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Au Canada, Pékin est accusé par le gouvernement Trudeau d’intimider des membres de la diaspora chinoise. Selon Gordon Houlden, directeur de l’Institut de Chine à l’Université d’Alberta, le fait que Pékin utilise sa diaspora dans le pays comme moyen d’influence ne date pas d’hier. Entrevue.

Les relations entre Pékin et Ottawa auront rarement été aussi tendues. Alors que les deux pays affichent d’importants différends relatifs à la situation à Hong Kong et aux activités de Huawei, Pékin est maintenant accusé par Ottawa d’utiliser des agents pour intimider et influencer des Sino-Canadiens sur son territoire.

Trudeau attentif à l’influence des «acteurs étrangers»

Le 13 novembre dernier, Justin Trudeau a déclaré que son gouvernement observait depuis plusieurs années «des acteurs étrangers exercer une influence sur les membres de leur diaspora au Canada». Une réaction directe aux nombreux observateurs faisant état dans la presse d’une ingérence accrue de la Chine.

«Ce comportement n’est tout simplement pas quelque chose qui soit productif pour l’intérêt de la Chine à moyen et long terme, mais plus spécifiquement quelque chose qui n’est pas acceptable dans un monde où l’État de droit doit être respecté et maintenu», a laissé tomber Justin Trudeau.

Directeur du China Institute de l’Université d’Alberta, dans l’Ouest canadien, Gordon Houlden confie à Sputnik «qu’il est inhabituel que le Premier ministre du Canada commente publiquement des questions de renseignement.»

«Fox Hunt», un programme pour faire taire la dissidence chinoise à l’étranger?

Professeur de science politique à cette même institution, M. Goulden a travaillé 34 ans pour le compte des Affaires étrangères canadiennes, ayant occupé des postes qui l’ont notamment mené à La Havane, Hong Kong, Varsovie et Pékin.

«Le SCRS [le Service canadien de renseignement et de sécurité, ndlr], l’organisation canadienne de contre-espionnage, est au courant de ces efforts de Pékin. […] Le fait que le Premier ministre Trudeau soit intervenu est à la fois une indication de la gravité du problème et de la dégradation des relations Canada-Chine», souligne-t-il dans son échange avec Sputnik.

L’une des histoires au cœur de l’affaire? L’opération anticorruption «Fox Hunt» lancée par Pékin en 2014, mais accusée entre autres par Richard Fadden, un ex-directeur du SCRS, de cibler des membres de la communauté chinoise au Canada. Des accusations aussi relayées par le directeur du FBI, Christopher Wray, pour qui ce programme vise partout dans le monde des ressortissants chinois considérés comme des «menaces» par Xi Jinping, l’actuel Président chinois. Pourtant, «Fox Hunt» est officiellement destiné à accomplir d’autres objectifs, précise Gordon Houlden:

«Le programme spécifique appelé Fox Hunt est un effort de l’État chinois pour retrouver à l’étranger des personnes soupçonnées d’avoir fui illégalement la Chine avec des fonds illicites, peut-être coupables de corruption, ou du moins soupçonnées d’avoir transféré des fonds sans l’autorisation de Pékin», précise l’expert.

Que ce programme puisse servir d’autres intérêts ou non, le directeur du China Institute observe que la politique de Pékin relative à ses ressortissants à l’étranger s’inscrit dans une longue tradition:

«La Chine tente depuis longtemps de garder un œil sur ses citoyens à l’étranger, ainsi que sur les personnes d’origine ethnique chinoise qui peuvent ne pas être citoyens. Ce phénomène était déjà évident au XIXe siècle sous la dynastie Qing, car certains émigrants chinois étaient activement impliqués dans le financement de la rébellion en Chine, ou participaient activement aux efforts visant à renverser le système impérial», explique Gordon Houlden.

Notre interlocuteur rappelle que le plus célèbre des opposants chinois ayant préparé la rébellion à l’étranger demeure Sun Yat-sen, célèbre homme politique nationaliste qui joua un rôle important dans le renversement de la dynastie Qing. En 1912, Sun Yat-sen exerça brièvement les fonctions de Président de la République de Chine.

Faut-il redouter l’«ingérence» chinoise?

Compte tenu de cet historique, Gordon Houlden ne s’étonne pas du tout que Pékin puisse vouloir exercer un certain contrôle sur la diaspora chinoise au Canada, communauté dont il évalue le nombre de membres à quelque deux millions de personnes:

«Les agences de sécurité en Chine ont tendance à considérer la diaspora au Canada et ailleurs comme un vecteur d’influence. Il y a aussi une tendance dans la gouvernance chinoise à considérer l’ethnie chinoise comme une partie plus ou moins permanente de l’identité d’un individu. Pour cette raison, les services de renseignement chinois ont tendance à considérer plus facilement les personnes d’origine chinoise comme des cibles que les Non-Chinois», observe-t-il.

Dans les dernières semaines, le Parti conservateur du Canada, qui forme l’opposition officielle à Ottawa, a accusé le gouvernement Trudeau de minimiser les atteintes à l’intégrité du territoire attribuées à Pékin. Les Conservateurs somment entre autres Justin Trudeau d’interdire à l’entreprise Huawei l’accès à la technologie 5G sur le territoire canadien. 

«Les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont dit non à Huawei pour leur réseau 5 G. Mais le gouvernement libéral continue d’admirer la Chine», a lancé le chef conservateur, Erin O’Toole, à la Chambre des communes.

Autre signe de relations qui se dégradent, en octobre dernier, l’ambassadeur chinois au Canada, Cong Peiwu, a prévenu Ottawa que d’accueillir des réfugiés en provenance de Hong Kong risquait de compromettre «la santé et la sécurité de 300.000 Canadiens» qui résident sur l’île. Son intervention est loin d’avoir plu à Chrystia Freeland, vice-Premier ministre et ministre des Finances, qui a répliqué en affirmant qu’elle restait «attentive au caractère des régimes communistes autoritaires».

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Tags:
communauté chinoise, Justin Trudeau, Chine, Canada
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