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La polémique enfle autour de la liberté d’expression au Canada depuis qu’un professeur de l’université d’Ottawa a utilisé le mot «nigg*r» dans le cadre d’un cours sur l’histoire des groupes opprimés. Pour en savoir plus sur les coulisses de l’affaire, Sputnik a parlé à un autre professeur de cette université, sous couvert d’anonymat.

La liberté d’expression est-elle menacée dans les universités canadiennes? C’est du moins ce que dénoncent un certain nombre d’observateurs et de politiciens depuis quelques années au Canada, sans savoir qu’on finirait peut-être par leur donner raison en ce mois d’octobre 2020.

Dans un article qui est rapidement devenu viral, la journaliste Isabelle Hachey a dévoilé qu’un professeur de l’Université d’Ottawa avait été suspendu par son institution à la demande de ses étudiants. La faute reprochée à Verushka Lieutenant-Duval? Avoir utilisé le mot «nigg*r» («n*gre», un mot tabou dans les pays anglo-saxons) dans le cadre d’un cours virtuel portant sur l’histoire de la condition noire et des groupes opprimés.

«Nigg*r»: même en cours, une «Blanche ne devrait jamais utiliser ce mot»?

Mme Lieutenant-Duval affirme avoir choisi d’utiliser le mot entier dans une optique strictement pédagogique, mais selon des témoignages, une étudiante lui a vite rétorqué qu’une «Blanche ne devrait jamais utiliser ce mot».

​Alors que le débat commençait à faire rage dans les médias, le recteur de l’Université d’Ottawa, Jacques Frémont, a publié un communiqué dans le but d’apaiser les tensions, mais qui a plutôt eu l’effet contraire.

«Plusieurs ont tenté de réduire la question à une simple question de liberté d’expression et/ou de liberté académique. La question est beaucoup plus vaste, puisque plusieurs membres de notre communauté considèrent que leur droit à la dignité a été atteint», souligne le recteur dans sa lettre.

Selon un professeur de sciences sociales de l’Université d’Ottawa, que Sputnik a interviewé, cela fait déjà plusieurs années que la liberté académique est menacée dans cette institution. La situation n’est toutefois pas propre à l’Université d’Ottawa, mais à de nombreuses universités nord-américaines, estime ce professeur d’expérience qui, dans les circonstances, a préféré conserver l’anonymat.

«La liberté d’expression décline d’année en année. […] Ce qui est ironique, c’est que c’est un peu l’arroseur arrosé. Cette prof-là est reconnue pour son féminisme et non pour ses prises de position soi-disant racistes. Elle a seulement expliqué l’origine du mot […] Il y a quelques années, un autre professeur d’Ottawa a écrit sur Twitter que les hommes blancs étaient des “f*cking white males” [put*** de mâles blancs, ndlr] et il n’y a eu aucune conséquence pour elle», souligne le professeur à notre micro.

Malgré la publication d’une lettre de soutien à Verushka Lieutenant-Duval signée par près de 600 enseignants, notre interlocuteur estime qu’il reste très risqué pour un professeur de s’exprimer publiquement sur ces questions. Les enseignants qui se prononcent contre «ces mouvements de censure» peuvent voir leur emploi menacé, estime-t-il, ce que prouve le traitement réservé à Mme Lieutenant-Duval.

«La liberté d’expression décline d’année en année»

Peut-être parce que Mme Lieutenant-Duval est francophone, l’indignation semble plus forte au Québec qu’au Canada anglais. Le Premier ministre du Québec, François Legault, a dénoncé une «police de la censure».

​Quelques heures avant lui, Geneviève Guilbault, vice-Premier ministre et ministre de la Sécurité publique du Québec, s’est dit «troublée» par le fait «de voir l’université [d’Ottawa, ndlr] jeter cette professeur en pâture à des militants agressifs qui tiennent des propos violents envers elle et les francophones.»

«On assiste depuis à des dérapages inacceptables. Une professeur a utilisé un mot dans un contexte académique […]. En important des idéologies en provenance des États-Unis, on se retrouve à provoquer les mêmes tensions sociales. On n’a pas besoin de ça ici. Depuis quand insulter des professeurs d’université parce qu’ils sont francophones fait avancer la lutte contre le racisme?», a écrit Geneviève Guilbault sur sa page Facebook.

Le nouveau chef du Parti conservateur du Canada, Erin O’Toole, a annoncé durant sa dernière campagne à la direction de ce parti qu’il comptait s’attaquer à la censure sur les campus universitaires. Son prédécesseur à la tête de l’opposition officielle, Andrew Scheer, avait également promis d’en faire de même s’il parvenait à prendre le pouvoir, mais les Libéraux de Justin Trudeau ont remporté la dernière élection fédérale.

​Quelles mesures pourraient permettre le maintien d’une plus grande diversité de points de vue dans les départements universitaires? Notre interlocuteur anonyme avoue ne pas avoir la réponse, surtout dans un contexte où «la pandémie semble avoir radicalisé les militants antiracistes».

«Comment redresser la situation? Je n’en ai aucune idée, tellement la situation semble catastrophique. Non seulement on ne peut plus rien dire, mais le niveau baisse constamment sous le poids des médiocres. Les programmes de recherche fonctionnent entièrement sur une base idéologique. Ce n’est plus du tout scientifique», déplore le professeur.

Première femme noire à la tête d’un grand parti politique québécois, la dirigeante du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, a également condamné les événements:

«Il ne faut pas accepter cette dérive qui empêche que l’on soit capables, dans un cadre universitaire, de revenir en arrière et de se poser des questions sur l’histoire des mots, ce qu’ils voulaient dire à une époque, ce qu’ils veulent dire aujourd’hui», a-t-elle affirmé dans une entrevue à Radio-Canada.

Verushka Lieutenant-Duval a été réintégrée dans ses fonctions, mais la polémique n’est pas pour autant terminée.

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liberté d'expression, enseignant, antiracisme, racisme, Canada
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