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    Syrie, Turquie: les USA perdent pied au Proche-Orient…et ailleurs

    © AP Photo/ Step News Agency
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    par Laurent de Angelis
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    Les conséquences des graves erreurs commises par la diplomatie américaine apparaissent peu à peu.

    Les menaces de destruction pure et simple de la Corée du Nord proférées par Donald Trump à la Tribune des Nations Unies — on ne peut d'ailleurs qu'être qu'abasourdi que le Président d'une nation se posant comme le phare de la civilisation et de la paix dans le monde puisse proférer des propos d'une telle violence — sont peut être le signe, en réalité, de son impuissance et de l'impasse ou la surenchère verbale et les gesticulations militaires ont mené les Américains dans cette région.

    Au Proche Orient, également, les conséquences des graves erreurs commises par la diplomatie américaine apparaissent peu à peu. A force de miser sur les mauvais pions et à faire de mauvais calculs sur l'échiquier géopolitique de cette région, les Américains sont en train d'y perdre deux "cases": La Syrie bien sûr, et, sans doute plus grave encore pour eux à terme, la Turquie.

    Pour ce qui concerne la Syrie, tous les observateurs un peu informés (même le trop fameux "Observatoire Syrien des droits de l'homme", sans cesse repris par les médias occidentaux, et composé de… 2 personnes basées… en Angleterre, c'est à dire à quelques 4.500 km du conflit) comprennent que désormais les jeux sont pratiquement faits. Certes, la fin de la guerre n'est pas encore là et les combats continuent, mais Bachar al Assad, avec l'appui de ses alliés russes et iraniens, ne peut plus perdre. La victoire finale est en vue.

    Il ne reste plus guère que l'ineffable M. Le Drian, ministre des Affaires étrangères français, pour déclarer il y a quelques temps encore que Bachar al Assad ne pouvait pas faire partie de la "transition" en Syrie (de quelle "transition" parle t-il, d'ailleurs? On ne le sait pas au juste…). Celui-ci étant en train de gagner cette terrible guerre, on ne voit pas pourquoi il partirait après une victoire si chèrement acquise. Mais on reste stupéfait devant ce qu'il faut bien appeler du néo-colonialisme à la sauce XXIe siècle. En effet, de quel droit, au nom de quels prétendus critères moraux — à géométrie variable d'ailleurs — se permet-on de décider qui doit, ou ne doit pas, diriger un Etat souverain qui n'est pas le nôtre? Si ce n'est pas du néo-colonialisme… Un comble pour un socialiste, à qui on a appris que le colonialisme et l'impérialisme, c'était vilain. La France ferait bien de revenir à ses fondamentaux en matière de relations internationales: reconnaître les Etats, pas les régimes. Cela lui éviterait de multiples et peu convaincantes contorsions droit-de-l'hommistes. Seuls, les Etats-Unis peuvent encore s'offrir ce luxe, et encore, avec un succès mitigé…

    Cette plus que probable victoire russo-syrienne ne fait pas les affaires des USA, c'est une litote. Avec leurs alliés fondamentalistes du Golfe persique, Arabie saoudite en tête, et des Européens également embarqués dans cette galère, ils s'étaient pourtant jurés de renverser le seul régime laïc et multiconfessionnel encore existant dans la région (Le parti Baas, faut-il le rappeler, est un parti politique laïc, dont l'un des fondateurs est chrétien, Michel Aflak). Or, au fur et à mesure que les troupes gouvernementales syriennes reconquièrent leur propre pays, il devient de plus en plus difficile pour les américains, non seulement de continuer à soutenir les fictifs "rebelles modérés", mais surtout d'expliquer ce que diable font leurs militaires et ceux de leurs alliés, avec armes et bagages, dans un pays souverain qui ne les a pas invité à venir. Et à qui les Nations Unies n'ont pas davantage donné le moindre mandat pour agir de la sorte. Nous parlions plus haut de jugement "à géométrie variable". Pour ce qui est de la souveraineté sur son territoire, élément fondamental du droit international, en voici un autre bel exemple.

    Le cas de la Turquie, voisin immédiat, est cependant très différent pour les américains. Une rupture serait très grave.Car finalement, bon an mal an, la Syrie a toujours été le meilleur ennemi des américains au Proche Orient, ils s'en sont accommodés,s'appuyant sur l'Iran (jusque 1979), Israël bien sûr, et… la Turquie.

    Car ce pays constitue un pion fondamental des américains et de l'OTAN dans cette région. L'OTAN auquel la Turquie a adhéré dès 1952. Pour deux raisons essentielles:

    1) Une armée puissante et disciplinée,
    2) Une position géographique exceptionnelle.

    Une armée puissante et disciplinée : l’armée turque, formée dès le début du XX ème siècle sur le modèle des armées européennes par des officiers fondateurs de la Turquie moderne (Kemal Atatürk), et par… les allemands, est bien structurée, bien équipée, bien entraînée et efficace. Elle a la réputation d’une discipline de fer. Sa valeur au combat, démontrée dès la première guerre mondiale, est indéniable. Ces qualités militaires sont loin d’être partagées par les autres armées de cette région du monde.

    Une position géographique exceptionnelle : Depuis l’époque soviétique, la Turquie constitue pour l’OTAN un poste d’observation privilégié. Un coup d’oeil sur une carte le confirme immédiatement. Ce pays est une tête de pont irremplaçable, qui s’avance beaucoup plus loin à l’Est que tous les autres pays de l’Alliance Atlantique, même élargie à d’anciens membres du pacte de Varsovie. Au Nord des côtes turques, se trouvent les ports russes et ukrainiens de la mer Noire, tandis que la partie la plus à l’Est touche le Caucase, est frontalière de la Géorgie, de l’Arménie… Le détroit du Bosphore permet la surveillance constante de tout ce qui entre et sort de la mer Noire. Cette position privilégiée a été rendue plus précieuse encore depuis la chute du régime du Shah d’Iran transformant l’Allié d’hier en ennemi. L’Iran constituait jadis un autre poste avancé des Usa dans cette région du monde, ne l’oublions pas.

    Pour toutes ces raisons, les américains ont toujours fermé les yeux sur des pratiques politiques des gouvernements turcs qui se sont succédés, pratiques souvent assez éloignées des "standards" occidentaux, se contentant éventuellement de vagues remontrances.

    C’est pourquoi l’évolution actuelle de la Turquie est lourde de menaces pour les américains et l’OTAN. Depuis l’été 2016, et le coup d’état manqué attribué par Erdogan aux américains, les relations entre la Turquie et l’occident ne cessent de se dégrader. Des notes militaires classées "secret défense" doivent probablement circuler entre les états majors de l’OTAN, considérant désormais la Turquie comme un allié non fiable. D’une manière assez symptomatique, les relations avec l’UE n’ont cessé de se dégrader également, notamment avec l’Allemagne et les Pays Bas, et l’affaire des officiels turcs interdits d’entrée sur leur territoire. Les américains étaient de chauds partisans de l’adhésion de la Turquie à l’UE, coïncidence… désormais, en dépit de (très rares) déclarationsde quelques européistes, il est clair que l’adhésion de ce pays à l’UE, avec laquelle les négociations ont débuté en… 1963, et que le chancelier autrichien Christian Kern a qualifié de"fiction diplomatique" en Août 2016, a plus que du plomb dans l’aile.

    Dans ce contexte, l’acquisition de batteries de missiles anti-aériens à longue portée "S-400" par une Turquie membre de l’OTAN est un coup de maître diplomatique de la Russie. Surtout lorsque l’on considère que les relations russo-turques étaient au plus mal il y a à peine 2 ans, après qu’un avion SU-24 russe ait été abattu par deux F-16 turcs à la frontière turco-syrienne en novembre 2015. La Turquie, bientôt équipée d’un système d’armement majeur, et stratégique, fabriqué par la Russie,enfonce en quelque sorte un coin dans l’alliance atlantique et déstabilise son flan oriental, si important. Rappelons que déjà, (cf. mon article à ce sujet: "Erdogan et Poutine infligent un camouflet diplomatique à l’occident") Russie et Turquie s’étaient entendues pour officialiser un des premiers cesser le feu avec diverses factions fin 2016, débouchant sur des négociations organisées à Astana au Kazakhstan, sans convier les occidentaux. Rappelons aussi que depuis l’affaire du coup d’état, les turcs restreignentsérieusement l’accès de leurs"alliés" aux bases aériennes situées sur leur territoire. Un retournement complet d’alliance serait un très mauvais coup porté à l’OTAN. Mais nous n’en sommes pas là : Erdogan a fort bien compris sa position stratégique privilégiée au Proche-Orient et joue a obtenir le maximum d’avantages des uns et des autres, ménageant, subtilement, la chèvre et le chou…

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    Proche-Orient, Syrie, États-Unis
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