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Chaque année, des milliers de travailleurs étrangers arrivent dans les champs du Canada pour les récoltes. S’ils sont jugés indispensables à l’économie, certains subissent des abus de la part d’employeurs, dénonce Michel Pilon, directeur du Réseau d’aide aux travailleurs migrants agricoles du Québec. Une nouvelle forme d’exploitation? Entrevue.

Les conditions de travail de certains travailleurs étrangers feraient-elles mentir la réputation «progressiste» du Canada? Chaque année pour les récoltes, les producteurs agricoles canadiens font appel à des journaliers d’autres pays, en grande majorité latino-américains.

En mai dernier, un producteur de fraises et de framboises de l’île d’Orléans, à Québec, avait même préféré affréter un avion pour faire venir 166 Mexicains plutôt que de tenter de recruter des Canadiens. Les compagnies aériennes ayant suspendu la plupart de leurs activités en raison du Covid-19, la facture s’était élevée pour l’entreprise à 140.000 dollars canadiens (91.600 euros).

Pénurie de main-d’œuvre: des travailleurs jugés essentiels à l’économie canadienne

De fait, il est maintenant de notoriété publique que les producteurs agricoles manquent de main-d’œuvre pour les récoltes et d’autres tâches importantes. Chaque été, au moins 16.000 travailleurs temporaires débarquent à l’aéroport de Montréal pour se répartir dans la seule province de Québec, deuxième plus peuplée du pays après l’Ontario.

Si les travailleurs étrangers peuvent gagner au Canada jusqu’à dix fois le salaire qu’ils gagneraient dans leur pays, certains souffrent d’abus, estime Michel Pilon, directeur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec.

«Les travailleurs manquent de recours juridiques pour faire valoir leurs droits, ça, c’est certain. Évidemment, ce n’est pas de l’esclavage, mais ça frôle l’esclavage, surtout quand on parle des permis fermés. Ces permis interdisent aux travailleurs d’aller travailler pour une autre ferme, ce qui fait en sorte qu’ils restent prisonniers de leur employeur. Si un travailleur se plaint, on lui dit de retourner dans son pays», dénonce Michel Pilon au micro de Sputnik.

Depuis plusieurs années, Michel Pilon accompagne les travailleurs qui se disent lésés et qui souhaitent obtenir réparation dans le cadre des règles établies. Au fil des années, il déclare avoir observé de nombreux cas d’imprudence. La sécurité de certains travailleurs serait parfois compromise, observe-t-il, surtout qu’ils sont «constamment épuisés», ce qui démultiplie le risque d’accident. Le manque de formation préalable pour manœuvrer certains équipements lourds serait aussi hautement problématique.

«Nous voulons assurer le respect d’un seuil minimal de normes en santé-sécurité. […] J’ai eu des cas où des gens avaient eu un accident du travail et ont ensuite été forcés d’aller reprendre l’avion. Heureusement, nous avons gagné ces causes devant les tribunaux […] Les travailleurs ne peuvent pas revendiquer de meilleures conditions, car ils peuvent se retrouver sur une liste noire des personnes à ne pas réemployer la saison suivante», précise notre interlocuteur.

Selon un rapport publié en 2017 par des membres de l’Université du Québec à Montréal, les pratiques de recrutement de certaines fermes imposent un mauvais climat de travail à certaines catégories de travailleurs guatémaltèques. En contractant une dette envers leur employeur à leur arrivée au Québec, des employés se retrouvaient en conséquence dans une trop grande situation de dépendance vis-à-vis d’eux.

​Le directeur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec rappelle que certains d’entre eux peuvent travailler jusqu’à 18 heures par jour et six jours par semaine. Michel Pilon aimerait donc qu’un maximum de 12 heures journalières soit instauré, de manière à respecter les normes du travail en vigueur, auxquelles les employeurs sont soustraits dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires du gouvernement fédéral.

«Les travailleurs étrangers sont vus comme du “cheap labor”. […] Il y a aussi ce qu’on appelle un Code de vie, que sont tenus de respecter les travailleurs. Par exemple, on leur interdit de consommer de l’alcool. Ils ne peuvent même pas prendre une bière. Ils sont traités comme des enfants. Depuis la pandémie de Covid-19, certains employeurs les empêchent même de quitter leur résidence», poursuit M. Pilon à notre micro.

Le 23 juillet dernier, le gouvernement mexicain a envoyé une note diplomatique au gouvernement canadien l’informant des mauvais traitements qu’auraient infligés des policiers en service à trois travailleurs agricoles mexicains dans une ferme de Colombie-Britannique, dans l’Ouest du pays.

Des travailleurs mexicains maltraités par des policiers, selon Mexico

La note envoyée à Ottawa fait également mention du racisme dont ils auraient été victimes. Les faits se seraient déroulés le 20 juillet dernier.

«Le premier travailleur se trouvait à l’extérieur de la résidence […] et parlait au téléphone avec sa famille lorsque sont apparus les officiers. L’un d’entre eux lui a ordonné de se jeter par terre et un chien l’a blessé en se lançant sur lui. Une arme a aussi été pointée sur le travailleur», a déclaré par communiqué Berenice Díaz Ceballos, consul général du Mexique à Vancouver.

Selon Michel Pilon, il est temps de mettre un terme à ce qu’il décrit comme «un tiers-monde intérieur». Toutefois, il est optimiste pour la suite, estimant que les gouvernements semblent maintenant «plus sensibles» à ses revendications.

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Tags:
exploitation, travailleurs immigrés, immigration, Canada
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