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Pavel Rodkine, membre du Club Zinoviev, se base sur l'article de campagne publié en juillet par Mikhaïl Prokhorov pour expliquer où les émissaires locaux du capitalisme mondial appellent la Russie

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Pavel Rodkine, expert en image de marque et en communication visuelle, candidat en critique d'art, membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

Le milliardaire russe Mikhaïl Prokhorov a publié en juillet un article de campagne intitulé NEP 2.0 (Nouvelle politique économique), dont la troisième partie a eu une résonance particulière car elle concernait les sujets les plus sensibles de la nouvelle politique sociale russe: l'emploi, la santé, l'éducation… Les idées énoncées par Prokhorov sont intéressantes avant tout parce qu'elles reflètent les principes de base du projet libéral-capitaliste de réorganisation sociale des masses, derrière qui se trouve un pouvoir global établi. Seul l'Etat-providence reste un obstacle à ce projet.

Les émissaires de la suprasociété globale

Il serait erroné d'interpréter les propos de Mikhaïl Prokhorov, très cohérents, comme le spectacle d'un politicien-milliardaire isolé. Il est inutile de le taxer d'amoralité ou de cannibalisme: Prokhorov exprime le système d'opinions et d'idéologies de la suprasociété occidentale, devenue globale (selon le terme d'Alexandre Zinoviev) et il est l'un de ses "émissaires" idéologiques. Cette idéologie a pour base le pouvoir, reposant sur l'inégalité sociale et économique et la séparation des gens en deux catégories — médiocre et suprême. Il est de plus en plus difficile d'ignorer la crise du système socioéconomique et l'effondrement du consensus établi. C'est pourquoi certains acteurs mondiaux veulent la forcer.

L'article de Prokhorov pourrait même donner l'impression d'être un écho des années 1990, inapproprié même au niveau du langage politique. C'est loin d'être le cas. Au contraire, le programme de Prokhorov, rendu public à ce moment précis, est une dure réponse aux changements déjà amorcés. Il formule une feuille de route basée sur l'ancien modèle libéral-capitaliste américain du système social, avec son attitude envers le travail et l'homme, qui a pour but de préserver le pouvoir du capital à travers la réorganisation sociale de l'humanité entière.

La première étape de cette réorganisation est le démantèlement de la société-providence, devenu l'une des principales missions du progrès scientifique et technique. Prokhorov déplore: "Notre politique sociale n'est pas tant orientée sur la création de possibilités pour la réalisation de soi, de son identité, que sur le maintien d'un certain niveau de prospérité pour tout le monde". Le nouveau roi Willem-Alexander des Pays-Bas avait fait la même déclaration en septembre 2013: "L'Etat-providence du XXe siècle n'existe plus". A sa place a été proclamé un "État participatif".

Dmitri Koulikov,  membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya
© Sputnik . Vladimir Trefilov
Une réorganisation sociale de l'humanité

Il serait naïf de croire qu'il est uniquement question d'un commerce efficace sans engagements devant la société ni restriction de l'État, mais qui assurerait pourtant, on ne sait comment, l'efficacité de l'un et de l'autre. L'économie et le commerce ne se sont pas une fin en soi mais un outil de réorganisation sociale. Sachant que la structure sociale et professionnelle de la société (découlant de l'évolution des nouveaux régimes technologiques) se complexifie en parallèle avec la simplification de son organisation, exprimée par une séparation "capital-pouvoir" et "ouvrier-esclave", impliquant la déshumanisation du dernier.

Le projet de société-providence mis en œuvre en URSS et en Occident sous l'égide des USA n'est plus pertinent en l'absence d'une confrontation globale entre deux systèmes: il ne remplit alors pas de fonction idéologique. En outre, la bienfaisance est devenue dangereuse. George Orwell en parlait bien dans le passage de 1984 consacré à la théorie et la pratique du collectivisme oligarchique: "…un accroissement général de la richesse menaçait d'amener la destruction, était vraiment, en un sens, la destruction, d'une société hiérarchisée… Devenue générale, la richesse ne conférerait plus aucune distinction… Si tous, en effet, jouissaient de la même façon de loisirs et de sécurité, la grande masse d'êtres humains qui est normalement abrutie par la pauvreté pourrait s'instruire et apprendre à réfléchir par elle-même, elle s'apercevrait alors tôt ou tard que la minorité privilégiée n'a aucune raison d'être, et la balaierait".

L'URSS a été anéantie par l'Occident, ouvrant la porte à une contrerévolution sociale qui a tourné, à l'échelle mondiale, en véritable catastrophe sociale. Mais les principes de la suprasociété soviétique n'ont pas été complètement éradiqués, ils persistent et peuvent être appliqués dans la société contemporaine. Cela préoccupe tout particulièrement Prokhorov: "En endossant trop de responsabilités, l'État soutient l'attitude soviétique de la société envers l'éducation et la santé comme un secteur "tertiaire (non productif), comme quelque chose qui peut être obtenu gratuitement, empêchant ainsi des approches commerciales modernes". Ainsi, la Nouvelle politique économique 2.0 (il serait plus correct de dire: esclavage 2.0) signifie la fin du travail d'utilité publique et le démantèlement de l'État social.

L'État tué sous hypnose

Jusqu'à présent, la consommation faisait office d'hypnose sociale et de vitrine de la société capitaliste. Elle continue de s'apparenter à la prospérité, bien qu'elle soit devenue un outil universel d'expropriation, de récupération des salaires et d'enrichissement du capital étant, dans ce système fermé, la seule autorité véritable. Mais l'extension de la consommation a ses limites et arrive un stade où elle ne peut plus fonctionner sans stimulation ni contrainte.

La magie de la consommation, qui a fait son effet à l'époque de la Guerre froide, se dissipe. Le "capital humain" est devenu la nouvelle ruse permettant de dissimuler les vrais mécanismes du pouvoir. Prokhorov en parle aussi: l'économie moderne est une économie de capital humain où l'homme est "le principal actif et la principale source de valeur ajoutée". Une explication fondamentale s'impose. Le capital humain est perçu par la société comme une notion positive: l'homme est une valeur; mais le capital le voit tout autrement, au sens archaïque selon lequel le nombre d'esclaves et la qualité de la main d'œuvre réduite en esclavage est le capital du maître. Le capital humain est la forme suprême de déshumanisation et Prokhorov en parle très franchement: "L'infrastructure communale, les transports en commun et l'alimentation, les forces de l'ordre, la science et la défense sont des secteurs importants de l'économie et des services sociaux, mais il ne faut pas lier ces notions avec la reproduction de l'homme".

Le mécanisme très puissant de manipulation des consciences servant l'économie contemporaine empêche de le comprendre. Car le plus terrible, c'est que les thèses de Prokhorov trouvent un écho parmi la classe russe dite "créative", qui approuve son programme comme si elle n'allait jamais être concernée par celui-ci. Pourquoi? Le fait est que la conscience de la classe créative, partageant l'idéologie des réformes libérales, repose sur une identité sociale complexe. La classe créative se prend pour une société de "première sorte" et associe ses intérêts aux intérêts du capital, tout en restant un groupe social d'employés.

L'identité complexe, aujourd'hui, est un outil non seulement de géopolitique (comme on le voit en Ukraine et ce sujet a encore besoin d'une analyse poussée), mais également du système social, comme cela se produit en Russie. Les initiatives de Prokhorov sont perçues par l'écrasante majorité comme sauvages et antisociales, mais qu'en serait-il si elles bénéficiaient d'un soutien médiatique et humain? Il fait être conscient qu'à partir du moment où l'État faiblira, le capitalisme mondial réalisera immédiatement une action sociale punitive, dont le plan est rédigé et public, qui dépasserait par son ampleur toutes les réformes de choc des années 1990.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur

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