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Au Canada, des citoyens d’origine asiatique dénoncent ce qu’ils voient comme un regain de xénophobie à leur endroit depuis la crise du Covid-19. Selon Laura Luu et Julie Tran, administratrices d’un groupe contre le racisme anti-asiatique, pour pouvoir réagir, les communautés asiatiques doivent d’abord rompre avec leur culture du silence. Entrevue.

Pays à l’avant-garde de la lutte contre le racisme, le Canada semble toutefois être loin d’avoir réussi à éradiquer totalement ce phénomène, à la lumière de l’actualité récente.

Depuis le déclenchement de la crise du Covid-19, c’est au tour de citoyens asiatiques de dénoncer des actes discriminatoires les visant, une préoccupation partagée par quelques politiciens comme Justin Trudeau lui-même, le Premier ministre fédéral.

Les gestes de soutien se multiplient 

Début février 2020, à l’occasion d’une célébration du Nouvel An chinois, à Toronto, M. Trudeau avait tenu à réconforter les membres de la communauté asiatique:

«Les Canadiens d’origine chinoise, vietnamienne et coréenne rendent cette ville plus forte, plus vibrante, plus prospère. […] Les manchettes ont été difficiles pour vous ces dernières semaines. Vous vous inquiétez pour vos proches. Nous devons être solidaires. Il n’y a pas de place pour la discrimination dans notre pays», avait alors déclaré le Premier ministre fédéral.

Pour Laura Luu et Julie Tran, administratrices du Groupe d’entraide contre le racisme envers les Asiatiques au Québec, les personnes asiatiques subissent depuis trop longtemps un «racisme» sournois au Canada, mais n’auraient jamais développé le réflexe de dénoncer les actes répréhensibles dont ils peuvent être victimes. 

​Cette xénophobie aurait été amplifiée par la crise du Covid-19 en raison de la provenance du virus: la ville de Wuhan, en Chine. Laura Luu et Julie Tran en appellent donc à un changement de culture à l’intérieur des communautés en question:

«Les Asiatiques ne dénoncent pas assez. En créant notre groupe d’entraide, nous avons d’abord voulu répondre à ce besoin de dénoncer et faire connaître notre réalité. […] On sent de l’inquiétude à l’intérieur des communautés […] Il faut faire preuve de résilience collective», souligne Julie Tran au micro de Sputnik.

Créé en mars 2020 «suite à une série d’incidents racistes envers les communautés asiatiques au Québec et au Canada, liés au COVID-19», comme on peut le lire sur sa page Facebook, le groupe se veut d’abord un lieu d’échange et d’entraide avant d’être une organisation à caractère politique. Ce qui n’empêche pas ses administratrices de rencontrer des députés provinciaux et fédéraux pour tenter de les sensibiliser à leur cause. 

Asiatiques, «boucs émissaires» de la pandémie?

Depuis le début de la pandémie, de nombreux actes xénophobes visant des gens de la communauté asiatique ou associés à elle ont effectivement été relatés par les médias. Parmi les plus graves d’entre eux, en février 2020, un individu d’origine coréenne a été poignardé par un homme dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.

Toujours dans la métropole québécoise, trois temples bouddhistes fréquentés par la communauté vietnamienne ont été également abîmés à coup de masse. Des tags haineux associant les Asiatiques au coronavirus ont été dessinés sur des statues et des résidences privées. Plusieurs personnes ont aussi mentionné avoir reçu des injures dans des lieux publics. 

Des actes révélateurs d’une situation qui se dégrade, analyse Julie Tran, qui complète une maîtrise en service social à l’Université d’Ottawa portant sur le racisme à l’égard des femmes asiatiques:

«On a vu dans toutes les dernières crises sanitaires que des gens ont tenté de trouver un bouc émissaire. Le même scénario s’est produit avec la Covid-19. […] Au début de la crise surtout, les médias ont diffusé des images qui faisaient un lien entre les Asiatiques et le virus […] Il y a une frustration dirigée contre les Asiatiques, même s’il n’existe pas de communauté asiatique homogène», observe-t-elle. 

L’Administratrice en chef de la santé publique du Canada, Theresa Tam, estime aussi que l’actuelle pandémie a fait revivre de mauvais moments aux citoyens d’origine asiatique, dont la plus grande concentration se trouve dans la ville de Vancouver, en Colombie-Britannique. Sur son compte Twitter, Mme Tam écrivait au début de la crise que les Canadiens devaient «tirer des leçons de leur expérience avec le SRAS, lorsque des Asiatiques du Sud-Est ont été confrontés à beaucoup de racisme et discrimination.»

«Mythe de l’immigrant modèle»

Laura Luu et Julie Tran insistent beaucoup sur ce point: les personnes d’origine asiatique doivent rompre avec «le mythe de l’immigrant modèle» et se résoudre à devoir témoigner publiquement de leur situation:

«C’est un début. C’est aussi un apprentissage, car il y a beaucoup de déni. Il y a une culture de la persévérance et de l’effort dans nos communautés, qui crée une sorte de blocage quand il est le temps de dénoncer. On a tendance à ignorer les insultes. Ce ne sera pas facile, mais c’est une démarche nécessaire», estime Laura Luu, fondatrice du groupe d’entraide. 

Ce développement survient dans un contexte où les relations entre Pékin et Ottawa se trouvent dans un creux historique. En octobre dernier, elles se sont encore tendues lorsque l’ambassadeur chinois à Ottawa, Cong Peiwu, a mis en garde le gouvernement Trudeau contre toute forme d’ingérence dans les affaires intérieures de la Chine. Il a notamment prévenu que d’accueillir des réfugiés en provenance de Hong Kong risquait de compromettre «la santé et la sécurité de 300.000 Canadiens» qui résident sur l’île.

Des tensions pouvant aussi contribuer à nourrir le phénomène décrié? Les administratrices du groupe avouent ne pas avoir mesuré l’impact de cette «guerre froide» entre Pékin et Ottawa, mais admettent qu’il s’agit d’une autre piste à explorer.

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