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Adoptée en juin 2019 par le gouvernement Legault, la nouvelle loi québécoise sur la laïcité court le risque d’être invalidée par les tribunaux. Elle est jugée discriminatoire par un groupe de plaignants. Selon l’intellectuelle laïque Djemila Benhabib, l’invalidation de la loi par les juges serait une insulte à la volonté des Québécois. Entrevue.

Le débat avait duré plus de dix ans dans la Belle Province. En juin 2019, le gouvernement centriste de François Legault a marqué l’histoire québécoise et même canadienne en faisant adopter une loi sur la laïcité. La Loi 21 interdit aux juges, policiers, gardiens de prison et enseignants de porter des signes religieux au travail.

Mais dès le lendemain de l’adoption du texte, Ichrak Nourel Hak, une étudiante en enseignement de confession musulmane, a intenté une action en justice auprès de la Cour supérieure du Québec, contestant une atteinte à sa liberté de religion. Déjà, en octobre 2018, l’étudiante avait annoncé qu’elle n’enlèverait pas son voile et refuserait ainsi de se plier à la loi quand elle entrerait en vigueur.

La loi contestée dès le lendemain, preuve du «gouvernement des juges»?

Journaliste et écrivaine dont la réputation dépasse largement les frontières du Québec, Djemila Benhabib estime en entretien avec Sputnik que l’invalidation de la Loi 21 par la Cour démontrerait «que le multiculturalisme est un dogme d’État imposé par les juges», au détriment de la souveraineté populaire incarnée par les élus de l’Assemblée nationale. De fait, le procès est interprété par de nombreux observateurs comme un duel opposant les défenseurs de l’identité québécoise au «gouvernement des juges» imposé par les instances fédérales, perçues comme centralisatrices.

«Cette énième confrontation nous dit clairement que la place du Québec au Canada est préalablement établie en fonction des canons de la doxa multiculturaliste, qui reste inflexible à qui nous sommes, à ce que nous aspirons à devenir et comment nous voulons habiter le monde. Ce qui fonde la particularité du Québec, c’est la fusion entre la nation historique, l’idéal égalitaire de la République et la rupture avec la religion depuis les années 1960», souligne d’abord l’essayiste.

Lors d’une récente audience, un avocat a fait un parallèle devant la Cour entre la loi sur la laïcité et les lois de Nuremberg du régime nazi, un amalgame qui a soulevé l’indignation de chroniqueurs nationalistes au Québec, parmi lesquels Denise Bombardier et Mathieu Bock-Côté.

Laïcité associée aux nazis, une «diabolisation du législateur québécois»

Des représentants de la communauté juive ont également condamné les propos du juriste en question. David Ouellette, le directeur du Centre consultatif des relations juives et israéliennes, y a notamment vu «un rapprochement absolument insupportable» et une «diabolisation du législateur québécois».

Auteur de nombreux essais, dont Après Charlie: Laïques de tous les pays, mobilisez-vous! (Éd. H&O), et maintenant chargée de missions au Centre d’Action Laïque-Belgique, notre interlocutrice considère aussi le parallèle injustifié et observe qu’il participe d’un discours niant «la montée de l’islam politique comme un mal planétaire»:

«Il y a une volonté de diaboliser et de déshumaniser les défenseurs de la laïcité qui font preuve d’un grand courage, quitte à les dépeindre comme des nazillons. Cette enflure verbale manifeste une profonde ignorance de la nature même de ce qu’est un régime totalitaire tel que l’était le régime nazi avec sa propagande, ses méthodes et sa violence, et puis, une incapacité à décrypter les nouvelles formes de totalitarismes du XXIe siècle», rétorque Djemila Benbahib.

Le Mouvement laïque québécois a obtenu l’autorisation de la Cour supérieure de défendre la loi en faisant valoir le droit des parents et des élèves d’évoluer dans un milieu libre de toute influence religieuse. L’organisation prête donc main-forte au Procureur général, dont le rôle consiste à défendre juridiquement l’État québécois.

En face, le Conseil national des musulmans s’est rangé derrière la plaignante initiale, Ichrak Nourel Hak, pour contester la loi. La commission canadienne des droits de la personne, la branche canadienne d’Amnesty International et l’Alliance de la fonction publique du Canada, un grand syndicat, se sont également jointes à la poursuite jugeant la loi discriminatoire, voire raciste.

La fin des plaidoiries aura lieu dans la semaine du 14 au 20 décembre, et le jugement –très attendu– sera rendu dans deux à quatre mois environ.

La laïcité québécoise moins contraignante que la laïcité française

Depuis son adoption, des juristes tels que Patrick Taillon ont fait valoir que la loi allait beaucoup moins loin que plusieurs de ses équivalents en Europe, c’est-à-dire d’autres normes visant à encadrer l’expression des croyances religieuses dans l’espace public. La loi sur la laïcité se limite à quelques catégories de personnes dites en «position d’autorité». Malgré ces précisions, Djemila Benhabib estime que ce dispositif législatif sera toujours décrié par ses opposants, peu importe les nuances apportées par ses défenseurs:

«Ce procès démontre, encore une fois, que l’intransigeance n’est pas dans la loi sur la laïcité de l’État, mais dans la posture de ses adversaires. Ce front islamo-multiculturaliste défend l’idée qu’il est interdit d’interdire les signes religieux, quels qu’ils soient. Présentez-lui n’importe quel projet de loi, qu’il soit mou ou musclé, faiblard ou consistant, le résultat sera toujours le même. C’est niet», tranche-t-elle.

«Islamophobe», cette loi sur la laïcité, comme de nombreux de ses détracteurs l’ont exprimé depuis l’annonce du projet? L’intellectuelle laïque n’en croit pas un mot:

«Ceux qui s’opposent à la Loi 21 prétendent le faire au nom de la protection des droits des minorités. Mais regardons la réalité en face. Qui défendent-ils? Les intégristes issus des minorités. Les islamistes. Les plus radicaux des radicaux. Au détriment de qui? Des plus modérés», conclut Djemila Benhabib.

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