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    Proportionnelle au Québec? «Legault s’est fait avoir… c’est une folie masochiste»

    CC BY 2.0 / Paul VanDerWerf / National Assembly of Quebec
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    Alors dans l’opposition, François Legault s’était engagé à introduire la proportionnelle. Devenu Premier ministre du Québec, il est poussé à tenir parole. Au risque de se tirer une balle dans le pied? C’est ce qu’estime le politologue Christian Dufour, qui voit dans cette future réforme une menace pour la majorité francophone. Entretien.

    Les Québécois verront-ils leur système électoral complètement transformé? En mai 2018, trois partis d’opposition ont signé une entente qui les engage à mettre en place un «scrutin proportionnel mixte compensatoire avec listes régionales». Parmi ces trois partis, se trouve la Coalition Avenir Québec, maintenant au pouvoir à Québec.

    Politologue reconnu, Christian Dufour s’oppose catégoriquement au projet. Dans son récent ouvrage, Le Pouvoir québécois menacé, il défend le mode de scrutin actuel –uninominal à un tour– reconnu pour produire des gouvernements forts et efficaces. Pour aller plus en détail, Sputnik s’est entretenu avec cette personnalité médiatique.

    Sputnik France: Vous dites qu’une réforme du mode de scrutin au Québec nuirait gravement à la majorité francophone. Pourtant, le Premier ministre Legault dit vouloir à tout prix protéger l’identité québécoise. Le gouvernement se contredit-il?

    Christian Dufour: «François Legault s’est fait avoir, il s’est fait enfirouaper [berner, ndlr] dans ce dossier. En revanche, il faut dire que cette potentielle réforme n’entre pas dans le champ d’intérêt de ses troupes. Le mouvement qui porte cette idée de réforme a été très habile, car il a réussi à convaincre trois grands partis au Québec d’y adhérer. Même le Parti libéral du Québec –qui a longtemps profité du système actuel– a un peu ouvert la porte! Je peux toutefois vous dire que beaucoup de gens dans l’entourage de M. Legault sont inquiets des impacts que pourrait avoir cette réforme.

    […] Le problème, c’est que la menace qui pèse sur le pouvoir québécois est un sujet qui a été très peu soulevé jusqu’à présent. Mon livre représente l’une des toutes premières mises en garde. En revanche, je suis assez optimiste. Plus le temps va passer, plus les gens vont se rendre compte que ce projet affaiblirait considérablement le poids des Québécois francophones. C’est un argument massue: le projet va affaiblir le pouvoir du seul gouvernement contrôlé par une majorité francophone en Amérique du Nord. Mon livre est très clair: il faut dire NON à la proportionnelle. Cette réforme est une folie masochiste. C’est un projet autodestructeur!»

    Sputnik France: Vous craignez que l’intégration d’une composante proportionnelle favorise l’émergence de partis «extrémistes». En revanche, vous écrivez que les Québécois font toujours preuve d’une grande modération politique. Dans ce contexte, croyez-vous vraiment que ce genre de partis seraient élus?

    Christian Dufour: «Cette réforme pourrait effectivement donner une voix à des groupes extrémistes. Je pense notamment aux islamistes, au Groupe La Meute [groupe identitaire québécois, ndlr] et aux intégristes chrétiens opposés à l’avortement. C’est difficile de prévoir ce genre de phénomène l’avance. Cependant, il y a un danger objectif, car partout sur la planète, nous assistons à la montée de l’intolérance et du radicalisme. Partout dans le monde, les gens semblent de plus en plus enfermés dans leurs positions, leurs convictions et leur religion. Le mode de scrutin au Québec ne devrait pas encourager ça.

     […] À l’inverse, c’est vrai qu’il y a un paradoxe et vous avez raison de le souligner. Les Québécois sont très consensuels. Les partisans de la proportionnelle disent que le projet est fait pour que les partis s’entendent en évitant la confrontation».

    Sputnik France: Vous écrivez que cette réforme diviserait l’électorat en de petits groupes linguistiques et culturels. Le pouvoir de la majorité s’en trouverait donc affaibli. Pourquoi donc?

    Christian Dufour: «L’un des membres les plus éminents du mouvement en faveur de la proportionnelle au Québec –le chercheur réputé Henry Milner– affirme que le projet de réforme du scrutin allait augmenter le pouvoir des minorités. Selon lui, avec un tel mode de scrutin, il serait beaucoup plus difficile d’adopter des projets de loi comme celui sur la laïcité, qui sont soutenus par la majorité francophone.

    Drapeau américain
    © AP Photo / Julio Cortez

    Dans une certaine mesure, ce projet correspond à l’air du temps. Avec les réseaux sociaux, les gens ont tendance à s’enfermer de plus en plus dans leurs valeurs, leurs petits groupes et leurs petits mondes. Au contraire, le mode de scrutin actuel favorise des partis qui sont des coalitions d’idées et d’intérêts, capables de rallier des majorités. Par définition, le mode de scrutin proportionnel s’oppose à ce qu’un seul parti prenne le pouvoir. […] Il y a beaucoup d’effets pervers possibles, mais on n’en parle jamais, car il est difficile de défendre le système actuel avec la rectitude politique. Défendre un système qui reflète la volonté de la majorité peut paraître conservateur, voire réactionnaire à l’heure actuelle».

    Sputnik France: Voyez-vous au moins un seul avantage à cette réforme potentielle?

    Christian Dufour: «Il y a des avantages et des inconvénients à chaque mode de scrutin. Je ne suis pas en train de vous dire que la proportionnelle est le mal absolu! Je reconnais que la proportionnelle est plus juste en soi, dans la mesure où le nombre d’élus correspond mieux au pourcentage de votes. C’est le principal avantage. Malgré tout, je trouve que la proportionnelle correspond à une vision très abstraite de la démocratie. C’est beau sur papier et en théorie. La démocratie n’est pas seulement un concept, mais quelque chose d’ancré dans l’histoire. Le cœur de la démocratie n’est pas une simple équation mathématique».

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