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Justin Trudeau aurait fait pression sur deux ex-ambassadeurs canadiens pour qu’ils adoptent le même discours que son gouvernement face à la Chine. Ancien conseiller du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017, Jocelyn Coulon y voit une nouvelle bourde de Trudeau en relations internationales et demande des explications. Entrevue.

Dire que Justin Trudeau aura connu une fin de mandat difficile relève de l’euphémisme. À peine sorti du scandale lié à l’affaire SNC-Lavalin, le Premier ministre canadien pourrait replonger dans une autre affaire qui lui ressemble étrangement. Le 24 juillet, le journal The Globe and Mail a révélé que deux ex-ambassadeurs canadiens avaient été contactés par le bureau du Premier ministre pour qu’ils modifient leur discours envers la Chine. Pourtant, les ambassadeurs canadiens à la retraite sont libres de s’exprimer.

Ces deux ex-ambassadeurs sont David Mulroney et Guy Saint-Jacques, qui ont respectivement occupé leurs postes à Pékin de 2009 à 2012 et de 2012 à 2016. M. Mulroney a confié au Globe and Mail que Paul Thoppil, responsable d’Affaires mondiales Canada, l’avait contacté pour qu’il modifie sa position sur la Chine. Après avoir obtenu ces révélations, le Globe and Mail a contacté M. Saint-Jacques qui a admis avoir reçu les mêmes consignes. Le bureau de Justin Trudeau nie en bloc.

Une affaire qui ressemble au scandale SNC-Lavalin

L’affaire a rapidement fourni des munitions aux partis d’opposition. À l’approche du scrutin du 21 octobre, il n’en pouvait pas être autrement. Le chef de l’opposition officielle, Andrew Scheer, a notamment déclaré que «Justin Trudeau n’avait rien appris du scandale SNC-Lavalin».

​Pour Jocelyn Coulon, professeur de géopolitique à l’Université de Montréal, l’histoire fait effectivement penser à ce cas d’ingérence. M. Coulon est un proche de l’ancien ministre des Affaires étrangères canadien, le libéral Stéphane Dion, qu’il a conseillé en 2016-2017. Toutefois, il précise d’entrée de jeu que toute la lumière n’a pas été faite sur cette nouvelle affaire. Selon lui, le cas est assez grave pour justifier des éclaircissements:

«C’est évident que ça ressemble au scandale SNC-Lavalin. Maintenant, j’aimerais bien qu’on établisse –par l’enquête journalistique ou par un autre moyen– la séquence exacte des événements. Nous n’avons pas encore toute l’histoire. Nous ne savons pas trop encore si le bureau du Premier ministre a téléphoné directement à quelqu’un au ministère des Affaires étrangères, qui lui-même aurait téléphoné aux deux ex-ambassadeurs», a détaillé M. Coulon au micro de Sputnik France.

Jocelyn Coulon y voit une atteinte à la liberté d’expression des deux ex-ambassadeurs. Il estime que les faits révélés sont assez solides pour en venir à cette conclusion. S’il est trop tôt pour parler d’ingérence, il n’est pas trop tôt pour parler de censure:

«Au Canada, nous ne sommes pas en Chine. Les ex-ambassadeurs ont le droit de tout dire, sauf évidemment les secrets qu’ils auraient pu acquérir alors qu’ils étaient ambassadeurs. Pour le reste, on n’a pas à chercher à les influencer, de la façon dont ç’a été expliqué par David Mulroney et Guy Saint-Jacques», ajoute le professeur.

Récemment, le Canada a adopté un ton plus ferme face à la Chine, à la suite de la détérioration de ses relations avec l’Empire du Milieu. Depuis l’arrestation de la haute dirigeante chinoise de Huawei, Meng Wanzhou, les deux pays sont à couteaux tirés. Pourtant, récemment, les deux ex-ambassadeurs sont intervenus dans les médias pour prendre position en faveur d’une position encore plus dure. Comment expliquer alors l’intervention du gouvernement canadien? Selon M. Coulon, le bureau du Premier aurait souhaité envoyer le message le plus «unifié» possible:

«David Mulroney est quand même très dur envers le gouvernement canadien, qu’il juge encore trop conciliant envers la Chine. Il veut une réponse très dure envers la Chine […] Ce qui met mal à l’aise les Affaires étrangères et le bureau du Premier ministre, c’est qu’il y ait un décalage entre les ex-ambassadeurs et la position canadienne. Dans la tête de Trudeau et de la ministre des Affaires étrangères, Mme Freeland, les Chinois vont conclure à la division», analyse le professeur.

S’il défend le droit de parole des ex-ambassadeurs, Jocelyn Coulon ne partage pas pour autant leur approche. Loin de là. Il est convaincu qu’Ottawa manque de finesse et surtout de stratégie dans ses relations avec Pékin.

«Il faut viser le long terme dans notre relation avec la Chine. Actuellement, nous sommes dans une crise, mais c’est un moment difficile à passer. Il faut rester calmes et discrets. […] Je ne suis pas d’accord avec les positions des ex-ambassadeurs. Il faut encore donner un peu de temps au temps. […] Avec la Chine, nous avons décidé d’autoriser l’arrestation de la haute dirigeante Huawei. Le Canada n’avait pas l’air de se rendre compte des conséquences politiques ce geste», a ajouté notre interlocuteur.

Enfin, Jocelyn Coulon estime que cette nouvelle affaire est symptomatique de l’échec diplomatique de Justin Trudeau. Selon lui, «comme d’habitude, le bureau du Premier ministre est incapable de gérer une question de relations internationales».

«C’est un peu le drame de ce premier mandat de Justin Trudeau. Au bout du compte, quels que soient les responsabilités des uns et les autres –car toutes les crises ne sont pas provoquées par le bureau du Premier ministre– le fait est que le Canada n’a pas de bonnes relations avec les quatre grandes puissances de l’heure que sont les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde», a conclu Jocelyn Coulon.

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Tags:
Chine, Canada, Justin Trudeau
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