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    Emmanuel Macron et Chavkat Mirzioïev

    L’Ouzbékistan s’ouvre... enfin!

    © AFP 2018 Philippe LOPEZ
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    par Jean-Claude Félix-Tchicaya
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    C’est Paris et non Berlin que Chavkat Mirzioïev, le Président ouzbek, a choisi pour sa première visite d’État en Europe. Alors que l’Allemagne est un partenaire économique majeur de l’Ouzbékistan, le choix est symbolique. Au-delà du renouveau économique, Tachkent s’ouvre aussi politiquement et culturellement, après des décennies d’isolement.

    Rompre avec le passé: après 22 ans sans rencontre bilatérale entre la France et l'Ouzbékistan, c'est le pari du nouveau Président ouzbek, Chavkat Mirzioïev. Sa tournée officielle en Europe a en effet débuté par la France, les 8 et 9 octobre derniers, sur fond d'enjeux géostratégiques majeurs pour ce pays d'Asie centrale.

    Arrivé au pouvoir depuis septembre 2016, Chavkat Mirzioïev entame depuis cette date un véritable train de réformes d'envergure à l'interne: l'Ouzbékistan s'est lancé dans une libéralisation économique et politique en profondeur, que le Président est venu présenter à Paris.

    La transition démocratique semble enfin s'être engagée, après plusieurs décennies d'atermoiements. Certains parlent même d'une «perestroïka», 27 ans après l'indépendance du pays… à l'aune d'un nouveau monde se recomposant. L'Ouzbékistan a ainsi repris depuis le décès de l'ancien président Islam Karimov en septembre 2016, le chemin du leadership géopolitique en Asie Centrale, avec de nouveaux partenariats régionaux renforcés, un rôle de médiateur et de facilitateur avec ses voisins comme l'Afghanistan, le Turkménistan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et a sensiblement réaffirmé son partenariat avec l'Iran, la Chine, la Russie et le Pakistan.

    À noter que la majorité des pays d'Asie centrale sont membres de l'Union économique eurasienne (UEEA), issue du traité d'Astana, signé en mai 2014: l'Ouzbékistan, bien que n'étant que membre observateur, suit de près ses travaux. Tachkent est surtout membre fondateur de l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS, crée en 2001) dont le Secrétaire général sera, à partir de janvier 2019, Vladimir Norov, l'ancien ministre des Affaires étrangères et actuel directeur de l'Institut d'études stratégiques et régionales de Tachkent.

    Le Sommet des chefs d'État d'Asie centrale, qui s'est tenu il y a quelques semaines, a ainsi démontré le besoin de rapprochement des cinq États qui composent ce qu'au siècle dernier on évoquait comme étant le cœur du monde (Heartland), théorie chère au géographe anglais John Mackinder. L'Ouzbékistan entend désormais en être le cœur, comme l'affirme son nouveau slogan «Heart of central Asia», cherchant, ainsi à renouveler les rapports de puissance régionaux sur la base de nouvelles dynamiques diplomatiques, géoéconomiques, stratégiques, au regard des enjeux de sécurité mondiaux.

    Drapeau de la France
    © REUTERS / Christophe Petit Tesson/Pool
    Le vent nouveau qui souffle à Tachkent n'empêche ainsi nullement un rapprochement avec la Russie, basé sur une meilleure relation personnelle entre Vladimir Poutine et le nouveau président ouzbek, ni la relance des relations avec les États-Unis, comme en témoigne la rencontre entre Chavkat Mirzioïev et Donald Trump en mai dernier

    Cette visite du Président ouzbek en France est un événement après plus de 22 années d'attente. La dernière fois qu'un président ouzbek avait foulé le sol français, remonte à 1996 avec la visite d'Islam Karimov en France. François Mitterrand est quant à lui le dernier Président de la République à avoir effectué une visite officielle en Ouzbékistan en avril 1994, en se rendant à Tachkent et à Samarcande.

    Le net refroidissement causé par les manifestations sévèrement réprimées d'Andijan, en mai 2005, qui avait fait plusieurs centaines de victimes, semble, désormais un lointain souvenir. Aujourd'hui, le réchauffement se fait à l'aune de 5 milliards d'euros de contrats qui ont ponctué la visite parisienne du président ouzbek.

    La France et l'Ouzbékistan ont une histoire singulière, sans que la première ait un rapport d'influence- à première vue- avec la deuxième. Pourtant, bien des similitudes les rapprochent, comme en atteste symboliquement le geste de Chavkat Mirzioïev, qui a remis à Gérard Larcher, président du Sénat, une traduction en ouzbek de la Constitution française du 4 octobre 1958, qui a fortement influencé celle de l'Ouzbékistan, rédigée en décembre 1992.

    L'Ouzbékistan entend ainsi mettre en exergue ses propres atouts dans un jeu géopolitique dont les cartes sont rebattues. Ce pays d'Asie centrale représente, avec 32 millions d'habitants, la plus population la plus dense de la région. Il entame une politique inédite, «pas à pas», préparant ses citoyens à de profonds changements socio-économiques, pour lesquels les attentes sont vives et nombreuses, notamment chez la jeunesse ouzbèke désireuse d'être actrice et contributrice de ce nouvel élan transitionnel intergénérationnel.

    Cette visite en France est une occasion supplémentaire pour démontrer concrètement à l'extérieur cette nouvelle direction et la pérennité de cette volonté de libéralisation, tant sur le plan économique que politique.

    Parmi les points d'orgue de la visite parisienne de Chavkat Mirzioïev, relevons un déjeuner d'État à l'Élysée et la signature de contrats s'élevant à plus de cinq milliards d'euros. Parmi eux, Bouygues Bâtiment International a signé un accord de 100 millions d'euros, en vue de financer la construction d'hôtels, restaurants et centres commerciaux dans la région de Boukhara. Un contrat significatif puisque parmi les deux millions de visiteurs annuels en Ouzbékistan, les 100.000 touristes français représentent un contingent significatif. D'ailleurs, l'exemption des visas pour les Français figure parmi les premiers gestes confirmant la volonté de consolider les liens entre les deux pays.

    La France est l'un des principaux partenaires européens de l'Ouzbékistan, bien que le volume de son commerce bilatéral- avec 126,5 millions d'euros- reste bien en deçà de ce qu'il devrait être. Pourtant, les grands fleurons des entreprises françaises se bousculent pour investir en Ouzbékistan, à l'exemple de Thales, Orano, Airbus, Veolia ou PSA Citroën. Les banques françaises Natixis et Crédit Agricole ont ainsi signé, le 5 octobre dernier, quelques jours avant la venue du président ouzbek, pour 800 millions d'euros d'accords de prêts avec l'Ouzbékistan, par le biais de sa Banque nationale d'Ouzbékistan (NBU). Veolia a, par ailleurs, confirmé un protocole d'accord- d'un montant de 1,5 milliard d'euros- portant sur la modernisation du service de production et distribution d'eau potable et de traitement des eaux usées de la ville de Tachkent.

    Le domaine agricole a aussi été évoqué avec insistance durant cette visite. Les possibilités de développement de liens entre les deux pays sont en effet énormes dans ce secteur, comme en attestent les coopérations déjà engagées avec l'Agence pour la promotion internationale de l'agro-industrie (ADEPTA).

    Il est aussi un autre domaine qui mériterait que les liens entre la France et l'Ouzbékistan s'approfondissent: la francophonie. Bien que Tachkent ne soit pas membre de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), les discussions entre les deux Présidents mettront en avant la volonté de l'Ouzbékistan de renforcer l'enseignement du français. Nul doute que la tenue du 17e Sommet de la Francophonie, à Erevan, où s'est rendu Emmanuel Macron serait le lieu idoine pour soutenir la candidature de l'Ouzbékistan à l'OIF…

    La langue française est largement enseignée et promue dans ce pays d'Asie centrale. Plus de 350.000 étudiants ouzbeks apprennent le français et la demande s'accélère et augmente chaque année. 13.000 élèves ouzbeks ont ainsi choisi le français comme première langue étrangère, six universités ayant un département de français. Raison supplémentaire pour se féliciter que la France souhaite ouvrir une école de mode à Tachkent, un centre culturel, ainsi qu'une université franco-ouzbèke, comme il en existe déjà une à Astana, dans le Kazakhstan voisin. La concurrence dans ce domaine est en effet rude en Ouzbékistan, où existent déjà depuis plusieurs années des universités coréennes, britanniques, russes…

    Le tourisme français s'accroît lui aussi, avec plus de 100.000 visiteurs qui se sont encore rendus cette année dans les villes étapes de la mythique «Routes de la soie», Samarcande, Khiva, Boukhara. Une exposition consacrée aux «cultures et traditions des Routes de la Soie» se tiendra, d'ailleurs au Louvre en 2021…

    La capitale ouzbèke voit déjà, chaque année, plus de visiteurs français majoritairement ravis de ce voyage «initiatique», relatant ainsi les avancées, détricotant ainsi les préjugés et permettant aux représentations de se déconstruire, même, si bien évidemment, il reste encore à desserrer l'étau en matière de libertés publiques.

    Cette nouvelle réalité semble durablement s'être mise en marche, étape par étape, avec un plan d'évolution qui porte «l'empreinte» du nouveau Président.

    Les relations entre les deux pays ont trouvé à Paris une occasion inédite de renforcer leurs liens bilatéraux. Emmanuel Macron, volontiers chantre du multilatéralisme, appréciera sans nul doute cette occasion de trouver en l'Ouzbékistan un partenaire qui souscrit également à cette vision. La France peut et doit prendre, à cette occasion la place géostratégique en Asie Centrale qui lui revient. Symboliquement, le président ouzbek a d'ailleurs choisi la France avant l'Allemagne- où il ne se rendra qu'en janvier prochain…

    L'Ouzbékistan a ainsi tenu à insister sur l'obligation de renforcer sa présence dans les organisations internationales intergouvernementales, telles que l'Onu, l'Unesco, tout en rappelant son souhait d'intégrer l'OMC. L'Ouzbékistan en a bien besoin au regard de sa nouvelle stratégie pour relancer son économie et répondre ainsi aux attentes du peuple ouzbek en matière d'emplois manquants, mais aussi devenir un leader économique régional et faire reculer la précarité.

    La jeunesse ouzbèke est à l'affût de ces opportunités et le renforcement de la sécurité intérieure et régionale est également à ce prix. Pays à majorité musulmane, où les traditions de sécularité constituent un filet de protection face aux assauts de certains groupes radicaux, le modèle de gestion étatique du culte constitue aussi un modèle pouvant inspirer, au-delà du seul Ouzbékistan, alors que l'Asie centrale fait face à une nouvelle tentative d'ancrer une vision rétrograde et non démocratique de l'Islam.

    L'ensemble de la population désire, en effet, une évolution profonde, à tous les étages de la société et des mentalités. Une évolution de bon augure, qui à n'en pas douter fera des émules dans la région. Le chemin n'est pas de tout repos, mais les sillons se tracent à grandes enjambées.

    Le renouveau de l'Ouzbékistan s'amorcerait-il enfin?

    Jean-Claude Felix-Tchicaya est Praticien chercheur au sein de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) dans les domaines de la géopolitique, la géostratégie et la sociologie.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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