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À la suite de l’annulation d’un mégaprojet énergétique, Jason Kenney, Premier ministre de l’Alberta, a promis qu’il ferait adopter un nouvel outil référendaire pouvant déboucher sur l’indépendance de sa province. Selon Jean-François Thibault, spécialiste des questions énergétiques, l’État fédéral est responsable de cette situation. Entretien.

Le mouvement sécessionniste albertain a le vent en poupe depuis la réélection du Premier ministre Justin Trudeau, en octobre 2019. Récemment, l’abandon d’un autre mégaprojet énergétique a encore amplifié le sentiment d’aliénation des Albertins sécessionnistes, qui estiment ne plus se reconnaître dans le Canada libéral et écologiste de Trudeau.

Pour faire le point, Sputnik s’est entretenu avec le spécialiste des questions énergétiques Jean-François Thibault. Ingénieur «junior» au Québec, M. Thibault intervient régulièrement dans la presse pour traiter des enjeux relatifs à l’Alberta et aux projets énergétiques.

Sputnik France: Le 25 février dernier, Jason Kenney a promis qu’il ferait adopter un nouvel outil référendaire pouvant potentiellement permettre à sa province de se séparer du Canada. M. Kenney est pourtant un ex-ministre fédéral, qui a toujours affirmé qu’il ne souhaitait pas l’indépendance. Comment expliquer ce revirement?

Jean-François Thibault: «De prime abord, mentionnons que le sentiment d’aliénation de l’Ouest canadien n’est pas nouveau, un peu comme l’est le sentiment indépendantiste au Québec. Cela dit, il s’exprime maintenant beaucoup plus fortement que sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper (2006-2015), et pour cause! Les Albertains se retrouvent dans une situation où leurs intérêts intrinsèques sont mis à mal par l’actuel gouvernement fédéral. Dans ce contexte, M. Kenney a beau être un ex-ministre fédéral ayant souvent réitéré son attachement à la fédération, il se retrouve entre l’arbre et l’écorce.

Or, fin stratège, non seulement utilise-t-il tous les moyens à sa disposition pour défendre sa province, mais il entend forcer un débat constitutionnel si l’Alberta n’obtient pas un meilleur “deal” avec le Canada. Au cœur de ses revendications, seront, de manière prévisible: un soutien du fédéral aux projets d’exportation des ressources pétrolières, un transfert –au moins partiel– des compétences fédérales en matière environnementale au profit des provinces, ainsi qu’une refonte du programme de péréquation, ce système qui redistribue les recettes fédérales aux provinces.

Ainsi, pour comprendre la logique de Kenney, il faut réaliser que chaque gain compte pour lui. De même, si un jour il décide de lancer l’Alberta dans un processus référendaire, ce sera parce que la poursuite de l’indépendance sera devenue la meilleure stratégie. À l’heure actuelle, il ne fait qu’affirmer une chose simple et raisonnable: le droit de l’Alberta à l’autodétermination.»

Sputnik France: Deux jours avant l’annonce de Kenney, l’entreprise Teck Resources a indiqué abandonner son grand projet d’exploitation des sables bitumineux dans le Nord albertain. Une nouvelle considérée comme extrêmement négative pour l’économie albertaine et plus largement canadienne. Est-ce la goutte d’eau qui fait déborder le vase?

Jean-François Thibault: «C’est certain qu’il s’agit d’une mauvaise nouvelle, et que cela augmente la frustration de l’Ouest canadien vis-à-vis du gouvernement Trudeau qui, contrairement à certaines idées reçues, n’a pas un plan très clair en matière environnementale et de lutte contre les changements climatiques.

La preuve en est qu’à chaque fois qu’il a à approuver un mégaprojet énergétique, ce gouvernement est constamment mal à l’aise et empreint d’hésitations, ce qui génère un climat d’instabilité au sein duquel les entreprises ne peuvent développer des projets en ayant au moins le sentiment que, si elles suivent les règles du jeu prescrites, elles ont de bonnes chances d’obtenir les autorisations nécessaires. Les entreprises ne demandent pas une assurance qu’elles pourront aller de l’avant: simplement un cadre réglementaire stable, prévisible et juste. Ce n’est pas le cas actuellement au Canada.»

Sputnik France: En avril 2019, vous affirmiez dans un entretien accordé à Sputnik France «que l’unité canadienne n’était pas vraiment menacée». Le contexte politique a beaucoup évolué depuis. Maintenez-vous ce point de vue?

Jean-François Thibault: «La situation est certainement plus tendue que l’année dernière, mais le Canada et ses émissaires fédéraux ont montré à maintes reprises qu’ils sont capables de résilience et de coups de force lorsqu’il le faut. Parlez-en aux indépendantistes québécois qui ont perdu deux référendums sur la souveraineté du Québec en 1980 et 1995!

Également, bien que Jason Kenney ne semble désormais plus totalement fermer la porte à la souveraineté, cette dernière semble néanmoins être le dernier scénario envisagé. Sa stratégie initiale est de faire des gains pour l’Alberta dans le Canada. Il ne faut donc pas voir la souveraineté albertaine comme un absolu à atteindre un jour ou l’autre, mais plutôt comme une stratégie à appliquer en temps opportun, si cela est nécessaire. J’ajouterai que les nationalistes québécois de tous horizons feraient bien de s’inspirer de cette approche, plus pragmatique que celle du “tout rien”.»

Sputnik France: Selon l’Institut économique de Montréal, il est «devenu presque impossible de construire de grands projets énergétiques au Canada». Selon les chiffres de l’Institut, des projets totalisant 150 milliards de dollars ont été annulés depuis 2016. L’industrie de l’énergie au Canada est-elle menacée?

Jean-François Thibault: «L’industrie énergétique canadienne permet toujours de soutenir des centaines de milliers d’emplois bien rémunérés partout au Canada et verse des millions de dollars aux différents paliers de gouvernement canadiens. De surcroît, il serait exagéré de prétendre que les opérations actuelles soient menacées.

Or, il est clair que le pays industrialisé où l’industrie énergétique locale a le plus de difficulté à poursuivre son développement est le Canada. Pendant que nous peinons à développer des infrastructures visant l’exportation de nos ressources, les États-Unis –qui historiquement dépendaient des ressources pétrolières d’autres pays comme l’Arabie saoudite– ont en à peine dix ans réalisé leur indépendance énergétique. Cette réalité a de quoi nous faire réfléchir, car il est clair que cela a un impact sur les investissements qui sont faits dans l’industrie énergétique américaine au détriment de celle du Canada. Et pour quels gains environnementaux? Si les États-Unis –ou un quelconque autre pays– comblent la demande énergétique mondiale qui est en croissance plutôt que le Canada, quel gain environnemental aurons-nous fait, comme humanité? Aucun. Les gaz à effet de serre ne connaissent pas les frontières.»

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