnaires se mêlent de business privé, du “vrai” business, les résultats sont assez souvent calamiteux : irréalisme, dépenses somptuaires, actifs payés à  des prix sans rapport avec leur valeur réelle, déficits, faillite pure et simple… Cf. Areva et ses acquisitions délirantes, le Conseil Régional Poitou Charente avec la société Heuliez, et ses millions d’€ gaspillés en pure perte, ou encore la SNCM…  Nous pourrions citer une liste immense.  Quelques exceptions, rares, existent, là aussi dieu merci…

Donc, vous qui gérez votre entreprise, petite ou grande, sachez que vous accomplissez une tâche bien plus difficile que de gérer les finances d’une collectivité publique. Et que, si vous étiez élus, vous pourriez très certainement faire aussi bien, et peut être mieux que les “élus professionnels”. Il faut juste du bon sens, de l’honnêteté, et de la rigueur comptable.

La loi peut encadrer, réglementer, interdire. Mais pour faire évoluer la société c’est à l’électeur lui même de changer, et aucune loi ne le fera à sa place. Il lui faut comprendre que personne n’est irremplaçable. Et que pour un vrai fonctionnement sain et réellement démocratique de la vie publique, il savoir “sortir les sortants” comme le clamait un slogan politique !

En conclusion, nous pouvons affirmer – et ressentir- à quel point cette situation est profondément malsaine. Elle exaspère le sentiment de blocage de la société civile, les frustrations, notamment chez les jeunes. Elle clive la société, avec d’un coté une caste de politiciens professionnels, de l’autre l’immense majorité des français qui n’occupe jamais un poste politique. Des français infantilisés, car persuadés pour beaucoup que ce serait trop difficile pour eux. La France à fait la révolution en 1789, en 1792, en 1830, 1848, 1871 (ratée), voire des tentatives avortées en 1936 et 1968. Mais sur ce plan, pourtant essentiel, elle en est toujours restée à l’ancien régime d’avant 1789 : la révolution des esprits et des mentalités, tellement indispensable, reste à faire ! 

 

[1] Au 1er Février 2017. source : site du sénat

https://www.senat.fr/role/senateurs_info/statut.html


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maire, élections, Royaume-Uni, France
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